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Full text of "L'affaire Lerouge .."

L'AFFAIRE 



LEROUGE 



PAR 



EMILE GABORIAU 



SEIZIEME EDITION 



ftaSB 




PARIS 

E. DE.NTU, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 

PALAIS-HOÏAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS 



i'NEW-YORK£]| 



L'AFFAIRE LEROUGE 



OUVRAGES DU MÊME AUTEUR 



Format grand in-18 jésus 

Monsieur Lecoq, 4« édition. 2 vol 7 • 

L'Affaire Lerouge, 15 e édition, i vo! 3 50 

Le Crime d'Orcival, 7e édition. 1 vol 3 50 

Les Mariages d'aventures, nouvelle édit. 1 vol 3 50 

Les Cotillons célèbres, 5 e édition. 2 vol 7 » 

Les Comédiennes adorées, 2 e édition. 1 vol. ...... 3 50 

Le Treizième Hussard, 17 e édition, i vol 3 » 

Les Gens de Bureau, 2 e édit. 1 * 3 50 

Les Esclaves be Paris, 4 e édition. 2 vol. 7 d 

La Vie infernale, 4 e édition. 2 vol 7 » 

La Clique dorée. 4 e édition. 1 vol 3 50 

Le Dossier n° 113, 10* édition. 1 vol 3 50 

La Dégringolade, 3« édition. 2 vol * 7» 

La Corde au cou. 1 vol. • » 3 60 



issy. — Typ. S. Lejay et Cbk 



L'AFFAIRE 



LEROUGE 



/ 



PAR 



MILE GABORIAU 



// 



SEIZIEME EDITION 



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PARIS 

• E. DENTU, ÉDITEUR 

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES 

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS 



1875 
Toi» droits réservé» 



v'1 



V 



64670 



A MONSIEUR LE DOCTEUR 

ADOLPHE RICHARD 

CHIRURGIEN DE L'HOPITAL BEAUJON 
PROFESSEUR AGRÉGÉ A LA FACULTÉ DE MÉDECINE 



TÉMOIGNAGE D'AFFECTUEUSE RECONNAISSANCE 



L'AFFAIRE LEROUGE 



Le jeudi 6 mars 1862, surlendemain du mardi- 
gras, cinq femmes du village de La Jonchère se pré- 
sentaient au bureau de police de Bougival. 

Elles racontaient que depuis deux jours personne 
n'avait aperçu une de leurs voisine, la veuve Lerouge, 
qui habitait seule une maisonnette isolée. A plu- 
sieurs reprises, elles avaient frappé en vain. Les fe- 
nêtres comme la porte étant exactement fermées, il 
avait été impossible de jeter un coup d'œil à l'in- 
térieur. Ce silence, cette disparition, les inquiétaient. 
Redoutant un crime ou tout au moins un accident, 
elles demandaient que « la Justice » voulût bien, 
pour les rassurer, forcer la porte et pénétrer dans la 
maison. 

Bougival est un pays aimable, peuplé tous les di-r 

i 



2 l'affaire lerougb 

manches de canotiers et de canotières; on y relève 
baucoup de délits, mais les crimes y sont rares. Le 
commissaire refusa donc d'abord de se rendre à la 
prière des solliciteuses. Cependant elles firent si bien, 
elles insistèrent tant et si longtemps, que le magis- 
trat fatigué céda. Il envoya chercher le brigadier de 
gendarmerie et deux de ses hommes, requit un ser- 
rurier, et ainsi accompagné, suivit les voisines de la 
veuve Lerouge. 

La Jonchère doit quelque célébrité à l'inventeur 
du chemin de fer à glissement qui, depuis plusieurs 
années, y fait avec plus de persévérance que de suc- 
cès des expériences publiques de son système. C'est 
un hameau sans importance, assis sur la pente du 
coteau qui domine la Seine, entre la Malmaison et 
Bougival. Il est à vingt minutes environ de la grande 
route qui va de Paris à Saint-Germain en passant 
parRueilet Port-Marly. Un chemin escarpé, inconnu 
aux ponts et chaussées, y conduit. 

La petite troupe, les gendarmes en tête, suivit 
donc la large chaussée qui endigue la Seine à cet 
endroit, et bientôt, tournant à droite, s'engagea dans 
le chemin de traverse, bordé de murs et profondé- 
ment encaissé. 

Après quelques centaines de pas, on arriva devant 
une habitation aussi modeste que possible, mais d'hon- 
nête apparence. Cette maison, cette chaumière plu- 
tôt, devait avoir été bâtie par quelque boutiquier 



l'affaire ibrougb 3 

parisien, amoureux de la belle nature, car tous les 
arbres avaient été soigneusement abattus. Plus pro- 
fonde que large, elle se composait d'un rez-de-chaus- 
sée de deux pièces, avec un grenier au-dessus. Au- 
tour s'étendait un jardin à peine entretenu, mal pro- 
tégé contre les maraudeurs par un mur en pierres 
sèches d'un mètre de haut environ, qui encore s'é- 
croulait par places. Une légère grille de bois tour- 
nant dans des attaches de fil de fer donnait accès 
dans le jardin. 

— C'est ici, dirent les femmes. 

Le commissaire de police s'arrêta. Pendant le 
trajet, sa suite s'était rapidement grossie de tous 
les badauds et de tous les désœuvrés du pays. Il 
était maintenant entouré d'une quarantaine de cu- 
rieux. 

— Que personne ne pénètre dans le jardin, dit-il. 
Et, pour être certain d'être obéi, il plaça les 

deux gendarmes en faction devant l'entrée, et s'a- 
vança escorté du brigadier de gendarmerie et du ser- 
rurier. 

Lui-même, à plusieurs reprises, il frappa très-fort 
avec la pomme de sa canne plombée, à la porte d'a- 
bord, puis successivement à tous les volets. Après 
chaque coup, il collait son oreille contre le bois et 
écoutait. N'entendant rien, il se retourna vers le ser- 
rurier. 

a» Ouvrez, lui dit-il. 



| i/affairé lerouge 

L'ouvrier déboucla sa trousse et prépara se^ outils. 
Déjà il avait introduit un de ses crochets dans Ja ser- 
rure, quand une grande rumeur éclata dans le grou- 
pe des badauds. 

— La clé, criait-on, voici la clé ! 

En effet, un enfant d'une douzaine d'années, jouaiu 
avec un de ses camarades, avait aperçu dans le fossé 
qui borde la route, une clé énorme; il l'avait ra- 
massée et l'apportait en triomphe. 

— Donne, gamin, lui dit le brigadier, nous allons 
voir. 

La clé fut essayée, c'était bien celle de la maison. 

Le commissaire et le serrurier échangèrent un re- 
gard plein de sinistres inquiétudes. — « Ça va mal! » 
murmura le brigadier, et ils entrèrent dans la mai- 
son, tandis que la foule, contenue avec peine par 
les gendarmes, trépignait d'impatience, tendant le 
cou et s' allongeant sur le m\ir, pour tâcher de 
voir, de saisir quelque chose de ce qui allait se 
passer. 

Ceux qui avaient parlé de crime ne s'étaient mal- 
heureusement pas trompés, le commissaire de po- 
lice en fut convaincu dès le seuil. Tout, dans la pre- 
mière pièce, dénonçait avec une lugubre éloquence 
la présence des malfaiteurs. Les meubles, une com- 
mode et deux grands bahuts, étaient forcés et dé- 
foncés. Dans la seconde pièce, qui servait de cham- 
bre à coucher, le désordre était plus grand encore. 



l'affaire lerougb 5 

C'était à croire qu'une main furieuse avait pri? piaisir 
à tout bouleverser. 

Enfin, près de la cheminée, la face dans les cen- 
dres, était étendu le cadavre de la veuve Lerouge. 
Tout un côté de la figure et les cheveux étaient brû- 
lés, et c'était miracle que le feu ne se fût pas commu- 
niqué aux vêtements. 

— Canailles, va ! murmura le brigadier de gen- 
darmerie, n'auraient-ils pas pu la voler sans l'assas- 
siner, cette pauvre femme? 

— Mais où donc a-t-elle été frappée ? demanda le 
commissaire, je ne vois pas de sang. 

— Tenez, là, entre les deux épaules, mon commis- 
saire, reprit le gendarme. Deux fiers coups, ma foi! 
Je parierais mes galons quelle n'a pas seulement eu 
le temps de faire : Ouf I 

Il se pencha sur le corps et le toucha. 

— Oh! continua-t-il, elle est bien froide. Même il 
me semble qu'elle n'est déjà plus très-roide, il y a 
au moins trente-six heures que le coup est fait. 

Le commissaire, tant bien que mal, écrivait sur un 
coin de table un procès-verbal sommaire, 

— Il ne s'agit pas de pérorer, dit-il au brigadier, 
mais bien de trouver les coupables. Qu'on pré- 
vienne le juge de paix et le maire. De plus, il faut 
courir à Paris porter cette lettre au parquet. Dans 
deux heures un juge d'instruction peut être ici. Je 
vais en attendant procéder à une enquêtp provisoire, 

r 



6 t' AFFAIRE LEROUGB 

— Est-ce moi qui dois porter la lettre ? demanda le 
brigadier. 

— Non. Envoyez un de vos homriiv^, vous me se- 
rez utile ici, vous, pour contenir ces curieux et aussi 
pour me trouver les témoins dont j'aurai besoin. Il 
faut tout laisser ici tel quel, je vais m'installer dans 
la première chambre. 

Un gendarme s'élança au pas de course vers la 
station de Rueil, et aussitôt le commis-aire commença 
l'information préalable prescrite par la loi. 

Qui était cette veuve Lerouge, d'où était-elle, que 
faisait-elle, de quoi vivait-elle, et comment? Quelles 
étaient ses habitudes, ses'mœurs, ses fréquentations? 
Lui connaissait-on des ennemis, était-elle avare, pas- 
sait-elle pour avoir de l'argent? Voilà ce qu'il impor- 
tait au commissaire de savoir. 

Mais pour être nombreux, les témoins n'en étaient 
pas mieux informés. Les dépositions des voisins suc- 
cessivement interrogés étaient vides, incohérentes, 
incomplètes. Personne ne savait rien de la victime, 
étrangère au pays. Beaucoup de gens se présentaient, 
d'ailleurs, qui venaient bien moins pour donner des 
renseignements que pour en demander. Une jardi- 
nière qui avait été l'amie de la veuve Lerouge et 
une laitière chez qui elle se fournissait purent seules 
donne* quelques renseignements assez insignifiants 
mais précis. 

Enfin, après trois heures d'interrogatoires însup- 



t f AFFATKE LEROUGB ^ 

portables, après avoir subi tous les on-dit du pays, 
riTuuilli les témoignages les plus contradi. -foires et 
•lus ridicules commérages, voici ce qui parut à 
p'u près certain au commissaire de poli< 

Deu* ans aupar;y;«uic, au commencement de 1850, 
la irmme Levouge était arrivée à Bougival avec une 
grande voiture de déménagement pleine de meubles, 
de linge et d'effets. Elle était descendue dans une au- 
Lnge, manifestant l'intention de se fixe* dans lesen- 
vhons, et aussitôt s'était mise en quête d'un»' maison. 
Ayant trouvé celle-ci à son gré, elle l'avait louée sans 
marchander, moyennant 320 francs payables par se- 
mestre et d'avance, mais n'avait pas consenti à si- 
gner de bail. 

La maison louée, elle s'y était installée le jour 
même et avait dépensé une centaine de francs en ré- 
parations. C'était une femme de 54 ou 55 ans, bien 
conservée, forte et d'une santé excellente. Nul ne sa- 
vait pourquoi elle avait choisi pour s'établir un pays 
où elle ne connaissait absolument personne. On la 
supposait Normande, parce que souvent le matin on 
l'avait aperçue coiffée d'un bonnet de coton. Cette 
coiffure de mit ne l'empêchait pas d'être très-co- 
quette le jour. Elle portait d'ordinaire de tres-jolies 
robes, mettait force rubans à ses bonnets, et si cou- 
vrait de bijoux comme une chapelle. Sans doute, 
elle avait habité la côte, car la mer et les navires 
revenaient sans cesse dans ses conversations. 



8 l'affaire lerouge 

Elle n'aimait pas à parler de son mari, mort, di- 
sait-elle, dans un naufrage. Jamais à ce sujet elle n'a- 
vait donné le moindre détail. Une fois seulement elle 
avait dit à la laitière devant trois personnes : « Ja- 
mais une femme n'a été plus malheureuse que moi 
dans son ménage. » Une autre fois, elle avait dit : 
a Tout nouveau, tout beau; défunt mon homme ne 
m'a aimé qu'un an. » 

La veuve Lerouge passait pour riche ou du moins 
pour très à l'aise. Elle n'était pas avare. Elle avait 
prêté à une femme de la Malmaison 60 francs pour 
son terme et n'avait pas voulu qu'elle les lui rendît. 
Une autre fois, elle avait avancé 200 francs à un 
pêcheur de Port-Marly. Elle aimait à bien vivre, dé- 
pensait beaucoup pour sa nourriture et faisait venir 
du vin par demi-pièce. Son plaisir était de traiter 
ses connaissances, et ses dîners étaieut excellents. 
Si on la complimentait d'être riche, elle ne s'en dé- 
fendait pas beaucoup. On lui avait souvent entendu 
dire : « Je ne possède pas de rentes, mais j'ai tout 
ce dont j'ai besoin. Si je voulais davantage, je l'au- 
rais. » 

D'ailleurs, jamais la moinde allusion à son passé, 
à son pays ou à sa famille, n'avait été surprise^ Elle 
était très-bavarde, mais, quand elle avait bien causé, 
elle n'avait rien dit que du mal de son prochain. 
Elle devait pourtant avoir vu le monde et savait 
beaucoup de choses. Très-défiante, elle se barricadait 



l'affaire lerouge 9 

chez elle comme dans une forteresse. Jamais elle ne 
sortait le soir, on savait qu'elle s'enivrait régulière- 
ment à son dîner et qu'elle se couchait après. Rare- 
ment on avait vu des étrangers chez elle : quatre ou 
cinq fois une dame et un jeune homme, et une autre 
fois deux messieurs un vieux très-décoré et un jeune. 
Ces derniers étaient venus dans une voiture magni- 
fique. / 

En somme, on l'estimait peu. Ses propos étaient 
souvent choquants et singuliers dans la bouche d'une 
femme de son âge. On l'avait entendue donner à une 
jeune fille les plus détestables conseils. Un charcutier 
de Bougival, gêné dans son commerce, lui avait ce- 
pendant fait la cour. Elle l'avait repoussé en disant 
que se marier une fois était suffisant. A diverses re- 
prises on avait vu venir des hommes chez elles. D'a- 
bord un jeune, qui avait l'air d'un employé du che- 
min de fer, puis un grand brun assez vieux, vêtu 
d'une blouse et qui paraissait très-méchant. On sup- 
posait que l'un et l'autre étaient ses amants. 

Tout en interrogeant, le commissaire résumait par 
écrit les dépositions, et il en était là, lorsqu'arriva le 
juge d'instruction. Il amenait avec lui le cher de la 
police de sûreté et un de ses agents. 

M. Daburoii. que ses amis ont vu avec unfc. profon- 
de surprise donner sa démission pour aller planter 
ses choux au moment où se dessinait sa fortune, était 
alors un homme de trente-huit ans, bien fait de sa 



10 l'affaire lerougb 

personne, sympathique malgré sa froideur, dune 
physionomie douce et un peu triste* Otte tristesse 
lui était restée d'une grande inaladb» qui deux ans 
auparavant avait failli l'emporte 

Juge d'instruction depuis 1859, il s'était vite acquis 
une brillante réputation. Laborieux, patient, doué 
d'un bon sens subtil, il savait avee une pénétration 
rare démêler l'écheyeau de L'affaire la plus embrouil- 
lée, et, au milieu de mille fila saisir le iil conduc- 
teur. Nul mieux que lui, armé d'une implaeable lo- 
gique, ne pouvait résoudre ce| terribles problèmes 
où l'X est le coupable. Habile à déduire du connu à 
l'inconnu, il excellait à grouper les faits et à réunir 
en un faisceau de preuves accablantes les circonstan- 
ces les plus futiles et en apparence les plus indiffé- 
rentes. 

Avec tant et de si précieuses qualités, il ne parais- 
sait cependant pas né pour ses terribles fonctions. Il 
ne les exerçait qu'en frémissant, se défiant de l'en- 
traînement de ses immenses pouvoirs. L'audace lui 
manquait pour les coups de théâtre risqués qui font 
éclater la vérité. 

Il avait été long à s'accoutumer à certaines prati- 
ques employées sans scrupules par les plus rigoristes 
de ses conf/ères. Ainsi il lui répugnait de tromper 
même un prévenu et de lui tendre de? pièges. On 
disait de lui au parquet : « C'est un trembleur. » Le 
îait est qu'au seul souvenir des erreurs judiciaires 



l'affaire lerouge H 

connues ses cheveux se dressaient sur sa tête. Ce 
qui] !ui fallait, c'était non la conviction, non les plus 
probables présomptions, mais la certitude absolue. 
Pas de repos pour lui jusqu'au jour où l'accusé 
était forcé de courber le front devant l'évidence. 
Si bien qu'un substitut lui reprochait en riant de 
chercher non plus des coupables, mais des inno- 
cents. 

Le chef de la police de sûreté n'était autre que le 
célèbre Gévrol, lequel ne manquera pas de jouer un 
rôle important dans les drames de nos neveux. C'est 
assurément un habile homme, mais la pei>évéi i 
lui manque et il est sujet à se laisser aveugler par 
une incroyable obstination. S'il perd une piste, il ne 
peut consentir à l'avouer, encore moins à revenir sur 
ses pas. D'ailleurs, plein d'audace et de sang-froid, 
il est impossible à déconcerter. D'une force hercu- 
léenne cachée sous des apparences grêles, il n'a ja- 
mais hésité, à affronter les plus dangereux malfai- 
teurs. 

Mais sa spécialité, sa gloire, son triomphe, c'est 
une mémoire des physionomies si prodigieuse, qu'elle 
passe les bornes du croyable. A-t-il vu une figure 
cinq minutes, c'est fini, elle est casée, elle lui appar- 
tient, Partout, en tout temps, il la reconpsitra. Les 
impossibilités de lieux, les invraisemblances 4e 
circonstances, les plus incroyables déguisements, 
ne le dérouteront pas. Cela tient, prétend-il, à ce 



12 l'affaire lerougb 

que d'un fiomme il ne voit, il ne regarde que les 
yeux/fl reconnaît le regard sans se préoccuper des 
traits. 

L'expérience fut tentée il n'y a pas bien des mois 
à Poissy. On drapa dans des couvertures trois déte- 
nus, afin de déguiser leur taille ; on leur mit sur la 
farc un voile épais où des trous étaient ménagés pour 
les yeux, et en cet état on les présenta à Gévrol. 

Sans la moindre hésitation il reconnut trois de ses 
pratiques et les nomma. 

Le hasard seul l' avait-il servi? 
L'aide de camp de Gévrol était, ce jour-là, un an- 
cien repris de justice réconcilié avec les lois, un 
gaillard habile dans son métier, fin comme l'ambre, 
et jaloux de son chef qu'il jugeait médiocrement 
fort. On le nommait Lecoq. 

Le commissaire de police, que sa responsabilité 
commençait à gêner, accueillit le juge d'instruction 
et les deux agents comme des libérateurs. 11 exposa 
rapidement les faits et lut son procès-verbal. 

Vous avez fort bien procédé, monsieur, lui dit le 
juge, tout ceci est très-net; seulement il est un fait 
que vous oubliez. 

— Lequel, monsieur? demanda le commissaire. 

— Quel jour a-t-on vu pour la dernière fois ia 
veuve Lerouge, et à quelle heure ? 

— J'allais y arriver, monsieur. On l'a rencontrée 
le soir du mardi-gras à cinq heures vingt minutes» 



L AFFAIRE LER0UGE 13 

Elle revenait de Bougival avec un ponier de provi- 
sions. 

— Monsieur le commissaire est sûr de l'heure? in- 
terrogea Gévrol. 

— Parfaitement, et voici pourquoi : les deux té- 
moins dont la déposition me fixe, la femme Tellier 
et un tonnelier, qui demeurent ici près, descendaient 
de l'omnibus américain qui part de Marly toutes les 
heures, lorsqu'ils ont aperçu la veuve Lerouge dans 
le chemin de traverse. Ils ont pressé le pas pour la 
rejoindre, ont causé avec elle et ne l'ont quittée qu'à 
sa porte. 

— Et qu'avait-elle dans son panier? demanda le 
juge d'instruction. 

— Les témoins l'ignorent. Ils savent seulement 
qu'elle rapportait deux bouteilles de vin cacheté et 
un litre d'eau-de-vie. Elle se plaignait du mal de 
tête et leur dit que, bien qu'il fût d'usage de s'amu- 
ser le jour du mardi-gras, elle allait se coucher. 

— Eh bien! exclama le chef de la sûreté, je sais 
où il faut chercher. 

— Vous croyez? fit M. Daburon. 

* — Parbleu ! c'est assez clair. Il s'agit de trouver 
le grand brun, le gaillard à la blouse. L'eau-de-vie et 
le vin lui étaient destinés. La veuve l'attendait pour 
souper. Il est venu, l'aimable galant. 

— Oh ! insinua le brigadier évidemment révolté, 
elle était bien laide et terriblement vieille. 

3 



14 l'affaire lerougb 

Gévrol regarda d'un air goguenard l'honnête gen- 
darme. 

— Sachez, brigadier, dit-il, qu'une femme qui a 
de l'argent est toujours jeune et jolie, si cela lui con- 
vient. 

— Peut-être y a-t-il là quelque chose, reprit le 
juge d'instruction; pourtant ce n'est pas là ee qui me 
frappe. Ce seraient plutôt ces mots de la veuve Le- 
rouge : « Si je voulais davantage, je L'aurais* 

— C'est aussi ce qui éveilla mon attention, appuya 
le commissaire. 

Mais Gévrol ne se donnait plus la peine d'écouter. 
Il tenait sa piste, il inspectait minutieusement les 
coins et les recoins de la pièce. Tout à coup il revint 
vers le commissaire. 

— J'y pense, s'écria-t-il, n'est-ce pas le mardi que 
le temps a changé? Il gelait depuis une quinzaine et 
nous avons eu de l'eau. A quelle heure la pluie a-t- 
elle commencé ici? 

— A neuf heures et demie répondit le brigadier. 
Je sortais de souper et j'allais faire ma tournée dans 
les bals, quand j'ai été pris par une averse vis-à-vis 
de la rue des Pêcheurs. En moins de dix minutes il 
y avait un demi-pouce d'eau sur la chaussée. 

— Très-bien 1 dit Gévrol. Donc, si l'homme est 
venu après neuf heures et demie, il devait avoir ses 
souliers pleins de boue... sinon, c'est qu'il est arrivé 
avant. On aurait dû voir cela ici, puisque le carreau 



l'affaire lerougb 15 

est frotté. Y avait-il des empreintes de pas, monsieur 
le commissaire? 

— Je dois avouer que nous ne nous en sommes pas 
occupés. 

— Ah ! fit l'agent de la sûreté d'un ton dépité, 
e'est bien fâcheux. 

— Attendez, reprit le commissaire, il est encore 
temps d'y voir, nen dans cette pièce mais dans l'au- 
tre. Nous n'y avons rien dérangé absolument. Mes 
pas et ceux du brigadier seraient aisés à distinguer. 
Voyons. 

Comme le commissaire ouvrait la porte de la se- 
conde chambre, Gévrol l'arrêta. 

— Je demanderai à monsieur le juge, dit-il, de me 
permettre de tout bien examiner avant que personne 
entre, c'est important pour moi. 

— Certainement, approuva M. Daburon. 

Gévrol passa le premier, et tous, derrière lui, s'ar- 
rêtèrent sur le seuil. Ainsi ils embrassaient d'un coup 
d'œil le théâtre du crime. 

Tout, ainsi que l'avait constaté le commissaire, 
semblait avoir été mis sens dessus dessous par quel- 
que furieux. 

Au milieu de la chambre était une table dressée. 
Une nappe fine, blanche comme la neige, la recou- 
vrait. Dessus se trouvaient un magnifique verre de 
cristal taillé, un très-beau couteau et une assiette de 
porcelaine. Il y avait encore une bouteille de vin à 



16 l'affaire lerouge 

peine entamée et une bouteille d'eau-de-vie dont on 
avait bu la valeur de cinq à six petits verres. 

A droite, le long du mur, étaient appuyées deux 
belles armoires de noyer à serrures ouvragées, une 
de chaque côté de la fenêtre. L'une et l'autre étaient 
vides, et de tous côtés sur le carreau le contenu était 
éparpillé. C'étaient des hardes, du linge, des effets 
dépliés, secoués, froissés. 

Au fond, près de la cheminée, un grand placard 
renfermant de la vaiselle était resté ouvert. De l'au- 
tre côté de la cheminée, un vieux secrétaire à dessus 
de marbre avait été défoncé, brisé, mis en morceaux 
et fouillé sans doute jusque dans ses moindres rainu- 
res. La tablette arrachée pendait, retenue par une 
seule charnière; les tiroirs avaient été retirés et jetés 
à terre. 

Enfin, à gauche, le lit avait été complètement dé- 
fait et bouleversé. La paille même de la paillasse 
avait été retirée. 

— Pas la plus légère empreinte, murmura Gévrol 
contrarié, il est arrivé avant neuf heures et demie. 
Nous pouvons entrer sans inconvénient maintenant. 

Il entra et marcha droit au cadavre de la veuve 
Lerouge, près dffquel il s'agenouilla. 

— Il n'y a pas à dire, grogna-t-il, c'est proprement 
fait. L'assassin n'est pas un apprenti. 

Puis, regardant de droite et de gauche : 

— Oh ! oh 1 continua-t-il, la pauvre diablesse était 



i'affaire lerouge IT 

en train de faire la cuisine quand on Fa frappée. 
Voilà sa poêle par terre, du jambon et des œufs. Le 
brutal, n'a pas eu la patience d'attendre le dîner. 
Monsieur était pressé, il a fait le coup le ventre vide. 
De la sorte il ne pourra pas invoquer pour sa défense 
la gaieté du dessert. 

— Il est évident, disait le commissaire de police 
au juge d'instruction, que le vol a été le mobile du 
crime. 

C'est probable, répondit Gévrol d'un ton narquois, 
c'est même pour cela que vous n'apercevez pas sur 
la table le plus léger couvert d'argent. 

— Tiens ! des pièces d'or dans ce tiroir ! exclama 
Lecoq, qui furetait de son côté; il y en a poui 
320 francs. 

— Par exemple ! fit Gévroî un peu déconcerté. 
Mais il revint vite de son étonnement et continua ? 

— Il les aura oubliées. On cite plus fort que ce- 
la. J'ai vu, moi, un assassin qui, le meurtre accom- 
pli, perdit si bien la tête qu'il ne se souvint plus de 
ce qu'il était venu faire et s'enfuit sans rien prendre. 
Notre gaillard aura été ému. Qui sait s'il n'a pas été 
dérangé? On peut avoir frappé à la porte. Ce qui me 
le ferait croire volontiers, c'est que le gredin n'a pas 
laissé brûler la bougie, il s'est donné la peine de la 
souffler. 

— Bast! fît Lecoq, cela ne prouve rien. C'était 
peut-être un homme économe et soigneux. 



18 l'affaire lerougb 

Le* investigations des deux agents continuèrent 
par toute la maison, mais les plus minutieuses re- 
cherches ne leur firent rien découvrir absolument, 
pas une pièce à conviction, pas le plus faible indice 
pouvant servir de point de repère ou de départ. Mê- 
me, tous les papiers de la veuve Lerouge, si elle en 
possédait, avaient disparu. On ne rencontra ni une 
lettre, ni un chiffon de papier, rien. 

De temps à autre, Gévrol s'interrompait pour jurer 
ou pour grommeler. 

— Oh ! c'est crânement fait ! voilà de la besogne 
numéro un. Le gredin a de la main 1 

— Eh ! bien ! messieurs, demanda enfin le juge 
d'instruction. 

— Refaits, monsieur le juge, répondit Gévrol, 
nous sommes refaits ! Le scélérat avait bien pris tou- 
tes ses précautions. Mais je le pincerai. Avant ce soir 
j'aurai une douzaine d'hommes en campagne. D'ail- 
leurs, il nous reviendra toujours. Il a emporté de 
l'argenterie et des bijoux, il est perdu. 

— Avec tout cela, fit M. Daburon,nous ne sommes 
pas plus avancés que ce matin 1 

— Dame! on fait ce qu'on peut, gronda Gé- 
vrol. 

— Saperlotte! dit Lecoq entre haut et bas, pour- 
quoi le père Tirauclair n'est-il pas ici? 

— Que ferait-il de plus que nous? riposta Gévrol 
en lançant un regard furieux à son subordonné. 



l'affaire lerougb 19 

Lecoq baissa la tête et ne souffla mot, er chanté 
intérieurement d'avoir blessé son chef. 

— Qu'est-ce que ce père Tirauclair? demanda le 
juge d'instruction, il me semble avoir entendu ce 
nom-là je ne sais où. 

— C'est un rude homme ! exclama Lecoq. 

— C'est un ancien employé du Mont- de-Piété, 
ajouta Gévrol, un vieux richard dont le vrai nom est 
Tabaret. Il fait de la police, comme Ancelin était 
devenu garde du commerce, pour son plaisir. 

— Et augmenter ses revenus, remarqua le com- 
missaire. 

— Lui ! répondit Lecoq, il n'y a pas de danger. 
C'est si bien pour la gloire qu'il travaille que souvent 
il en est de sa poche. C'est un amusement, quoil 
Nous l'avons, là-bas, surnommé Tirauclair, à cause 
d'une phrase qu'il répète toujours. Ah ! il est fort, le 
vieux mâtin I C'est lui qui, dans l'affaire de la femme 
de ce banquier, vous savez ? a deviné que la dame 
s'était volée elle-même, et qui l'a prouvé. 

— C'est vrai, riposta Gévrol. C'est aussi lui qui a 
failli faire couper le cou à ce pauvre Derème, ce pe- 
tit tailleur qu'on accusait d'avoir tué sa femme, une 
rien du tout, et qui était innocent. 

— Nous perdons notre temps, messieurs, interrom- 
pit le juge d'instruction. 

Et s'adressant à Lecoq : 

— Allez, dit-il, me chercher le père Tabaret. J'ai 



20 l'affaire ierouge 

beaucoup entendu parler de lui, je ne serai pas fâché 
de le voir à l'œuvre. 

Lecoq sortit en courant, Gévrol était sérieusement 
humilié. 

— Monsieur le juge d'instruction, commença-t-il, 
a bien le droit de demander les services de qui bon 
lui semble; cependant... 

— Ne nous fâchons pas, M. Gévrol, interrompit 
M.Daburon. Ce n'est point d'hier que je vous connais, 
je sais ce que vous valez ; seulement aujourd'hui nous 
différons complètement d'opinion. Vous tenez abso- 
lument à votre homme brun, et moi, je suis convain- 
cu que vous n'êtes pas sur la voie. 

— Je crois que j'ai raison, répondit le chef de la 
sûreté, et j'espère bien le prouver. Je trouverai le 
gredin, quel qu'il soit. 

— Je ne demande pas mieux. 

— Seulement que monsieur le juge me permette 
de donner un... comment dirais-je, sans manquer de 
respect? un... conseil. 

— Parlez. 

— Eh bien ! j'engagerai monsieur le juge à se mé- 
fier du père Tabaret. 

— Vraiment! et pourquoi cela? 

— C'est que le bonhomme est trop passionné. Il 
fait de la police pour le succès, ni plus ni moins qu'un 
auteur. Et comme il est orgueilleux plus qu'un paon, 
il est sujet à s'emporter, à se monter le coup. Dès 



l'affaire lerouge 21 

qu'il est en présence d'un crîme, comme celui d'au- 
jourd'hui, par exemple, il a la prétention de tout 
expliquer sur-le-champ. Et en effet, il invente une 
histoire qui se rapporte exactement à la situation. Il 
prétend avec un seul fait reconstruire toutes lis* scè- 
nes d'un assassinat, comme ce savant qui sur un os 
rebâtissait les animaux perdus. Quelquefois, il devine 
juste, souvent aussi il se trompe. Ainsi, dans l'af- 
faire du tailleur, de ce malheureux Derème, sans 
moi..: 

— Je vous remercie de l'avis, interrompit M. Da- 
buron, j'en profiterai. — Maintenant, M. le commis- 
saire, continua-t-il, à tout prix il faut tâcher de dé- 
couvrir de quel pays était la veuve Lerouge. 

La procession des témoins amenés par le brigadier 
de gendarmerie recommença à défiler devant le juge 
d'instruction. 

Mais aucun fait nouveau ne se révélait. Il fallait 
que la veuve Lerouge eût été de son vivant une per- 
sonne singulièrement discrète pour que de toutes ses 
paroles — et elle en prononçait beaucoup en un jour 
— rien de significatif ne fût resté dans l'oreille des 
commères d'alentour. 

Seulement, tous les gens interrogés s'obstinaient à 
faire part au juge de leurs convictions et de leurs 
conjectures personnelles. L'opinion publique se dé- 
clarait pour Gévrol. Il n'y avait qu'une voix pour ac- 
cuser l'homme à la blouse grise, le grand brun. Ce* 



22 L'AFFAIRE LEROUGE 

lui-là sûrement était le coupable. On se souvenait de 
son air féroce, qui avait effrayé tout le pays. Beau- 
coup, frappés de sa mise suspecte, Favaient sagement 
évité. Il avait un soir menacé une femme et un autre 
jour battu un enfant. On ne pouvait désigner ni l'en- 
fant ni la femme, mais n'importe, ces actes de bru- 
talité étaient de notoriété publique. 

M. Daburon désespérait de faire jaillir la moindre 
lumière, lorsqu'on lui amena une épicière de Bou- 
gival chez qui se fournissait la victime, et un enfant 
de treize ans, qui savaient, assurait-on, des choses 
positives. 

L'épicière comparut la première. Elle avait enten- 
du la veuve Lerouge parler d'un fils à elle, encore 
vivant. 

— En êtes-vous bien sûre? insista le juge. 

— Gomme de mon existence, répondit l'épicière, 
même que, ce soir-là, c'était un soir, elle était, sauf 
votre respect, un peu ivre. Elle est restée dans ma 
boutique plus d'une heure. 

— Et elle disait? 

— Il me semble la voir encore, continua la mar- 
chande, elle était accotée sur le comptoir près des 
balances, elle plaisantait avec un pêcheur de Marly, 
le père Husson, qui peut vous ie répéter, et elle l'apr, 
pelait marin d'eau douce. Mon mari à moi, disait- 
elle, était marin, lui, mais pour de bon, et la preuve, 
c'est qu'il restait des années en voyage, et toujours 



L'AFFAIRE LEROUGE 23 

il me, rapportait des noix de coco. J'ai un garçon çui 
est marin, comme défunt son père, sur un vaisseau 
de l'État. 

— Avait-elle prononcé le nom de son fils ? 

— Pas cette fois-là, mais une autre, qu'elle était, 
si j'ose dire, très-soùle. Elle nous a conté que son 
garçon s'appelait Jacques et qu'elle ne l'avait pas vu 
depuis très-longtemps. 

— Disait-elle du mal de son mari ? 

— Jamais. Seulement elle disait que le défunt était 
jaloux et brutal, bon homme au fond, et qu'il lui 
faisait une vie pitoyable. Il avait la tête faible et se 
forgeait des idées pour un rien. Enfin il était bête 
par trop d'honnêteté. 

— Son fils était-il venu la voir depuis qu'elle ha- 
bitait La Jonchère? 

— Elle ne m'en a pas parlé. 

— Dépensait-elle beaucoup chez vous? 

— C'est selon. Elle nous prenait pour une soixan- 
taine de francs par mois, quelquefois plus, parce 
qu'elle voulait du cognac vieux. Elle payait comp- 
tant. 

L'épicière, m sachant plus rien, fut congédiée» 
L'enfant qui lui succéda appartenait à des gens ai- 
sés de la commune. Il était grand et fort pour son 
âge. Il avait l'œil intelligent, la physionomie éveil- 
lée et narquoise. Le juge ne sembla nullement l'in- 
timider. 



24 t AFFAIRE LEROUGE 

— Voyons, mon garçon, lui demanda le juge, que 
sais-tu? 

— Monsieur, l'autre avant-hier, le jour du diman- 
che-gras, j'ai vu un homme sur la poi te du jardin de 
madame Lerouge. 

— A quel moment de la journée? 

— De grand matin, j'allais à l'église pour servir 
la seconde messe. 

— Bien ! fit le juge, et cet homme était un grand 
brun, vêtu d'une blouse... 

— Non, monsieur, au contraire, celui-là était pe- 
tit, court, très-gros et pas mal vieux. 

— Tu ne te trompes pas? 

— Plus souvent! répondit le gamin. Je l'ai envi-; 
sage de près, puisque je lui ai parlé. 

— Alors, voyons, raconte-moi cela. 

— Donc, monsieur, je passais quand je vois ce 
gros-là sur la porte. Il avait l'air vexé, oh! mais vexé 
comme il n'est pas possible. Sa figure était rouge, 
c'est-à-dire violette jusqu'au milieu de la tête, ce qui 
se voyait très-bien, car il était tète nue et n'avait plus 
guère de cheveux. 

— Et il t'a parlé le premier. 

— Oui, monsieur. En m' apercevant, il m'a appe- 
lé : ~- « Eh l petit! » je me suis approché. — • 
Voyons, me dit-il, tu as de bonnes jambes? » Moi je 
réponds : — « Oui. » Alors il me prend l'oreille, 
mais sans me faire mal, en me disant : — « Puisque 



l'affaire lerougb 25 

c'est comme ça, tu vas me faire une commission, et 
je te donnerai dix sous. Tu vas courir jusqu'à la 
Seine. Avant d'arriver au quai, tu verras un grand 
bateau amarré ; tu y entreras et tu demanderas le 
patron Gervais. Sois tranquille, il y sera; tu lui di- 
ras qu'il peut parer à filer, que je suis prêt. » Là- 
dessus, il m'a mis dix sous dans la main, et je suis 
parti. 

— Si tous les témoins étaient comme ce petit gar- 
çon, murmura le commissaire, ce serait un plaisir. 

— Maintenant, demanda le juge, dis-nous com- 
ment tu as fait ta commission. 

— Je suis allé au bateau, monsieur, j'ai trouvé 
l'homme, je lui ai dit la chose, et c'est tout. 

Gévrol, qui écoutait avec la plus vive attention, se 
pencha vers l'oreille de M. Daburon. 

— M. le juge, fit-il à voix basse, serait-il assez 
bon pour me permettre de poser quelques questions 
à ce mioche? 

— Certainement, M. Gévrol. 

— Voyons, mon petit ami, interrogea l'agent, si 
tu voyais cet homme dont tu nous parles, le recon- 
naîtrais-tu? 

— Oh ! pour ça, oui. 

— Il avait donc quelque chose de particulier? 

— liame !... sa figure de brique. 

— Et c'est tout? 

— Mais oui ! monsieur, 

3 



26 l'affaire lerouge 

— Cependant, tu sais comme il était vêtu ; avait-il 
une blouse ? 

— Non. C'était une veste. Sous les bras, elle avait 
de graîldes poches, et de Tune d'elles sortait à moi- 
tié un mouchoir à carreaux bleus. 

— Comment était son pantalon? 

— Je ne me le rappelle pas. 

— Et son gilet? 

— Attendez donc? répondit l'enfant. Avait-il un 
gilet? Il me semble que non. Si, pourtant... Mais 
non, je me souviens, il n'en portait pas, il avait une 
longue cravate attachée près du cou avec un gros 
anneau. 

— Ah ! fit Gévrol d'un air satisfait, tu n'es pas un 
sot, mon garçon, et je parie qu'en cherchant bien tu 
vas trouver d'autres renseignements encore à nous 
donner. 

L'enfant baissa la tête et garda le silence. Aux plis 
de son jeune front, on devinait qu'il faisait un vio- 
lent effort de mémoire. 

— Oui, s'écria-t-il, j'ai encore remarqué une 
chose. 

— Quoi? 

— L'homme avait des boucles d'oreilles très-gran- 
des. 

— Bravo ! fit Gévrol, voilà un signalement com- 
plet. Je le retrouverai, celui-là; M. le juge peut pré- 
parer son mandat de comparution. 



L AFFAIRE LER0UGE 27 

— Je crois, en effet, le témoignage de cet enfant 
de la plus haute importance, répondit M. Daburon. 

Et se retournant vers l'enfant : 

— Saurais-tu, mon petit ami, demanda-t-il, nous 
dire de quoi était chargé le bateau? 

— C'est que je n'en sais rien, monsieur, il était 
ponté. 

— Montait-il ou descendait-il la Seine? 

— Mais, monsieur, il était arrêté. 

— Nous le pensons bien, dit Gévrol; M. le juge te 
demande de quel côté était tourné l'avant du'bateau. 
Était-ce vers Paris ou vers Marly? 

— Les deux bouts du bateau m'ont semblé pa- 
reils. 

Le chef de la sûreté fit un geste de désappointe- 
ment. 

— Ah ! reprit-il en s'adressant à l'enfant, tu au- 
rais bien dû regarder le nom du bateau, tu sais lire, 
je suppose. Il faut toujours regarder le nom des ba- 
teaux sur lesquels on monte. 

— Je n'ai pas vu de nom, dit le petit garçon. 

— Si ce bateau s'est arrêté à quelques pas du quai, 
objecta M. Daburon, il aura probablement été re- 
marqué par des habitants de Bougival. 

>— Monsieur le juge a raison, approuva le commis- 
saire. 
-— C'est juste, fit Gévrol. Du reste, les mariniers 



28 l'affaire lerouge 

ont dû descendre à terre et aller au cabaret. Je 
m* informerai. Mais comment était ce patron Gervais, 
mon petit ami? 

— Comme tous les mariniers d'ici, monsieur. 

Le petit garçon se préparait à sortir, le juge le 
rappela. 

— Avant de partir, mon enfant, dis-moi si tu as 
parlé à quelqu'un de ta rencontre avant aujour- 
d'hui? 

— Monsieur, j'ai tout dit à maman, le dimanche 
en revenant de l'église, je lui ai même remis les dix 
sous de l'homme. 

— Et tu nous as bien avoué toute la vérité? conti- 
nua le juge. Tu sais que c'est une chose très-grave 
que d'en imposer à la justice. Elle le découvre tou- 
jours, et je dois te prévenir qu'elle réserve des puni- 
tions terribles pour les menteurs. 

Le petit témoin devint rouge comme une cerise et 
baissa les yeux. 

— Tu vois, insista M. Daburon, tu nous as dissi- 
mulé quelque chose. Tu ignores donc que la police 
connaît tout? 

— Pardon ! monsieur, s'écria l'enfant en fondant 
en larmes, pardon, ne me faites pas de mal, je ne re- 
commencerai plus ! 

— Alors, dis en quoi tu nous a trompés. 

— Eh bien ! monsieur, ce n'est pas dix sous que 
l'homme m'a donnés, c'est vingt sous. J'en ai avoué 



l'affaire lerougb 29 

la moitié à maman et j'ai gardé ie reste pour m'a- 
ciieter des billes. 

— Mon petit ami, interrompit le juge, pour cette 
fois je te pardonne. Mais que ceci te serve de leçon 
pour toute ta vie. Retire-^oi et souviens-toi que vai- 
nement on cèle la vérité, elle se découvre tou- 
jours. 



Il 



Les cfeux dernières dépositions recueillies par le 
juge d'instruction pouvaient enfin donner quelque 
espérance. Au milieu des ténèbres, la plus humble 
veilleuse brille comme un phare. 

— Je vais descendre à Bougival, si M. le juge le 
trouve bon, proposa Gévrol. 

— Peut-être ferez-vous bien d'attendre un peu, 
répondit M.Daburon. Cet homme a été vu le diman- 
che matin. Informons -nous de la conduite de la 
veuve Lerouge pendant cette journée. 

Trois voisines furent appelées. Elles s'accordèrent 
à dire que la veuve Lerouge avait gardé le lit tout 
le jour le dimanche gras. A une de ces femmes qui 
s'était informée de son mal, elle avait répondu . « Ah ! 
j'ai eu cette nuit un accident terrible. » On n'avait 
pas alors attaché d'importance à ce propos* 



32 l'affaire lerouge 

— L'homme aux boucles d'oreilles devient de plus 
en plus important, dit le juge quand les femmes se 
furent retirées. Le retrouver est indispensable Cela 
vous regarde, M. Gévrol. 

— Avant huit jours je l'aurai, répondit le chef de 
la sûreté, quand je devrais moi-même fouiller tous 
les bateaux de la Seine, de sa source à son embou- 
chure. Je sais le nom du patron : Gervais; le bureau 
de la navigation me donnera bien quelque renseigne- 
ment. 

Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout es- 
soufflé. 

Voici lo père Tabaret, dit-il, je l'ai rencontré 
comme il sortait. Quel homme I II n'a pas voulu at- 
tendre le départ du train. Il a donné je ne sais com- 
bien à un cocher, et nous sommes venus ici en cin- 
quante minutes. Enfoncé le chemin de fer ! 

Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont 
l'aspect, il faut bien l'avouer, ne répondait en rien 
à l'idée qu'on se pouvait faire d'un agent de police 
pour la gloire. 

Il avait bien une soixantaine d'années et ne sem- 
blait pas les porter très-lestement. Petit, maigre et 
un peu voûté, il s'appuyait sur un gros jonc à pom- 
me d'ivoire sculptée. 

Sa figure ronde avait cette expression d'étonne- 
ment perpétuel mêlé d'inquiétude qui a fait la for- 
tune de deux comiques du Palais-Royal. Scrupuleu- 



l'affaire lerougb 33 

sèment rasé, il avait le menton très-court, de grosses 
lèvres bonasses, et son nez désagréablement retrous- 
sé tomme )* pavillon de certains instruments de 
M. Sax. Ses yeux, d'un gris terne, petits, bordés 
d'écarlate, ne disait absolument rien, mais ils fati- 
guaient par une insupportable mobilité. De rares 
cheveux plats ombrageaient son front, fuyant com- 
me celui d'un lévrier, et dissimulaient mal de lon- 
gues oreilles, larges béantes, très - éloignées du 
crâne. 

Il était très-confortablement vêtu, propre comme 
un sou neuf, étalant du linge d'une blancheur éblouis- 
sante et portant des gants de soie et des guêtres. Une 
longue chaîne d'or très-massive, d'un goût déplora- 
ble, faisait trois fois le tour de son cou et retombait 
en cascades dans la poche de son gilet. 

Le père Tabaret dit Tirauclair salua, dès la porte, 
jusqu'à terre, arrondissant en arc sa vieille échine. 
C'est de la voix la plus humble qu'il demanda : 

— M. le juge d'instruction a daigné me faire de- 
mander ? 

— Oui! répondit M. Daburon. Et tout bas il se di- 
sait : Si celui-là est un habile homme, en tout cas il 
n'y paraît guère à sa mine. 

— Me voici, continua le bonhomme, tout à la dis< 
position de la justice. 

— Il s'agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux 
que nous, vous parviendrez à saisir quelque indice 



34 l'affatre lerouge 

qui puisse nous mettre sur la trace de l'assassin. On 
va vous expliquer l'affaire. 

— Oh ! j'en sais assez, interrompit le père Taba- 
ret. Lecoq m'a dit la chose en gros, le long de la 
route, juste ce qui m'est nécessaire. 

— Cependant, commença le commissaire de po- 
lice. 

— Que M. le juge se fie à moi. J'aime à procéder 
sans renseignements, afin d'être plus maître de mes 
impressions. Quand on connaît l'opinion d' autrui, 
malgré soi on se laisse influencer, de sorte que... je 
vais toujours commencer mes recherches avec Le- 
coq. 

A mesure que le bonhomme parlait, son petit œil 
gris s'allumait et brillait comme une escarboucle. Sa 
physionomie reflétait une jubilation intérieure, et ses 
rides semblaient rire. Sa taille s'était redressée, et 
c'est d'un pas presque leste qu'il s'élança dans la se- 
conde chambre. 

Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en 
courant. Il y revint, ressortit encore 3 reparut de 
nouveau et s'éloigna presque aussitôt. Le juge ne 
pouvait s'empêcher de remarquer en lui cette solli- 
citude inquiète et remuante du chien qui quête. Son 
nez en trompette lui-même remuait, comme pour 
aspirer quelque émaaation subtile de l'assassin. Tout 
en allant et venant, il parlait haut et gesticulait, il 
s'apostrophait, se disait des injures, poussait de pe- 



l'affaire lerougb 38 

tîts cris de triomphe ou s'encourageait. Il ne laissait 
pas une seconde de paix à Lecoq. Il lui fallait ceci 
ou cela, ou telle autre chose. Il demandait du papier 
et un crayon, puis il voulait un*, iêche. Il criait 
pour avoir tout de suite du plâtre, de l'eau et une 
bouteille d'huile. 

Après plus d'une heure, le juge d'instruction, qui 
commençait à s'impatienter, s'informa de ce que de- 
venait son volontaire. 

— Il est sur la route, répondit le brigadier, cou- 
ché à plat ventre dans la boue, et il gâche du plâtre 
dans une assiette. Il dit qu'il a presque fini et qu'il 
va revenir. 

Il revint en effet presque aussitôt, joyeux, triom- 
phant, rajeuni de vingt ans. Lecoq le suivait, portant 
avec mille précautions un grand panier. 

— Je tiens la chose, dit-il au juge d'instruction, 
complètement. C'est tiré au clair maintenant et sim- 
ple comme bonjour. Lecoq, mets le panier sur la ta- 
ble, mon garçon. 

Gévrol, lui aussi, revenait d'expédition non moins 
satisfait. 

— Je suis sur la trace de l'homme aux boucles d'o- 
reilles, dit-il. Le bateau descendait. J'ai le signale- 
ment exact du patron Gervais. 

— Parlez, M. Tabaret, dit le juge d'instruc- 
tion. 

Le bonhomme avait vidé sur une table le contenu 



36 l'affaire lerouge 

du panier, une grosse motte de terre glaise, plusieurs 
grandes feuilles de papier et trois ou quatre petits 
morceaux de plâtre encore humide. Debout, devant 
cette table, il était presque grotesque, ressemblant 
fort à ces messieurs qui, sur les places publiques, 
escamotent des muscades et les sous du public. Sa 
toilette avait singulièrement souffert. Il était crotté 
jusqu'à l'échiné. 

— Je commence, dit-il enfin d'un ton vaniteuse- 
ment modeste. Le vol n'est pour rien dans le crime 
qui nous occupe. 

— Non, au contraire! murmura Gévrol. 

— Je le prouverai, poursuivit le père Tabaret, par 
l'évidence. Je dirai aussi mon humble avis sur le 
mobile de l'assassinat, mais plus tard. Donc, l'assas- 
sin est arrivé ici avant neuf heures et demie, c'est-à- 
dire avant la pluie. Pas plus que M. Gévrol je n'ai 
trouvé d'empreintes boueuses, mais sous la table, à 
l'endroit où se sont posés les pieds de l'assassin, j'ai 
relevé des traces de poussière. Nous voilà donc fixés 
quant à l'heure, La veuve Lerouge n'attendait nulle- 
ment celui qui est venu. Elle avait commencé à se 
déshabiller et était en train de remonter son coucou 
lorsque cette personne a frappé, 

— Voilà des détails ! fit le commissaire. 

— Ils sont faciles à constater, i éprit l'agent volon- 
taire : examinez ce coucou, au-dessus du secrétaire. 
U est de ceux qui marchent quatorze à quinze heu- 



L* AFFAIRE LEROUGE 37 

les, pas davantage, je m'en suis assuré. Or il est plus 
que probable, il est certain que la veuve le remontait 
le seir avant de se mettre au lit. 

Gomment donc se fait-il que ce coucou soit arrêté 
sur cinq heures? C'est qu'elle y a touché. C'est 
qu'elle commençait à tirer la chaîne quand on a 
frappé. À l'appui de ce que j'avance, je montre cette 
chaise au-dessous du coucou, et sur l'étoffe de cette 
chaise la marque fort visible d'un pied. Puis, regar- 
dez le costume de la victime : le corsage de la robe 
est retiré. Pour ouvrir plus vite elle ne Ta pas remis, 
elle a bien vite croisé ce vieux châle sur ses épau- 
les. 

— Cristi! exclama le brigadier évidemment em- 
poigné. 

— La veuve, continua le bonhomme, connaissait 
celui qui frappait. Son empressement à ouvrir le fait 
soupçonner, la suite le prouve. L'assassin a donc été 
admis sans difficultés. C'est un homme encore jeune, 
d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, élégam- 
ment vêtu. Il portait, ce soir-là, un chapeau à haute 
forme, il avait un parapluie et fumait un trabucos 
avec un porte-cigare... 

— Par exemple ! s'écria Gévrol, c'est trop fort! 

— Trop fort, peut-être, riposta le père Tabaret, 
en tout cas c'est la vérité. Si vous n'êtes pas mini- 
tîeux, vous, je n'y puis rien, mais je le suis, moi. Je 
cherche et je trouve. Ah! c'est trop fort! dites-vous. 

4 



38 l'affaire lerouge 

Eh bien! daignez jeter un regard sur ces morceaux 
de plâtre humide. Ils vous représentent les talons des 
bottes de l'assassin dont j'ai trouvé le moule dVue 
netteté magnifique près du fossé où on a aperçu la 
clé. Sur ces feuille de papier j'ai calqué l'emprein- 
te entière du pied que je ne pouvais relever; car elle 
se trouve sur du sable. 

Regardez : talon haut, cambrure prononcée, se- 
melle petite et étroite, chaussure d'élégant à pied 
soigné, bien évidemment. Cherchez-la, cette emprein- 
te, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux 
fois encore. Puis vous la trouverez répétée cinq fois 
dans le jardin où personne n'a pénétré. Ce qui prou- 
ve, entre parenthèses, que l'assassin a frappé, non à 
la porte, mais au volet sous lequel passait un filet 
de lumière. A l'entrée du jardin, mon homme a 
sauté pour éviter un carré planté, la pointe du pied 
plus enfoncée l'annonce. Il a franchi sans peine 
près de deux mètres : donc il est leste, c'est-à-dire 
jeune. 

3Le père Tabaret parlait d'une petite voix claire et 
tranchante, et son œil allait de l'un à l'autre de ses 
auditeurs, guettant leurs impressions. 

— Est-ce le chapeau qui vous étonne, monsieur 
Gévrol? poursuivait le père Tabaret; considérez le 
cercle parfait tracé sur le marbre du secrétaire, qui 
était un peu poussiéreux. Est-ce parce que j'ai fixé 
la taiile que vous êtes surpris? Prenez la peine d'exa- 



l'affaire lerouge 39 

miner le dessus des armoires, et vous reconnaîtrez 
que l'assassin y a promené ses mains. Donc il est 
bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu'il est 
monté sur une chaise, car en ce cas, il aurait vu et 
n'aurait point été obligé de toucher. Seriez-vous stu- 
péfait du parapluie? Cette motte de terre garde une 
empreinte admirable non-seulement du bout, mais 
encore de la rondelle de bois qui retient l'étoffe. Est- 
ce le cigare qui vous confond? Voici le bout de tra- 
bucos que j'ai recueilli dans les cendres. L'extrémité 
est-elle mordillée, a-t-elle été mouillée par la salive? 
Non. Donc celui qui fumait se servait d'un porte- 
cigare. , 

Lecoq dissimulait mal une admiration enthou- 
siaste ; sans bruit il choquait ses mains Tune contre 
l'autre. Le commissaire semblait stupéfait, le juge 
avait l'air ravi. Par contre, la mine de Gévrol s'al- 
longeait sensiblement. Quant au brigadier, il se cris- 
tallisait. 

— Maintenant, reprit le bonhomme, écoutez-moi 
bien. Voici donc le jeune homme introduit. Comment 
a-t-il expliqué sa présence à cette heure, je ne le 
sais. Ce qui est sûr, c'est qu'il a dit à la veuve Le- 
rouge qu'il n'avait pas dîné. La brave femme a été 
ravie, et tout aussitôt s'est occupée de préparer un 
repas^Ge repas n'était point pour elle. 

Dans l'armoire, j'ai retrouvé les débris de son dî- 
aer, elle avait mangé du poisson, l'autopsie le prou- 



40 l'affaire lerouge 

vera. Du reste, vous le voyez, il n'y a qu'un verre 
sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune 
homme? Il est certain que la veuve le considérait 
comme bien au-dessus d'elle. Dans le placard est une 
nappe encore propre. S'en est-elle servie? Non. Pour 
son hôte elle a sorti du linge blanc, et son plus beau. 
Elle lui destinait ce verre magnifique, un présent 
sans doute. Enfin il est elair qu'elle ne se servait 
pas ordinairement de ce couteau à manche d'ivoire. 

— Tout cela est précis, murmurait le juge, très- 
précis. 

— Voilà donc le jeune homme assis. Il a commen- 
cé par boire un verre de vin tandis que la veuve 
mettait sa poêle sur le feu. Puis, le cœur lui manquant, 
il a demandé de l'eau-de-vie et en a bu la valeur de 
cinq petits verres. Après ime lutte intérieure de dix 
minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et 
les œufs au point où ils le sont, le jeune homme s'est 
levé, s'est approché de la veuve alors accroupie et 
penchée en avant, et lui a donné deux coups dans le 
dos. Elle n'est pas morte instantanément. Elle s'est 
redressée à demi, se cramponnant aux mains de 
l'assassin. Lui, alors, s' étant reculé, l'a soulevée 
brusquement et l'a rejetée dans la position où vous 
la voyez. 

Cette courte lutte est indiquée par la posture du 
cadavre. Accroupie et frappée dans le dos, c'est sur 
le dos qu'elle devait tomber. Le meurtrier s'est servi 



l'affaire lerouge 41 

d'une arme aiguë et fine, qui doit être, si je ne m'a- 
buse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. En 
essuyant son arme au jupon de la victime il nous a 
laissé cette indication. Il n'a pas d'ailleurs été mar- 
qué dans la lutte. La victime s'est bien cramponnée 
à ses mains, mais comme il n'avait pas quitté ses 
gants gris... 

— Mais c'est du roman! exclama Gévrol. 

— Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, 
M. le chef de sûreté? Non. Eh bien ! allez les inspecter, 
vous me direz si je me trompe. Donc, voici la femme 
morte. Que veut l'assassin? De l'argent, des valeurs? 
Non, non, cent fois non! Ce qu'il veut, ce qu'il cher- 
che, ce qu'il lui faut, ce sont des papiers Qu'il sait en 
la possession delà victime. Pour les avoir il boule- 
verse tout, il renverse les armoires, déplie le linge, 
défonce le secrétaire dont il n'a pas la clé, et vide la 
paillasse. 

Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu'il en fait, 
de ces papiers? il les brûle, non dans la cheminée, 
mais dans le petit poêle de la première pièce. Son 
Imt est rempli désormais. Que va-t-il faire? Fuir en 
emportant tout ce qu'il trouve de précieux pour dé- 
router les recherches et indiquer un vol. Ayant fait 
main-basse sur tout, il l'enveloppe dans la serviette 
dont il devait se servir pour dîner et, soufflant la bou- 
gie, il s'enfuit, ferme la porte en dehors et jette la 
ûé dans un fossé., . Et voilà. 



49 l'affaire lerougk 

— M, Tabaret, fit le juge, votre enquête es 
admirable, et je suis persuadé que vous êtes dans le 
vrai. 

— Hein! s'écria Lecoq, est-il assez colossal, mon 
papa Tirauclairi 

— Pyramidal! renchérit ironiquement Gévrol, je 
pense seulement que ce jeune homme très-bien de- 
vait être un peu gêné par un paquet enveloppé dans 
une serviette blanche et qui devait se voir de fort 
loin. 

— Aussi ne l'a-t-il pas emporté à cent lieues, ré- 
pondit le père Tabaret; vous comprenez que pour 
gagner la station du chemin de fer il n'a pas eu la 
bêtise de prendre l'omnibus américain. Il s'y est 
rendu à pied, par la route plus courte du bord de 
l'eau. Or, en arrivant à la Seine, à moins qu'il ne 
soit bien plus fort encore que je ne le suppose, son 
premier soin a été d'y jeter ce paquet indiscret. 

— Croyez-vous, papa Tirauclair ? demanda Gévrol. 

— Je le parierais, et la preuve, c'est que j'ai en- 
voyé trois hommes, sous la surveillance d'un gen- 
darme, pour fouiller la Soii70 à l'endroit le plus rap- 
proché d'ici. S'ils retrouvent le paquet, je leur ai 
promis une récompense. 

— De votre poche, vieux passionné? 

— Oui, monsieur Gévrol, de ma poche. 

— Si on trouvait ce paquet, pourtant ! murmura 
adjuge. 



L AFFAIRE LEROUGH 43 

Un gendarme entra sur ces mots. 

— Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée 
renfermant de l'argenterie, de l'argent et des bijoux 
ce que lep hommes ont trouvé. Ils réclament cent 
francs qu'on leur a promis. 

Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet 
de banque, qu'il remit au gendarme. 

— Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol 
d'un regard superbe, que pense M. le juge d'instruc- 
tion? 

— Je crois que, grâce à votre pénétration remar- 
quable, nous aboutirons et... 

Il n'acheva pas. Le médecin mandé pour l'autopsie 

de la victime se présentait. 

Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne 
put que confirmer les assertions et les conjectures 
du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bon- 
homme la position du cadavre. A son avis aussi, 
il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou 
de la victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à 
peine perceptible, produit vraisemblablement par 
une étreinte suprême du meurtrier. Enfin, il déclara 
que la veuve Lerouge avait mangé trois heures envi- 
ron }vant d'être frappée. 

H ne restait plus qu'à rassembler quelques pièce* 
de conviction recueillies, qui plus tard pouvaient ser- 
vir à confondre le coupable. 

Le père Tabaret visita avec un soin extrême les 



44 l'affaire lerouge 

ongles Je la morte, et, avec des précautions infinies, 
il put en extraire les quelques éraillures de peau qui 
s'y étaient logées. Le plus grand de ces débris de 
gant n'avait pas deux millimètres ; cependant on dis- 
tinguait très-aisément la couleur. Il mit aussi de coté 
le morceau du jupon où l'assassin avait essuyé son 
arme. C'était, avec le paquet retrouvé dans la Seine 
et les diverses empreintes relevées par le bon- 
homme, tout ce que le meurtrier avait laissé derrière 
lui. 

Ce n'était rien, mais ce rien était éu^r me aux yeux 
de M. Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand 
écueil dans les instructions de crimes mystérieux est 
une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent 
une fausse direction, elles vont s'écartant de plus en 
plus de la vérité, à mesure qu'on les poursuit. Grâce 
au père Tabaret, le juge était à peu près certain de 
ne se point tromper. 

La nuit était venue ; pendant ce temps, le magis- 
trat n'avait désormais rien à faire à La Jonchère. Gé- 
vrol, que poignait le désir de rejoindre l'homme aux 
boucles d'oreilles, déclara qu'il restait à Bougival. Il 
promit de bien employer sa soirée, de courir tous les 
cabarets et de dénicher, s'il se pouvait, de nouveaux 
témoins, 

Au moment de partir, lorsque le commissaire et 
tout le monde eurent pris congé de lui, M. Daburon 
proposa au père Tabaret de l'accompagner. 



L AFFAIRE LEROUGE 45 

— J'allais solliciter cet honneur, répondit le bon- 
homme. 

Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime 
|ui venait d'être découvert et qui les préoccupait 
également devint le sujet de la conversation. 

— Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les anté- 
cédents de cette vieille femme ? répétait le père Ta- 
baret, tout est là désormais. 

— Nous les connaîtrons, répondait le juge, si 
l'épicière a dit vrai. Si le mari de la veuve Le- 
rouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, 
le ministère de la marine nous aura vite donné 
les éléments qui nous manquent. J'écrirai ce soir 
même. 

Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le che- 
min de 1er. Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent 
seuls dans un compartiment de premières. 

Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchis- 
sait, il cherchait, il combinait, et sur sa physionomie 
on pouvait suivre le travail de sa pensée. Le juge le 
considérait curieusement, intrigué par le caractère 
de ce singulier bonhomme, qu'une passion, pour le 
moins origipale, mettait au servies de la rue de Jé- 
rusalem. 

— M. Tabaret, lui demanda-t-iî brusquement, y 
a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la po- 
lice? 

— - Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, 



46 l'affaire lerouge 

et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l'a- 
vouer, que vous n'ayez pas déjà entendu parler de 
moi. 

— Je vous connaissais de réputation sans m'en 
douter, répondit M. Deburon, et c'est en entendant 
célébrer votre talent que j'ai eu l'excellente idée de 
vous faire appeler. Je me aemande seulement ce qui 
a pu vous pousser dans cette voie. 

— Le chagrin, monsieur le juge, l'isolement, l'en- 
nui. Ah! je n'ai pas toujours été heureux, allez!... 

— On m'a dit que vous étiez riche. 
Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait 

à lui seul les plus cruelles déceptions. 

— Je suis à mon aise en effet, répondit-il, mais il 
n'en a pas toujours été ainsi. Jusqu'à quarante-cinq 
ans j'ai vécu de sacrifices et de privations absurdes 
et inutiles. J'ai eu un père qui a flétri ma jeunesse, 
gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des 
hommes. 

Il est de ces professions dont le caractère est tel 
qu'on ne parvient jamais à le dépouiller entièrement. 
M. Daburon était toujours et partout un peu juge 
d'instruction. 

— Gomment, M. Tabaret, interrogea-t-iL votre 
père est l'auteur de toutes vos infortunes? 

— Hélas! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la 
longue, autrefois je l'ai bien maudit. J'ai jadis acca- 
blé sa mémoire de toutes les injures que peut inspi- 



l'affaire lerouge VI 

rer la haine la plus violente, lorsque j'ai su... Mais 
je puis bien vous confier cela. J'avais vingt-cinq ans, 
et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de- 
piété, quand un matin mon père entre cht;z . moi et 
m'annonce brusquement qu'il est ruiné, qu'il ne lui 
reste plus de quoi manger. Il paraissait au désespoir 
et parlait d'en finir avec la vie. Moi je l'aimais. Na- 
turellement je le rassure, je lui embellis ma situa- 
tion, je lui explique longuement que, tant que je ga- 
gnerai de quoi vivre, il ne manquera de rien, et, 
pour commencer, je lui déclare que nous allons de- 
meurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant 
vingt ans je l'ai eu à ma charge, le vieux... 

— Quoi! vous vous repentez de votre honorable 
conduite, M. Tabaret? 

— Si je m'en repens! C'est-à-dire qu'il aurait mé- 
rité d'être empoisonné par le pain que je lui don- 
nais. 

M. Daburon laissa échapper un geste de surprise 
qui fut remarqué du bonhomme. 

— Attendez avant de me condamner, continua-t-il. 
Donc, me voilà, à vingt-cinq ans, m'imposant pour le 
père les plus rudes privations. Plus d'amis, plus d'a- 
mourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos reve- 
nus, j'allais copier les rôles chez un notaire. Je me 
refusais jusqu'à dti +abac. J'avais beau faire, le vieux 
se plaignait sans cesse, il regrettait son aisance pas- 
sée, il lui fallait de l'argent de poche, pour ceci, pour 



48 l'affaire lerouge 

cela, mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le 
contenter. Dieu sait ce que j'ai souffert ! 

Je n'étais pas né pour vivre et vieillir seul comme 
un chien. J'ai la bosse de la famille. Mon rêve aurait 
été de me marier, d'adorer une bonne femme, d'en 
être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi 
des enfants bien venants. Mais bast... quand ces 
idées me serraient le cœur à m'étouffer et me tiraient 
une larme ou deux, je me révoltais contre moi. Je 
me disais : Mon garçon, quand on ne gagne que trois 
mille francs par an, et qu'on possède un vieux père 
chéri, on étouffe ses sentiments et on reste céliba- 
taire. Et cependant j'avais rencontré une jeune fille! 
Tenez, il y a trente ans de cela : eh bien ! regardez- 
moi, je dois ressembler à une tomate... Elle s'appe- 
lait Hortense. Qui sait ce qu'elle est devenue ! Elle 
était bede et pauvre. Enfin j'étais un vieillard lorque 
mon père est mort, le misérable, le... 

— M. Tabaret! interrompit le juge, oh! M. Taba- 
ret! 

— Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné 
son absolution! M. le juge. Seulement, vous allez 
comprendre ma colère. Le jour de sa mort, j'ai trou- 
vé dans son secrétaire une inscription de vingt mille 
francs de rentes!... 

— Comment ! il était riche ? 

— Oui, très-riche, car ce n'était pas là tout. Il 
possédait près d'Orléans une propriété affermée six 



l'affaire lerougb 49 

ttiille francs par an. Il avait en outre une maison, 
celle que j'habite. Nous y demeurions ensemble, et 
moi/sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois 
mois je payais notre terme au concierge. 

— C'était fort! ne put s'empêcher de dire M. Da- 
buron. 

— N'est-ce pas, monsieur? C'était me voler mon 
argent dans ma poche. Pour comble de dérision, il 
laissait un testament où il déclarait au nom du Père 
et du Fils n'avoir eu en vue, en agissant de la sorte, 
que mon intérêt. Il voulait, écrivait-il, m'habituer à 
Tordre, à l'économie, et m'empêcher de faire des fo- 
lies. Et j'avais quarante-cinq ans, et depuis vingt 
ans je me reprochais une dépense inutile d'un sou? 
C'est-à-dire qu'il avait spéculé sur mon bon cœur, 
qu'il avait... Ah! c'est à dégoûter de la piété filiale, 
parole d'honneur ! 

La très-légitime colore du père Tabaret était si 
bouffonne, qu'à grand'peine le juge se retenait de 
rire, en dépit du fond réellement douloureux de ce 
récit. 

— Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire 
plaisir? 

— Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. 
Avoir du pain quand on n'a plus de dents, la belle 
avance ! L'âge du mariage était passé. Cependant je 
donnai ma démission pour faire place à plus pauvre 
que moi. Au bout d'un mois, je m'ennuyais à périr, 

S 



50 lV 

c'est alors que, pour dons tjui me 

njuriit. je n . 1111 

vie. uiîe, Je me mis à collectionner des Ih 

Voi tonsieur, qu'il but pour 

— le sais, cher M. n'il foui 

. | un bibliophile illustre qui doit 

.1 coup m» apable d< 

D imm. 

— C'est bien possible. Moi aussi, je sais lire, el je 

os dirai que 
je collectionnais uniquement ce qui «le près ou 

loin avait trait a la poli -.im- 

phl .l.iit 1m.ii. e| 

je le dévorais, si bien que peu à peu euti 

attiré vers cette puif aystérieuse qui, du fond 

de la rue de lérusaL ille el garde la soci 

pénétre partout, sou] éta- 

du» l'envers de ko mes, devine ce qu'on ne 

lui avoue pas, sait au juste la valeur des bommes, 1g 
prix des consciences je* cartonp verts 

les plus redoutables comme les plus honteux se- 
crets. 

En lisant les mémoires fies policiers célèbres, atta- 
chants à l'égal des fables les mieux ourdies, je m'en- 
thousiasmais pour ces hommes au flair subtil, plus 
déliés que la soie, souples comme l'acier, pénétrants 
et rusés, fertiles en ressources inattendues, qui sui- 



L 9 AfFAIBl lerougb 5! 

vent ]r crime à 1 I la main 

er poursuiveiil leur ennemi an m b 
de l'Amérique, L'envie me prit d 
l'admirable machine, de devenii 
fidenee en petil pied, aidant i 1 1 punitt 
et au triomphe de l'L . le m'< 

trouve que je i 

t'kT. 

— Et i! von 

— jr lui «loi-, monsieur, t 

ien l'ennui î depuis que j'ai al 
poursuite dn bouquin pour i 
Ah î c'est une belle I le ban 

quand je voie un Jobard 
tirer un lièvre. lia belle prise f Pariex-m 
chasse à l'homme! Celle-là, au moins, met tout. 

en jeu, e1 1 : a n'est \ 

L;i, le gibier vaut le ur, il a comnif lui l'intel- 

ligence, la forer et 1 

ions de 

lies de cache-cache qui se jouen mine! et 

nt de la sûreté, tout le monde irait déniai 
du service rue de Jérusalem. Le malheur est que 

l'art se perd et se râpe! crimes de- 

viennent rares. La race iorte des its sans jt^ur 

a fait place à la tourbe de nos filous vulgaires. Les 
quelques coquins qui font parler d'eux de loin en 



52 L'AFFAIRE LEROUGE 

loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur cri- 
me et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. 
Il n'y a nul mérite à les pincer. Le coup constaté, on 
n'a qu'à aller les arrêter tout droit. 

— 11 me semble pourtant, interrompit M. Daburon 
en souriant, que notre assassin à nous n'était pas si 
maladroit. 

— Celui-là, monsieur, est une exception : aussi 
serais-je ravi de le découvrir. Je ferai tout pour ce- 
la, je me compromettrais, s'il le fallait. Car je dois 
confesser à M. le juge, ajouta-t-il avec une nuance 
d'embarras, que je ne me vante pas à mes amis de 
mes exploits. Je les cache même aussi soigneusement 
que possible. Peut-être me serreraient-ils la main 
avec moins d'amitié, s'ils savaient que Tirauclair et 
Tabaret ne font qu'un. 

Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il 
fut convenu que, dès le lendemain, le père Tabaret 
s'installerait à Bougival. Il se faisait fort de ques- 
tionner tout le pays en huit jours. De son côté le ju- 
ge le tiendrait au courant des moindres renseigne- 
ments qu'il recueillerait et le rappellerait dès qu'on 
se serait procuré le dossier de la femme Lerouge, si 
toutefois on parvenait à mettre la main dessus. 

— pour vous, M. Tabaret, dit le juge en finissant, 
je serai toujours visible. Si vous avez à me parler, 
n'hésitez pas à venir de nuit aussi bien que le jour. 
Je sors rarement. Vous me trouverez infailliblement 



l'affaire lerougb 53 

goit chez moi, rue Jacob, soit au palais, à mon cabi- 
net. Des ordres seront donnés pour que vous soyez 
introduits dès que vous vous présenterez. 

On entrait en gare en ce moment. M. Daburon 
ayant fait avancer une voiture offrit une place au 
père Tabaret. Le bonbomme refusa. 

— Ce n'est pas la peine, répondit-il, je demeure, 
comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, rue Saint* 
Lazare, à deux pas. 

— A demain donc ! dit M. Daburon. 

— A demain! reprit le père labaiet, et il ajouta; 
Nous trouverons. 



Ui 



La maison du père Tabaret n'est pas, en effet, à 
plus de quatre minutes de la gare Saint-Lazare. Il 
possède là un bel immeuble, soigneusement tenu, et 
qui doit donner de magnifiques revenus, bien que les 
loyers n'y soient pas trop exagérés. 

Le bonhomme s'y est mis au large. Il occupe, au 
premier, sur la rue, un vaste appartement bien dis- 
tribué, confortablement meublé et 1 dont le principe 
ornement est sa collection de livres. Il vit là simple- 
ment, par goût autant que par habitude, servi par 
une vieille domestique à laquelle, dans les grandes 
occasions, le portier donne un coup de main. 

Nul dans la maison n'avait le plus léger soupçon 
des occupations policières de M. le propriétaire. Il 
faut au plus infime agent une intelligence dont on le 
supposait) sur la mine, absolument dépourvu. On 



5Q l'affaire lerouge 

prenait pour un commencement d'idiotisme ses con* 
' tinuelles distractions. 

Mais tout le monde avait remarqué la singularité 
de ses habitudes. Ses constantes expéditions au de- 
hors donnaient à ses allures des apparences mysté- 
rieuses et excentriques. Jamais on ne vit jeune débau 
ché plus désordonné, plus irrégulier que ce vieil- 
lard. 11 rentrait ou ne rentrait pas pour ses repas, 
mangeait n'importe quoi à n'importe quel moment. 
11 sortait à toute heure de jour et de nuit, découchait 
souvent et disparaissait des semaines entières. Puis 
il recevait d'étranges visites : on voyait sonner à sa 
porte des drôles à tournure suspecte et des hommes 
de mauvaise mine. 

Cette vie décousue l'avait quelque peu déconsidé- 
ré. On croyait voir en lui un affreux libertin dépen- 
sant ses revenus à courir le guilledou. On disait : 
a N'est-ce pas une honte, un homme de cet âge ! » Il 
savait ces cancans et en riait. Cela n'empêchait pas 
plusieurs locataires de rechercher sa société et de lui 
faire la cour. On l'invitait à dîner; il refusait pres- 
que toujours. 

Il ne voyait guère qu'une personne de la maison, 
mais alors dans la plus grande intimité, si bien qu'il 
était chez elle plus souvent que chez lui. C'était une 
femme veuve qui, depuis plus de quinze ans, occupait 
un appartement au troisième étage, madame Gerdy. 
Elle demeurait avec son fils Noël qu'elle adorait. 



L'AFFAIRE LEROUGE 57 

Noël était un homme de trente-trois ans, plus 
vieux en apparence que son âge. Grand, bien fait, il 
avait une physionomie noble et intelligence, de grands 
yeux noirs et des cheveux noirs qui bouclaient natu- 
rellement. Avocat, il passait pour avoir un grand ta- 
lent, et s'était déjà acquis une certaine notoriété. 
C'était un travailleur obstiné, froid et méditatif, pas- 
sionné cependant pour sa profession, affichant avec 
un peu d'ostentation peut-être, une grande rigidité 
de principes et des mœurs austères. 

Chez madame Gerdy, le père Tabaret se croyait 
en famille. Il la regardait comme une parente et con- 
sidérait Noël comme son fils. Souvent il avait eu la 
pensée de demander la main de cette veuve char- 
mante malgré ses cinquante ans; il avait toujours été 
retenu moins par la peur d'un refus cependant proba- 
ble, que par la crainte des conséquences. Faisant sa 
demande et repoussé, il voyait rompues des relations 
délicieuses pour lui. En attendant, il avait, par un. 
bel et bon testament, déposé chez son notaire, insti- 
tué pour son légataire universel le jeune avocat, à la 
seule condition de fonder un prix annuel de éeur. 
mille francs destiné à l'agent de police ayant » tiré 
au clair » l'affaire la plus embrouillée. 

Si rapprochée qus fut sa maison, le pè?e Tabare* 
mit plus d'un gros quart d'heure à y arriver. En 
quittant le juge, il avait repris le cours de ses médi- 
tations, de sorte qu'il allait dans la rue poussé de 



58 L'AFFAIRE LEftOUGE 

droite et de gauche par les passants affairés, avan- 
çant d'un pas, reculant de deux. 

Il se répétait pour la cinquième fois les paroles de 
la veuve Lerouge rapportées par la laitière : a Si je 
foulais davantage, je l'aurais. » 

— Tout est là, murmura-t-il. La veuve Lerougc 
possédait quelque secret important que des gens ri- 
ches et haut placés avaient le plus puissant intérêt à 
cacher. Elle les tenait, c'était là sa fortune. Elle les 
faisait chanter; elle aura abusé; ils l'ont supprimée. 
Mais de quelle nature était ce secret, et comment le 
possédait-elle? Elle a dû, dans sa jeunesse, servir 
dans quelque grande maison. Là, elle aura vu, en- 
tendu, surpris quelque chose. Quoi? Évidemment il 
y a une femme là- dessous. Aurait-elle servi les 
amours de sa maîtresse? Pourquoi non? En ce cas, 
l'affaire se complique. Ce n'est plus seulement la 
femme qu'il s'agit de retrouver, il faut encore décou- 
vrir l'amant; car c'est l'amant qui a fait le coup. Ce 
doit être, si je ne m'abuse, quelque noble personna* 
ge. Un bourgeois aurait simplement payé des assas- 
sins. Celui-ci n'a pas reculé, il a frappé lui-même, 
évitant ainsi les indiscrétions ou la bêtise d'un com- 
plice. Et c'est un fier mâtin, plein d'audace et de 
sang-froid, car le crime a été admirablement accon^ 
pli. 

Xe gaillard n'avait rien laissé traîner de nature à 
le compromettre sérieusement. Sans moi, Gévrol, 



l'àffatbb lerouge 59 

croyant à un vol, n'y voyait que du feu. Par bonheur 
j'étais là!... Mais non! continua le bonhomme, ce na 
peut être encore cela. Il faut qu'il y ait pis qu'une 
histoire d'amour. Un adultère ! le temps l'efface... 

Le père T abaret entrait sous le porche de sa mai- 
son. Le portier, assis près de la fenêtre de îa loge, 
l'aperçut à la lumière du bec de gaz. 

— Tiens, dit-il, voilà le propriétaire qui rentre. 

— Il paraît, remarqua la portière, que sa princesse 
n'aura pas voulu de lui ce soir; il a l'air encore plus 
chose qu'à l'ordinaire. 

— Si ce n'est pas indécent ! opina le portier, aussi 
est-il assez décati ! Ses belles le mettent dans un joli 
état ! Un de ces matins, il faudra le conduire dans une 
maison de santé avec la camisole de force. 

— Regarde-le donc, interrompit la portière, re- 
garde-le donc au milieu de la cour!... 

Le bonhomme s'était arrêté à l'extrémité du por- 
che; il avait ôté son chapeau, et tout en se parlant il 
gesticulait : 

— Non, se disait-il, je ne tiens pas encore l'affaire, 
je brûle... mais je n'y suis pas. 

Il monta l'escalier et sonna à sa porte, oubliant 
qu'il avait son passe-partout dans sa poche. Sa gou- 
vernante vint ouvrir. 

— Comment! c'est vous, monsieur, à cette heu- 
re!... 

— Hein! quoi? demanda le bonhomme. 



60 l'affaire lerouge 

— Je dis, répliqua la domestique, qu'il est huit 
heures et demie passées. Je croyais que vous ne ren- 
treriez pas ce soir. Avez-vous seulement diné? 

— Non, pas encore. 

— Allons! heureusement que j'ai tenu le dîner au 
chaud ; vous pouvez vous mettre à table. 

Le père Tabaret s'assit, se servit de la soupe; mais, 
enfourchant de nouveau son dada, il ne songea plus 
à manger et resta comme en arrêt devant une idée, 
sa cuillère en l'air. 

— Il devient toqué, pensa Manette; regardez-moi 
cet air abruti. Si ça a du bon sens de mener une vie 
pareille ! 

Elle lui frappa sur l'épaule en criant à son oreille 
comme s'il eût été sourd : 

— Vous ne mangez donc pas? Vous n'avez donc 
pas faim? 

— Si, si, balbutia-t-il, cherchant machinalement à 
se débarrasser de cette voix qui bourdonnait à son 
oreille, j'ai appétit, car depuis ce matin j'ai été obli- 
gé... 

Il s'interrompit, restant béant, l'œil perdu dans le 
vague. 

— Vous étiez obligé?... répéta Manette. 

— Tonnerre f s'écria-t-il en levant vers le plafond 
ses poings fermés, sacré tonnerre ! j'y suis !... 

Son mouvement fat si brusque et si violent que la 



l'affaire lerouge 61 

gouvernante eut un peu peur et se recula jusqu'au 
fond de la salle à manger, près de la porte. 

— Oui! continua-t-il, c'est certain, il y a un en- 
tant. 

Manette se rapprocha vivement. 
^- Un enfant interrogea-t-elle. 
Mais le bonhomme s'aperçut que sa servante l'é- 
piait. 

— Ah ça! lui dit-il d'un ton furieux, que faites- 
Tous là! Qui vous rend hardie à ce point de venir ra- 
masser les paroles qui m'échappent ! Faites-moi donc 
le plaisir de vous retirer dans votre cuisine et de ne 
pas reparaître avant que j'appelle 

— Il devient enragé, pensa Manette en disparais- 
sant au plus vite. 

Le père Tabaret s'était rassis. Il avalait à larges 
cuillerées un potage complètement froid. 

— Comment, se disait-il, n'avais-je pas songé à ce- 
la? Pauvre humanité ! Mon esprit vieillit et se fati- 
gue. C'est pourtant clair comme le jour. Les circon- 
stances tombent sous le sens. 

Il frappa sur le timbre placé devant lui, la servante 
reparut. 

— Le rôti! demanda-t-il, et laissez-moi seul. Ouil 
continuait-il en découpant furieusement un gigot de 
PrésAlé, oui, il y a un enfant, et voici l'histoire : La 
veuve Lerouge est au service d'une grande dame 
très-riche, Le mari, un marin probablement, part 

6 



62 l'affaire lerouge 

pour un voyage lointain. La femme, qui a un amant, 
se trouve enceinte. Elle se confie à la veuve Lerouge, 
et grâce à elle, parvient à accoucher clandestine- 
ment. 
Il sonna de nouveau. 

— Manette ! le dessert et sortez! 

Certes, un tel maitre n'était pas digne d'un tel 
uordon bleu. Il eût été bien embarrassé de dire ce 
iju'on lui avait servi à son dîner et même ce qu'il 
mangeait en ce moment; c'était de la compote de 
poires. 

— Mais l'enfant ! murmurait-il, l'enfant, qu'est-il 
devenu? L'aurait-on tué? Non, car la veuve Lerouge, 
complice d'un infanticide, n'était presque plus re* 
doutable. L'amant a voulu qu'il vécût; et on l'a con- 
fié à notre veuve, qui l'a élevé. On a pu lui retire? 
l'entant, mais non les preuves de sa naissance et de 
son existence. Voilà le joint. Le père, c'est l'homme 
à la belle voiture; la mère n'est autre que la femme 
qui venait avec un beau jeune homme. Je crois bien 
çue la chère dame ne manquait de rien ! Il y a des 
secrets qui valent une ferme en Brie. Deux person- 
nes à faire chanter. Il est vrai que, ne se refusant pas 
un amant, sa dépense devait augmenter tous les ans. 
Pauvre humanité! le cœur a ses besoins. Elle a trop 
appuyé sur la chanterelle, et l'a cassée. Elle a mena- 
cé, on a eu peur et on s'est dit : « Finissons-en. » 
Mais qui s'est chargé de la commission? Le papa? 



l'affaire lerouge 63 

Non, il est trop vieux. Parbleu! c'est le fils. Il a vou- 
lu sauver sa mère, le joli garçon. Il a refroidi la 
veuve et brûlé les preuves. 

Manette, pendant ce temps, l'oreille à la serrure, 
écoutait de toute son âme. De temps à autre elle ré- 
coltait un mot, un juron, le bruit d'un coup frappé 
sur la table, mais c'était tout. 

— Bien sûr, pensa-t-elle, ce sont ses femmes qui 
lui trottent par la tète. Elles auront voulu lui faire 
accroire qu'il est papa. 

Elle était si bien sur le gril que, n'y tenant plus, 
elle se hasarda à entrebâiller la porte. 

— Monsieur a demandé son café, fit-elle timide- 
ment. 

— Non, mais donnez-le-moi, répondit le père Ta- 
baret. 

Il voulut l'avaler d'un trait et s'échauda si bien qus 
la douleur le ramena subitement au sentiment ig 
plus exact de la réalité. 

— Tonnerre, grogna-t-il, c'est chaud ! Diable d'af- 
faire! Elle me met aux champs. On a raison là-bas, 
je me passionne trop. Mais qui donc d'entre eux au- 
rait, par la seule force de la logique, rétabli l'his' 
toire en son entier? Ce n'est pas Gévrol le pauvre 
homme! Sera-t-il assez humilié, assez 3 vexé, assez 
roule î Si j'allais trouver M. Daburon? Non, pas en- 
core. La nuit m'est nécessaire pour creuser certaines 
particularités, pour coordonner mes idées. C'est que, 



64 l'affaire lerouge 

d'un autre côté, si je reste ici, seul, toute cette his- 
toire va me mettre le sang en mouvement, et comme 
cela, après avoir beaucoup mangé, je suis capable 
d'attraper une indigestion. Ma foil je vais aller m'in- 
former de madame Gerdy, elle était souffrante ces 
jours passés, je causerai avec Noël, et cela me dissi- 
pera un peu. 

— Il se leva, passa nos pardessus et prit son cha- 
peau et sa canne. 

— Monsieur sort? demanda Manette. 

— Oui. 

— Monsieur rentrera-t-il tard? 

— C'est possible. 

— Mais Monsieur rentrera? 

— Je n'en sais rien. 

Une minute plus tard le père Tabaret sonnait à la 
porte de ses amis. 

L'intérieur de madame Gerdy était des plus hono- 
rables. Elle possédait l'aisance, et le cabinet de 
Noël, déjà très-occupé, changeait cette aisance en 
fortune. 

Madame Gerdy vivait très-retirée, et à l'exception 
des amis que Noël invitait parfois à diner, recevait 
très-peu de monde. Depuis plus de quinze ans que le 
père Tabaret venait familièrement dans la maison, 
iî n'y avait rencontré que le curé de la paroisse, un 
vieux professeur de Noël et le frère de madame Ger- 
dy, colonel en retraite. 



I AFFAIRE LEROUGE 65 

Quand ces trois visiteurs se trouvaient réunis, ce 
qui arrivait rarement, on jouait au boston. Les au- 
tres soirs, on faisait une partie de piquet ou d'impé- 
riale. Noël ne restait guère au salon. Il s'enfermait 
après le dîner dans son cabinet, indépendant ainsi 
que sa chambre de l'appartement de sa mère, et se 
plongeait dans les dossiers. On savait qu'il travaillait 
très-avant dans la nuit. Souvent l'hiver sa lampe ne 
s'éteignait qu'au petit jour. 

La mère et le fils ne vivaient absolument que l'un 
pour l'autre. Tous ceux qui les connaissaient se plai- 
saient à le répéter. 

On aimait, on honorait Noël pour les soins qu'il 
donnait à sa mère, pour son absolu dévouement fi- 
lial, pour les sacrifices que, supposait-on, il s'impo- 
sait en vivant, à son âge, comme un vieillard. On se 
plaisait dans la maison à opposer la conduite de ce 
jeune homme si grave à celle du père Tabaret, cet 
incorrigible roquentin, ce galantin à perruque. 

Quant à madame Gerdy, elle ne voyait que son fils 
en ce monde. Son amour à la longue était devenu 
comme un culte. En Noël, elle pensait reconnaître 
toutes les perfections, toutes les beautés physiques et 
morales. Il lui paraissait d'une essence pour ainsi 
dire supérieure à celle des autres créatures de Dieu. 
Parlait-ii, elle se taisait et écoutait. Un mot de lui 
était un ordre. Ses avis, elle les recevait comme des 
décrets do la Providence même. Soigner son fils,- 

6* 



66 l'affaire lerougb 

étudier ses goûts, deviner ses désirs, l'entretenir 
dans une tiède atmosphère de tendresse, telle était 
son existence. Elle était mère. 

— Madame Gerdy est-elle visible? demanda le père 
Tabaret à la bonne qui lui ouvrit. 

Et, sans attendre la réponse, il entra comme chez 
lui en homme sûr que sa présence ne saurait être 
importune et doit être agréable. 

Une seule bougie éclairait le salon et il n'était pas 
jans son ordre l aceoutumé. Le guéridon à dessus de 
marbre, toujours placé au milieu de la pièce, avait 
été roulé dans un coin. Le grand fauteuil de mada- 
me Gerdy se trouvait près de la fenêtre. Un journal 
déplié était tombé sur le tapis. 

Le volontaire de la police vit tout cela d'un coup 
d'oeil. 

— Serait-il arrivé quelque accident? demanda-t-il 
& la bonne. 

— Ne m'en parlez pas, monsieur, nous venons d'a- 
voir une peur, oh ! mais une peur... 

— Qu'est-ce? dites vite. 

— Vous savez que madame est très-souffrante de- 
puis un mois. Elle ne mange pour ainsi dire plus. Ce 
matin même, elle m'avait dit... 

— Bien ! bien ! mais ce soir? 

-^Après son dîner, madame est venue au salon 
comme à l'ordinaire. Elle s'est assise et a pris un des 
journaux de M. Noël. A peine a-t-elle eu commencé 



L'AFFAIRE LEROUGB 67 

à lire, qu'elle a poussé un grand cri, un cri horrible. 
Nous sommes accourus, madame était tombée .sur le 
tapis, comme morte. M. Noël l'a prise dans ses bras 
tt Ta portée dans sa chambre. Je voulais aller cher- 
ther le médecin, monsieur m'a dit que ce n'était pas 
la peine, qu'il savait ee que c'était. 

— Et comment va-t-elle, maintenant? 

— Elle est revenue. C'est-à-dire je le suppose, car 
M. Noël m'a fait sortir. Ce que je sais, c'est que tout 
à l'heure elle parlait, et très-fort même, car je l'ai 
entendu. Ah ! monsieur, c'est tout de même bien ex- 
traordinaire!... 

— Quoi? 

•— Ce que madame disait à monsieur. 

— Ah ! ah ! la belle, ricana le père Tabaret, on 
écoute donc aux portes? 

— Non, monsieur, je vous jure, mais c'est que 
madame criait comme une perdue, elle disait... 

— Ma fille ! dit sévèrement le père Tabaret, on 
entend toujours mal à travers une porte, demandez 
plutôt à Manette. 

La servante, toute confuse, voulut se disculper, 

— Assez ! assez ! fit le bonhomme. Retournez à 
votre ouvrage. Il est inutile de déranger M. Noël, j& 
l'attendras très-bien ici. 

Et, satisfait de la petite leçon qu'il venait de don- 
nerai ramassa le journal et s'installa au coin du feu, 
déplaçant la bougie pou? lire plus à son aise* 



68 l'affaire î^ftOUGE 

Une minute ne s'était pas écoulée qu'à son tour il 
bondit sur le fauteuil, et étouffa un cri de surprise et 
d'effroi instinctif. 
Voici le fait divers qui lui a sauté aux yeux : 
« Un crime horrible vient de plonger dans la con- 
d sternation le petit village de la Jonchère. Une pau- 
» vre veuve, nommée Lerouge, qui jouissait de l'es- 
» time générale et que tout le pays aimait, a été as- 
» sassinée dans sa maison. La justice, aussitôt aver- 
» tie, s'est transportée sur les lieux, et tout nous porte 
» à croire que la police est déjà sur les traces de 
» l'auteur de ce lâche forfait. » 

— Tonnerre ! se dit le père Tabaret, est-ce que 
madame Gerdy!... 

Ce ne fut qu'un éclair. Il reprit place dans son fau- 
teuil, tout honteux, haussant les épaules et murmu* 
rant : 

— Ah ça ! décidément cette affaire me rend stu- 
pide. Je ne vais plus rêver que de la veuve Lerouge 
maintenant, je vais la voir partout. 

Cependant une curiosité irraisonnée lui fit parcou- 
rir le journal. Il ne s'y trouvait rien, à l'exception de 
ces quelques lignes, qui pût justifier et expliquer un 
évanouissement, un cri, même la plus légère émo- 
tion. 

— C'est cependant singulier cette coïncidence^ 
pensa l'incorrigible policier. 

Alors seulement il remarqua que la journal était 



L AFFAIRE LBROTJGE 69 

légèrement déchiré vers le bas et froissé par une 
main convulsive. Il répéta : 

*s> C'est bizarre!... 

En ce moment la porte du salon donnant dans la 
chambre à coucher de madame Gerdy s'ouvrit, et 
Noël parut sur le seuil. 

Sans doute l'accident survenu à sa mère l'avait 
beaucoup ému ; il était très-pâle et sa physionomie si 
calme d'ordinaire accusait un grand trouble. Il parut 
s urpris de voir le père Tabaret. 

— Ah ! cher Noël, s'écria le bonhomme, calmez 
mon inquiétude, comment va votre mère? 

— Madame Gerdy va aussi bien que possible. 

— Madame Gerdy!... répéta le bonhomme d'un 
air étonné. Mais il continua : on voit bien que vous 
avez eu une frayeur horrible. 

— En effet, répondit l'avocat en s' asseyant, je vienâ 
d'essuyer une rude secousse. 

Noël faisait visiblement les plus grands efforts pour 
paraître calme, pour écouter le bonhomme et lui ré- 
pondre. Le père Tabaret, tout à son inquiétude, ne 
s'en apercevait aucunement. 

— Au moins, mon cher enfant, demanda-t-il, di- 
tes-moi comment cela est arrivé. 

Le jeune homme hésita un moment, comme s'il se 
fût consulté. N'étant sans doute pas préparé à cette 
question à brûle-pourpoint, il ne savait quelle ré- 



70 l'affaire lerougb 

ponse faire et délibérait intérieuiement. Enfin, il ré- 
pondit : 

— Madame Gerdy a été comme foudroyée en ap- 
prenant là, tout à coup, par le récit d'un journal; 
qu'une femme qu'elle aimait vient d'être assassinée. 

— Bah !... s'écria le père Tabaret. 

Le bonhomme était à ce point stupéfait qu'il faillit 
se trahir, révéler ses accointances avec la police. En- 
core^un peu, il s'écriait : a Quoi ! votre mère con- 
naissait la veuve Lerouge ! » Par bonheur il se con- 
tint. Il eut plus de peine à dissimuler sa satisfaction, 
car il était ravi de se trouver ainsi sans efforts sur la 
trace du passé de la victime de la Jonchère. 

— C'était, continua Noël, l'esclave de madame 
Gerdy. Elle lui était dévouée corps et âme, elle se 
serait jetée au feu sur un signe de sa main. 

— Alors, vous, mon cher ami, vous connaissiez 
cette brave femme? 

— Je ne l'avais pas vue depuis bien longtemps, ré- 
pondit Noël dont la voix semblait voilée par une pro- 
fonde tristesse, mais je la connais et beaucoup. Je 
dois même avouer que je l'aimais tendrement; elle 
avait été ma nourrice. 

— Elle!... cette femme !... balbutia le père Taba- 
ret. 

Cette fois il était comme pris d'un étourdissement. 
La veuve Lerouge, nourrice de Noël ! Il jouait de 
bonheur. La Providence évidemment le choisissait 



L'ALFA HtE IEROUGB 71 

pour son instrument et le guidait par la main. Il al- 
lait donc obtenir tous les renseignements qu'une de- 
mi-heure avant il désespérait presgue de se pro- 
turer. Il restait, devant Noël, muet et interdit. Ce- 
pendant il comprit qu'à moins de se compromettre il 
devait parler, dire quelque chose. 

— C'est un grand malheur, murmura-t-il. 

— Pour madame Gerdy,je n'en sais rien, répondit 
Noël d'un air sombre, mais pour moi c'est un mal- 
heur immense. Je suis atteint en plein cœur par le 
coup qui a frappé cette pauvre femme. Cette mort, 
M. Tabaret, anéantit tous mes rêves d'avenir et ren- 
verse peut-être mes plus légitimes espérances. J'avais 
à me venger de cruels outrages, cette mort brise mes 
armes entre mes mains et me réduit au désespoir de 

i l'impuissance. Ah!... je suis bien malheureux I 

— Vous, malheureux! s'écria le père Tabaret, sii> 
gulièrement touché de cette douleur de son cher 

| Noël, au nom du ciel! que vous arrive-t-il? 

— Je souffre, murmura l'avocat, et bien cruelle- 
ment. Non-seulement l'injastice ne sera jamais répa- 

I rée, je le crains, mais encore me voici livré sans dé- 
fense aux coups de la calomnie. On pourra dire de 
moi que j'ai été un artisan de fourberies, un intri- 
gant ambitieux, sans pudeur et sans foi. 

Le père Tabaret np savait que penser. Entre 
j l'honneur de Noël et le crime de la Jonchère, il 
; ne voyait nul trait d'union possible. Mille idées 



72 l'affaire lerougb 

troubles et confuses se heurtaient dans son cer- 
veau. 

— Voyons, mon enfant, dit-il, remettez-vous. 
Est-ce que la calomnie prendrait jamais sur vous! 
Du courage, tonnerre! n'avez- vom pas des amis? 
Ne suis-je pas là? Ayez confiance, confiez-moi le su- 
jet de votre chagrin, et c'est bien le diable si, à nous 
deux 

L'avocat se leva brusquement, entlammé d'une 
Tésolution soudaine. 

— Eh bien! oui interrompit-il, oui, vous saurez 
tout. Au fait, je suis las de porter seul un secret qui 
m'étouffe. Le rôle que je me suis imposé m'excède 
et m'indigne. J'ai besoin d'un ami qui me console. 
11 me faut un conseiller dont la voix m'encourage, 
ear on est mauvais juge dans sa propre cause, et ce 
crime me plonge dans un abîme d'hésitations. 

— Vous savez, répondit simplement le père Taba- 
ret, que je suis tout à vous comme si vous étiez mon 
propre fils. Disposez de moi sans scrupule. 

— Sachez-donc, commença l'avocat... Mais nonl 
pas ici. Je ne veux pas qu'on puisse écouter ; passons 
dans mon cabinet, 



IV 



Lorsque Noël et le père Tabaret furent assis en 
face l'un de l'autre dans la pièce où travaillait l'avo- 
cat, une fois la porte soigneusement fermée, le bon- 
homme eut une inquiétude. 

— Et si votre mère avait besoin de quelque chose? 
remarqua-t-il. 

— Si madame Gerdy sonne, répondit le jeune 
homme d'un ton sec, la domestique ira voir. 

Cette indifférence, ce froid dédain confondaient le 
père Tabaret, habitué aux rapports toujours si affec- 
tueux de la mère et du fils, 

— De grâce, Noël, dit-il, calmez-vous, ne vous 
laissez pas dominer par un mouvement d'irritation. 
Vous avez eu, je le vois, quelque petite pique avec 
votre mère, vous l' aurez oubliée demain. Quittes 

7 



74 l'affaire lerougb 

donc ce ton glacial que vous prenez en parlant 
d'elle. Pourquoi cette affectation à l'appeler madame 
Gerdy? 

— Pourquoi? répondit l'avocat d'une Toix sourde, 
pourquoi!... 

11 quitta son fauteuil, fit au hasard quelques pas 
dans son cabinet, et revenant se placer près du bon- 
homme, il dit : 

— Parce que, monsieur Tabaret, madame Gerdy 
n'est pas ma mère. 

Cette phrase tomba comme un coup de bâton sui 
la tète du vieux policier. 11 fut étourdi. 

— Oh! fit-il de ce ton qu'on prend pour repousser 
une proposition impef iblel Oh! songez-vous à ce 
que vous dites, mon entant. Est-ce croyable, est-ce 
vraisemblable? 

— Oui! c'est invraisemblable, répondit Noël avec 
une certaine emphase qui lui était habituelle, c'est 
incroyable, et cependant c'est vrai. C'est-à-dire que 
depuis trente-trois ans, depuis ma naissance, cette 
femme joue la plus merveilleuse et la plus indigne 
des comédies au profit de son fils, car elle a un fils, 
et à mon détriment à moi. 

— Mon ami, voulut commencer le père Tabaret, 
qui dans le lointain de cette révélation entrevoyait le 
fantôme de la veuve Lerouge. 

Mais Noël ne l'écoutait pas et semblait à peine en 
état de l'entendre. Ce garçon si froid et si réser- 



l'affaire lerougb 75 

vé, si a en dedans, d ne contenait plus sa colère. 
Au bruit de ses propres paroles, il s'animait comme 
un bon cheval au son des grelots de ses harnais. 

— Fut-il jamais, continua-t-il, un homme aussi 
cruellement trompé que moi et plus misérablement 
pris pour dupe! Et moi qui aimais cette femme, qui 
ne savais quels témoignages d'affection lui prodiguer, 
qui lui sacrifiais ma jeunesse! Comme elle a dû rire 
de moi! Son infamie date du moment où, pour la 
première fois, elle m'a pris sur ses genou. Et jus- 
qu'à ces jours passés, elle a soutenu, sans une heure 
de défaillance, son exécrable rôle. Son amour pour 
moi, hypocrisie! son dévouement, fausseté! ses ca- 
resses, mensonge! Et je l'adorais! Ah! que ne puis- 
je lui reprendre tous les baisers que je lui donnais 
en échange de ses baisers de Judas. Et pourquoi cet 
héroïsme de fourberies, tant de soins, tant de dupli- 
cité? Pour me trahir plus sûrement, pour me dé- 
pouiller, me voler, pour donner à son bâtard tout 
ce qui m'appartient, à moi : mon nom, un grand 
nom; ma fortune, une fortune immense... 

— Nous brûlons, pensait Tabaret, en qui *e ré^ 
veillait le collaborateur de GévroL 

Tout haut il dit : 

— C'est bien grave, tout ce que vous dites là, cher 
Noël, c'est terriblement grave. Il faut supposer à 
madame Gerdy une audace et une habileté qu'on 
trouve rarement réunies chez une femme. Elle a dû 



76 L'AFFAIRE LEROUGl 

être aidée, conseillée, poussée, peut-être. Quels ont 
été ses complices? elle ne pouvait agir seule, Son 
mari lui-même... 

— Son mari! interrompit l'avocat avec un rire 
amer. Ah I vous avez donné dans le veuvage, vous 
aussi. Non, il n'y avait pas de mari; feu Gerdy n'a 
jamais existé. J'étais bâtard, cher M. Tabaret, 
très -bâtard ; Noël, fils de la fille Gerdy et de père 
inconnu. 

— Seigneur! s'écria le bonhomme, c'est pour cela 
que votre mariage avec mademoiselle Levernois n'a 
pu se faire il y a quatre ans? 

— Oui, c'est pour cela, mon vieil ami. Et que de 
malheurs il évitait ce mariage avec une jeune fille 
que j'aimais! Pourtant, je n'en ai pas voulu, alors, 
à celle que j'appelais ma mère. Elle pleurait, elle 
s'accusait, elle se désolait, et moi, naïf, je la conso- 
lais de mon mieux, je séchais ses larmes, je l'excu- 
sais à ses propres yeux. Non, il n'y avait pas de 
mari... Est-ce que les femmes comme elles ont des 
maris! Elle était la maîtresse de mon père, et le jour 
où il a été rassasié d'elle, il l'a quittée en lui jetant 
trois cent mille francs, le prix des plaisirs qu'elle lui 
donnait. 

Noël aurait continué longtemps sans doute ses dé- 
clarations furibondes. Le père Tabaret l'arrêta. Le 
bonhomme sentait venir une histoire de tout point 
semblable à celle qu'il avait imaginée, et l'impa- 



t 'AFFAIRE LEROUGE 77 

tience vaniteuse de savoir s'il avait deviné lui faisait 
presque oublier de s'apitoyer sur les infortunes de 
Noël. 

— Cher enfant, dit-il, ne nous égarons pas. Vous 
me demandez un conseil? Je suis peut-être le seul à 
pouvoir vous le donner bon. Allons donc au but. 
Comment avez-vous appris cela? Avez-vous des preu- 
ves, où sont- elles? 

Le ton décidé du bonhomme aurait dû éveiller 
l'attention de Noël. Mais il n'y prit pas garde. Il n'a* 
vait pas le loisir de s'arrêter à réfléchir. Il répondit 
donc : 

— Je sais cela depuis trois semaines. Je dois cette 
découverte au hasard. J'ai des preuves morales im- 
portantes, mais ce ne sont que des preuves morales. 
Un mot de la veuve Lerouge, un seul mot les ren- 
dait décisives. Ce mot, elle ne peut plus le pronon- 
cer puisqu'on l'a tuée, mais elle me l'avait dit, à moi. 
Maintenant, madame Gerdy niera tout, je la connais; 
la tête sur le billot elle nierait. Mon père sans doute 
se tournera contre moi... Je suis sûr,j'ai des preuves, 
ce crime rend vaine ma certitude et frappe mes 
preuves de nullité. 

— Expliquez-moi bien tout, reprit après un mo- 
ment de réflexion le père Tabaret, tout, vous m'en- 
tendez bien. Les vieux sont quelquefois de bon con- 
seil. Nous aviserons après. 

^- Il y a trois semaines, commença Noël, ayant 

7* 



78 L'AFFAIRE LEROUGB 

besoin de quelques titres anciens, j'ouvris pour les 
chercher le secrétaire de madame Gerdy. Involon- 
tairement je dérangeai une tablette : des papiers 
tombèrent de droite et de gauche et Uh paquet de 
lettres me ©auta en plein visage. Un instinct machi- 
nal que je ne saurais expliquer me poussa à dénouer 
cette correspondance, et, poussé par une invincible 
curiosité, je lus la première lettre qui me tomba sous 
la main. 

— Vous avez eu tort, opina le père Tabaret. 

— Soit; enfin, je lus. Au bout de dix lignes, j'é- 
tais sûr que cette correspondance était de mon père, 
dont madame Gerdy, malgré mes prières, m'avait 
toujours caché le nom. Vous devez comprendre 
quelle fut mon émotion. Je m'emparai du paquet, 
je vins me renfermer ici, et je dévorai d'un bout à 
l'autre cette correspondance. 

— Et vous en êtes cruellement puni, mon pauvre 
enfant 1 

— C'est vrai, mais à ma place qui donc eût 
résisté? Cette lecture m'a navré, et c'est elle qui 
m'a donné la preuve de ce que je viens de vous 
dire. 

— Au moins avez-vous conservé ces lettres? 

— Je les ai là, monsieur Tabaret, répondit Noël,' 
et comme pour me donner un avis en connais- 
sance de cause vous devez savoir, je vais vous les 
lire. 



l'affaire lerougb 19 

L'avocat ouvrit un des tiroirs de son bureau, fit 
jouer dans le fond un ressort imperceptible, et d'une 
cachette pratiquée dans l'épaisseur de la tablette su- 
périeure, il retira une liasse de lettres. 

— Vous comprenez, mon ami, reprit-il, que je 
vous ferai grâce de tous les détails insignifiants, dé- 
tails qui, cependant, ajoutent leur poids au reste. 
Je vais prendre seulement les faits importants et qui 
ont trait directement à l'affaire. 

Le père Tabaret se tassa dans son fauteuil, brûlé 
de la fièvre de l'attente. Son visage et ses yeux ex- 
primaient la plus ardente attention. 

Après un triage qui dura assez longtemps, l'avocat 
choisit une lettre et commença sa lecture, d'une voix 
qu'il s'efforça de rendre calme, mais qui tremblait 
par moments. 

« Ma Valérie bien-aimée, » 

— Valérie, fit-il, c'est madame Gerdy. 

— Je sais, je sais, ne vous interrompez pas. 
Noël reprit donc : 

« Ma Valérie bien-aimée, 
» Aujourd'hui est un beau jour. Ce matin j'ai reçu 

> ta lettre chérie, je l'ai couverte de baisers, je l'ai 
» relue cent fois, et maintenant elle est allée rejoin- 

> dre les autres, là, sur mon cœur. Cette lettre, ô 
» mon amie, a failli me faire mourir de joie. Tu ne 

> t'étais donc pas trompée* s'était donc vrail Le ciel 



80 l'affaire lerougb 

» enfin propice couronne notre flamme. Nous aurons 
» un fils. 

» J'aurai un fils de ma Valérie adorée, sa vivante 
» image. Oh! pourquoi sommes-nous séparés par 
» une distance immense? Que n'ai-je dès ailes pour 
» voler à tes pieds et tomber entre tes bras, ivre de 
» la plus douce volupté I Non! jamais comme en ce 
» moment je n'ai maudit l'union fatale qui m'a été 
» imposée par une famille inexorable et que mes 
» larmes n'ont pu attendrir. Je ne puis m'empècher 
» de haïr cette femme qui malgré moi, porte mon 
» nom, innocente victime cependant de la barbarie 
» de nos parents. Et pour comble de douleurs, 
» elle aussi va me rendre père. Qui dira ma douleur 
d lorsque j'envisage l'avenir de ces deux enfants. » 

» L'un, le fils de l'objet de ma tendresse, n'aura ni 
» père ni famille, ni même un nom, puisqu'une loi 
» faite pour désespérer les âmes sensibles m'empêche 
» de le reconnaître. Tandis que l'autre, celui de l'é- 
t> pouse détestée, par le seul fait de sa naissance, se 
» trouvera riche, noble, entouré d'affections et 
» d'hommages, avec un grand état dans te monde. 
» Je ne puis soutenir la pensée de cette terrible injus* 
» tice. Qu'imaginer pour la réparer? Je n'en sais* 
» rien, mais sois sûre que je la réparerai. C'est du 
» tant désiré, au plus chéri, au plus aimé que doit 
» revenir la meilleure part, et elle lui reviendra je 
• le veux. » 



l'affaire lerouge 81 

— D'où est datée cette lettre? demanda le père Ta- 
baret,que le style devait fixer au moins sur un point 

— Voyez, répondit Noël. 

Il tendit la lettre au bonhomme, qui lut : « Veni- 
se, décembre 1818. » 

— Vous sentez, reprit l'avocat, toute l'importance 
de cette première lettre. Elle est comme l'exposition 
rapide qui établit les faits. Mon père, marié malgré 
lui, adore sa maitresse et déteste sa femme. Toutes 
deux se trouvent enceintes en même temps, et ses 
sentiments au sujet des deux enfants qui vont naitre 
ne sont pas fardés. Sur la fin, on voit presque poin- 
dre l'idée que plus tard il ne craindrait pas de met- 
tre à exécution, au mépris de toutes les lois divines 
et humaines. 

Il commençait presque une sorte de plaidoyer; le 
père Tabaret l'interrompit. 

— Ce n'est pas la peine de développer, dit-il. Dieu 
merci! ce que vous lisez est assez explicite. Je ne 
suis pas un grand grec en pareille matière, je suis 
simple comme le serait un juré; pourtant, je com- 
prends admirablement. 

— Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j'arri- 
ve à celle-ci, du 23 janvier 1826. Elle est fort longue 
et pleine de choses complètement étrangères à ee qui 
nous occupe. Pourtant j'y trouve deux passages qui 
attestent le travail lent et continu de la pensée dd 
mon père : 



82 l'affaire lerougb 

« Les destins, plus puissants que ma volonté, m'ea- 
» chaînent en ce pays, mais mon âme est près de toi, 
» à ma Valérie. Sans cesse ma pensée se repose sur 
» le gage adoré de notre amour qui tressaille dans 
» ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours dou- 
» blement précieux. C'est l'amant, c'est le père qui 
d te parle. La dernière page de ta réponse me perce 
» le cœur. N'est-ce pas me faire injure que de fin- 
» quiéter du sort de notre enfant? Dieu puis- 
» sant! Elle m'aime, elle me connaît, et elle s'in- 
» quiète! » 

— Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour 
m'arrêter à ces quelques lignes de la fin : 

« La grossesse de la comtesse est de plus en plu* 
» pénible. Épouse infortunée! Je la hais, et cepen- 
» dant je la plains. Elle semble deviner les motifs de 
» ma tristesse et de ma froideur. A sa soumission ti- 
» mide, à son inaltérable douceur, on croirait qu'elle 
» cherche à se faire pardonner notre union. Créature 
» sacrifiée! Elle aussi, peut-être, avant d'être traînée 
*> à l'autel, avait donné son cœur. Nos destinées se- 
» raient pareilles. Ton bon cœur me pardonnera ma 
» pitié. » 

— Celle-là était ma mère, fit l'avocat d'une voix 
frémissante. Une sainte ! Et on demande pardon de 
la pitié qu'elle inspire. Pauvre femme ! Ii passa sa 
main sur ses t yeux comme pour repousser ses larmes, 
et ajouta : Elle est mortel 



l'affaire lerougb 83 

En dépit de son impatience le père Tabaret n'osa 
souffler mot. Il ressentait d'ailleurs vivement la pro- 
fonde douleur de son jeune ami et la respectait. Après 
un assez long silence, Noël releva la tête et reprit la 
correspondance. 

Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la 
trace des préoccupations de mon père pour son bâ- 
tard. Je les laisse pourtant de côté. Mais voici ce qui 
me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5 
mars 1829 : 

« Mon fils, notre fils ! Voilà mon plus cruel et mon 
» unique souci. Gomment lui assurer l'avenir que je 
» rêve pour lui? Les grands seigneurs d'autrefois 
» n'avaient 'pas ces malheureuses préoccupations. 
» Jadis, je serais allé trouver le roi, qui d'un mot 
» aurait fait à l'enfant un état dans le monde. Au- 
» jourd'hui le roi, qui gouverne avec peine des su- 
» jets révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a pér- 
ît) du ses droits, et les plus gens de bien sont traités 
s> comme les derniers des manants. » 

— Plus bas, maintenant, je vois : 

>> Mon cœur aime à se figurer ce que sera notre 
» fils. De sa mère, il aura l'âme, l'esprit, la beauté, 
d les grâces, toutes les séductions. Il tiendra de son 
y> père la fierté, la vaillance, les sentiments des gran- 
» des races. £ne sera l'autre? Je tremble en y son- 
» géant, ju a haine ne peut engendrer que des mons- 
* très. Dieu réserve la force et la beauté pour les 



84 iAaffaire lerouge 

» enfants conçus au milieu des transports de l'a? 
» mour. » 

— Le monstre, c'est moi ! fit l'avocat avec une sor- 
te de rage concentrée. Tandis que l'autre.. . Mais 
laissons-là, n'est-ce pas, ces préliminaires d'une ac- 
tion atroce. Je n'ai voulu jusqu'ici que vous montrer 
l'aberration de la passion de mon père; nous arrivons 
au but. 

Le père Tabaret s'étonnait des ardeurs de cei 
amour dont Noël remuait les cendres. Peut-être le 
sentait-il plus vivement sous ces expressions qui lui 
rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit 
être irrésistible l'entrainement d'une telle passion. 
Il tremblait de deviner. 

— Voici, reprit Noël en agitant un papier, non 
plus une de ces épitres interminables dont je vous 
ai détacbé de courts fragments, mais un simple 
ïillet. Il est du commencement de mai et porte le 
timbre de Venise. Il est laconique et néanmoins dé- 
cisif. 

« Chère Valérie, 
» Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possi- 
» ble, sur l'époque probable de ta délivrance. J'at- 
» tends ta réponse avec une anxiété que tu compren- 
» drais, si tu. pouvais deviner mes projets ay éujet 
j> de notre enfant 1 » 

— Je iie sais, reprit Noël, si madame Gerdy com- 
pirt; toujours est-il qu'elle dut répondre immédiate* 



l'AlMïRB LEROUGE 85 

ment, car voici ce qu'écrit mon père à la date 
du 14: 

« Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu'à peine 
» je l'osais espérer. Le projet que j'ai conçu est main- 
x> tenant réalisable. Je commence à goûter un peu 
» de calme et de sécurité. Notre fils portera mon 
» nom, je ne serai pas obligé de me séparer de lui. 
» Il sera élevé près de moi, dans mon hôtel, sous 
» mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai- 
» je assez de force pour ne pas succomber à cet excès 
» de félicité? 

» J'ai une âme pour la douleur, en aurai-je une 
» pour la joie? O femme adorée, ô enfant précieux, 
» ne craignez rien, mon cœur est assez vaste pour 
» vous deux! Je pars demain pour Naples, d'où je 
» t'écrirai longuement. Quoi qu'il arrive, dussé-je sa- 
» crifier les intérêts puissants qui me sont confiés, je 
» serai à Paris pour l'heure solennelle. Ma présence 
» doublera ton courage, la puissance de mon amour 
» diminuera tes douleurs... » 

— Je vous demande pardon de vous interrompre, 
Noël, dit le père Tabaret ; savez-vous quels graves 
motifs retenaient votre père à l'étranger? 

• — Mo& père, mon vieil ami, répondit l'avocat, 
était en dépit de son âge un des amis, un des confi- 
dents de Charles X, et il avait été charge par lui 
d'une mission secrète en Italie. Mon père est le comte 
hhéteau de Gommarin, 

8 



86 L'AFFAIRE LER0UGE 

— Peste? fit le bonhomme... et entre ses dents, 
comme pour mieux graver ce nom dans sa mémoire, 
il répéta plusieurs fois Rhéteau de Commariii. 

Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour 
dominer son ressentiment, il semblait accablé comme 
s'il eût pris la détermination de ne rien tenter pour 
réparer le coup qui l'atteignait. 

— Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon 
père était donc à Naples. C'est là, que lui, un homme 
prudent, sensé, un digne diplomate, un gentilhomme, 
il ose, dans l'égarement d'une passion insensée, con- 
fier au papier le plus monstrueux des projets. Écou- 
tez bien. 

« Mon adorée, 

» C'est Germain, mon vieux valet de chambre qui 
» te remettra cette lettre. Je le dépêche en Norman- 
» die, chargé de la plus délicate des commissions. 
x> C'est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier 
» absolument. 

» Le moment est venu de te dévoiler mes projets 
» touchant mon fils. Dans trois semaines au plus 
» tard je serai à Paris. Si mes prévisions ne sont pas 
» déçues, la comtesse et toi devez accoucher en 
» même temps. Trois ou quatre jours d'intervalle ne 
» peuvent rien changer à mon dessein. Voici ce que 
» j'ai résolu : 

» Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices 
» de N.. M où sont situées presque toutes mes pro^ 



l'affaire lerougb 87 

» priétés. Une de ces femmes, dont Germain répond, 
d et vers laquelle je l'envoie, sera dans nos intérêts. 
» C'est à cette confidente que sera remis notre fils, 
» Valérie. Ces deux femmes quitteront Paris le même 
» jour, Germain accompagnant celle qui sera char- 
d gée du fils de la comtesse. 

» Un accident, arrangé à l'avance, forcera ces deux 
» femmes à passer une nuit en route. Un hasard 
» combiné par Germain les contraindra de cou- 
» cher dans la même auberge, dans la même cham- 
» bre. 

» Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, chan- 
r> géra les enfants de berceau. 

» J'ai tout prévu, ainsi que je te l'expliquerai, et 
f> toutes les précautions sont prises pour que ce se- 
» cret ne puisse nous échapper. Germain est chargé, 
» à son passage à Paris, de commander deux layet- 
» tes exactement, absolument semblables. Aide-le 
s> de tes conseils. 

» Tout cœur maternel, ma douce Valérie, va peut- 
» être saigner à l'idée d'être privée des innocentes 
» caresses de ton enfant. Tu te consoleras en son- 
» géant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels 
d prodiges de tendresse lui pourraient servir autant 
» que cette réparation ! Quant à l'autre, je connais 
» ton âme tendre, tu le chériras. Ne sera-ce pas 
» m' a^mer encore et me le prouver? D'ailleurs, il ne 
9 saurait être à plaindre. Ne sachant rien, il n'aura 



88 l'affaire lerougb 

» rien à regretter, et tout ce que la fortune peut 
» procurer ici-bas, il l'aura. 

» Ne me dis pas ce que je veux tenter est coupa- 
d ble. Non, ma bien-aimée, non. Pour que notre 
» plan réussisse, il faut un tel concours de circons- 
» tances si difficiles à accorder, tant de coïncidence? 
» indépendantes de notre volonté, que, sans la pro- 
» tection évidente de la Providence, nous devons 
» échouer. Si donc le succès couronne nos vœux, c'est 
» que le ciel sera pour nous. J'espère. » 

— Voilà ce que j'attendais, murmura le père Ta- 
baret. 

— Et le malheureux, s'écria Noël, ose invoquer la 
Providence ! Il lui faut Dieu pour complice ! ' 

— Mais, demanda le bonhomme, comment votre 
mère... pardon, je veux dire : comment madame 
Gerdy prit-elle cette proposition? 

— Elle parait l'avoir repoussée d'abord, car voici 
une vingtaine de pages employées par le comte à la 
persuader, à la décider. Oh! cette femme!... 

— Voyons, mon enfant, dit doucement le père Ta- 
baret, essayons de n'être pas trop injuste. Vous sem- 
blez ne vous en prendre, n'en vouloir qu'à madame 
Gerdy. De bonne foi 1 le comte bien plus qu'elle me 
parait mériter votre colère. 

— Oui, interrompit Noël, avec une certaine vio- 
lence ; oui, le comte est coupable, très-coupable ! Il 
est l'auteur de la machination infâme, et pourtant je 



l'affaire lerougb 89 

ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un 
crime, maïs il a une excuse, la passion. Mon pèr^ 
d'ailleurs, ne m'as pas trompé, comme cette misérable 
femme, à toutes les minutes, pendant trente ans. 
Enfin, M. de Commarin a été si cruellement puni, 
qu'à cette heure je ne puis que lui pardonner et le 
plaindre. 

— Ah ! il a été puni? interrogea le bonhomme. 

— Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez : mais 
laissez-moi poursuivre. Vers la fin du mois de mai, 
vers les premiers jours de juin plutôt, le comte dut 
arriver à Paris, car la correspondance cesse. Il revit 
madame Gerdy et les dernières dispositions du com- 
plot furent arrêtées. Voici un billet qui enlève à cet 
égard toute incertitude. Le comte, ce jour-là, était 
de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son 
poste. Il a écrit dans le cabinet même du roi, sur du 
papier du roi. Voyez les armes. Le marché est con- 
clu et la femme qui consent à être l'instrument des 
projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maî- 
tresse : 

« Chère Valérie, 
» Germain m'annonce l'arrivée de la nourrice de 
» ton fils, de notre fils. Elle se présentera chez toi 
» dans la journée. On peut compter sur elle, mie 
» magnifique récompense nous répond de sa discré- 
» tion. Cependant, ne lui parle de rien. On lui a 
» donné à entendre que tu ignores tout. Je veux res- 

" 8* 



90 l'affaire lerouge 

*> ter seul chargé de la responsabilité des faits, c'est 
» plus prudent. Cette femme est de N... Elle est née 
» sur nos terres <*t en quelque sorte dans notre mai- 
» son. Son mari est un brave et honnête marin; elle 
» s'appelle Claudine Lerouge. 

» Du courage, ô ma bien aimée ! Je te demande 
» le plus grand sacrifice qu'un amant puisse attendre 
d d'une mère. Le ciel, tu n'en doutes plus, nous 
» protège. Tout dépend désormais de notre habileté 
» et de notre prudence, c'est-à-dire que nous réus- 
» sirons. » 

Sur un point, au moins, le père Tabaret se trou- 
vait suffisamment éclairé ; les recherches sur le passé 
de la veuve Lerouge devenaient un jeu. Il ne put 
retenir un « enfin I » de satisfaction qui échappa à 
Noël. 

— Ce billet, reprit l'avocat, clôt la correspondance 
du comte... 

— Quoi ! répondit le bonhomme, vous ne possédez 
plus rien? 

— J'ai encore dix lignes écrites bien des années 
plus tard, et qui certes ont leur poids, mais qui en- 
fin ne sont toujours qu'une preuve morale. 

— Quel malheur! murmura le père Tabaret. 
Noël replaça sur son bureau les lettres qu'il tenait 

à la main, et Sb retournant vers son vieil ami il le 
regarda fixement. 

— Supposez, prononça-t-il lentement et en ap- 



l'affaire lerougb 91 

pnyant sur chaque syllabe, supposez que tous mes 
renseignements s'arrêtent ici. Admettez pour un mo- 
ment que je ne sais rien de plus que ce que vous sa- 
vez. Qu^.l est votre avis? 

Le père Tabaret fut quelques minutes sans répon- 
dre. Il évaluait les probabilités résultant des lettres 
de M. Gommarin. 

— Pour moi, dit-il enfin, sur mon âme et cons- 
cience, vous n'êtes pas le fils de madame Gerdy. 

— Et vous avez raison, reprit l'avocat avec force. 
Vous pensez bien, n'est-ce pas, que je suis allé trou- 
ver Claudine. Elle m'aimait, cette pauvre femme qui 
m'avait donné son lait, elle souffrait de l'injustice 
horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, 
l'idée de sa complicité la tourmentait ; c'était un re- 
mords trop lourd pour sa vieillesse. Je l'ai vue, je 
l'ai interrogée, elle a tout avoué. Le plan du comte, 
simplement et merveilleusement conçu, réussit sans 
effort. Trois jours après ma naissance, tout était con- 
sommé : j'étais, moi, pauvre et chétif enfant, trahi, 
dépossédé, dépouillé par mon protecteur naturel, 
par mon père ! Pauvre Claudine 1 Elle m'avait pro- 
mis son témoignage pour le jour où je voudrais ren* 
trer dans mes droits ! 

— Et elle est morte emportant son secret! mur- 
mura le bonhomme d'un ton de regret. 

— Peut-être! répondit Noël, j'ai encore un espoir. 
Claudine possédait plusieurs lettres qui lui avaient 



92 l'affaire lerougb 

été écrites autrefois, soit par le comte, soit par ma- 
dame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On 
les retrouvera, sans doute, et leur production serait 
décisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces let- 
tres, je les ai lues; Claudine voulait absolument me 
les confier, que ne les ai-je prises ! 

Non ! il n'y avait plus d'espoir de ce côté et le 
pèreTabaret le savait mieux que personne. 

C'est à ces lettres, sans doute, qu'en voulait l'as- 
sassin de la Jonchère. Il les avait trouvées et les 
avait brûlées avec les autres papiers, dans le petit 
poêle. Le vieil agent volontaire commençait à com- 
prendre. 

— Avec tout cela, dit-il, d'après ce que je sais de 
vos affaires, que je connais comme les miennes, il 
me semble que le comte n'a guère tenu les éblouis- 
santes promesses de fortune qu'il faisait pour vous à 
madame Gerdy. 

— Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil 
ami. 

— Ca, par exemple, s'écria le bonhomme indigné, 
c'est plus infâme encore que tout le reste. 

— N'accusez pas mon père, répondit gravement 
Noël. Sa liaison avec madame Gerdy dura longtemps 
encore. Je me souviens d'un homme aux manières 
hautaines qui parfois venait me voir au collège, et 
qui ne pouvait être que le comte. Mais la rupture 
vint. 



I/jVFFAIRE lerougb 93 

— Naturellement, ricana le père Tabaret, un 
grand seigneur... 

— Attendez pour juger, interrompit l'avocat, M. de 
Commarin eut ses raisons. Sa maitresse le trompait, 
il le sut, et rompit justement indigné. Les dix lignes 
dont je vous parlais sont celles qu'il écrivit alors. 

Noël chercha assez longtemps parmi les papiers 
épars sur la table et enfin choisit une lettre plus 
fanée et plus froissée que les autres. A l'usure des 
plis on devinait qu'elle avait été lue et relue bien 
des fois. Les caractères mêmes étaient en partie ef- 
facés, 

— Voici, dit-il, d'un ton amer, madame Gerdy 
n'est plus la Valéry adorée. 

« Un ami cruel comme les vrais amis m'a ouvert 
» les yeux. J'ai douté. Vous avez été surveillée, et 
» aujourd'hui malheureusement je n'ai plus de dou- 
» tes. Vous, Valérie, vous à qui j'ai donné plus que 
» ma vie, vous me trompez, et vous me trompez de- 
» puis bien longtemps! Malheureux! je ne suis plus 
i> certain d'être le père de votre enfant ! » 
g — Mais ce billet est une preuve, s'écria le père 
Tabaret, une preuve irrécusable. Qu'importerait au 
comte le doute ou la certitude de sa paternité, s'il 
n'avait sacrifié son fils légitime à son bâtard. Oui, 
vous me l'aviez dit, il a subi un rude châtiment. 

Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. 
Elle écrivit au comte; il lui renvoya ses lettres sans 



94 l'affaire lerougb 

les ouvrir. Elle voulut le voir, elle ne put parvenir 
jusqu'à lui. Puis elle se lassa de ses tentatives inu- 
tiles. Elle comprit que tout était bien fini le jour où 
l'intendant du comte lui apporta pour moi un titre 
de rente de 15,000 francs. Le fils avait pris ma place, 
la mère me ruinait... 

Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du 
cabinet interrompirent Noël. 

— Qui est là! demanda-t-il sans se déranger. 

— Monsieur, dit à travers la porte la voix de la 
domestique, madame voudrait vous parler. 

- L'avocat parut hésiter 

— Allez, mon enlant, conseilla le père Tabaret, ne 
soyez pas impitoyable, il n'y a que les dévots qui 
aient ce droit-là, 

Noël se leva avec une visible répugnance et passa 
chez madame Gerdy. 

— Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté 
seul, quelle découverte iatale, et comme il doit souf- 
frir! Un si noble jeune homme, un si brave cœur! 
Dans son honnêteté candide, il ne soupçonne même 
pas d'où part le coup. Par bonheur, j'ai de la clair- 
voyance pour deux, et c'est au moment où il déses- 
père que je suis sûr, moi, cfe lui faire rendre justice. 
Grâce à lui, me voici sur la voie. Un enfant devine- 
rait la main qui a frappé. Seulement comment cela 
est-il arrivé? Il va me l'apprendre sans s'en douter. 
Àhl si j'avais une de ces lettres pour vingt-quatre 



V AFFAIRE LEROUGB 95 

heures! C'est qu'il doit savoir son compte. D'un au- 
tre côté, en demander une, avouer mes relations 
avec la préfecture. Mieux vaut en prendre une, n'im- 
porte laquelle, uniquement pour comparer récri- 
ture. 

Le père Tabaret achevait à peine de faire dispa- 
raître une de ces lettres dans les profondeurs de sa 
poche lorsque l'avocat reparut. 

C'était un de ces hommes au caractère fortement 
trempé, dont les ressorts plient sans rompre jamais. 
Il était fort, s' étant depuis longtemps exercé à la 
dissimulation, cette indispensable armure des ambi- 
tieux. 

Rien, lorsqu'il revint, ne pouvait trahir ce qui 
s'était passé entre madame Gerdy et lui. Il était froid 
et calme absolument comme pendant ses consulta- 
tions, lorsqu'il écoutait les interminables histoires de 
ses clients. 

— Eh bien ! demanda le père Tabaret, comment 
va-t-elle? 

— Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le 
délire et ne sait ce qu'elle dit. Elle vient de m'acca- 
bler des injures les plus atroces et de me traiter 
comme le dernier des hommes ! Je crois positivement 
qu'elle devient folle. 

— On le deviendrait à moins, murmura le bon- 
homme, et je pense que vous devriez faire appeler 
le médecin. 



96 l'affaire lerouge 

— Je viens de l'envoyer chercher. 

L'avocat s'était assis devant son bureau et remet 
tait en ordre, suivant leurs dates, les lettres éparpil- 
lées. Il ne semblait plus se souvenir de l'avis de- 
mandé à son vieil ami; il ne paraissait nullement 
disposé à renouer l'entretien interrompu. Ce n'était 
pas l'affaire du père Tabaret. 

— Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, 
commença-t-il, plus elle me surprend. Je ne sais en 
vérité quel parti je prendrais, ni à quoi je me résou- 
drais à votre place. 

— Oui, mon ami, murmura tristement l'avocat, il 
y a là de quoi confondre des expériences plus pro- 
fondes encore que la vôtre. 

Le vieux policier réprima difficilement le fin sou- 
rire qui lui montait aux lèvres. 

— Je le confesse humblement, dit-il, prenant plai- 
sir à charger son air de niaiserie, mais vous, qu'a- 
vez-vous fait I Votre premier mouvement a dû être 
de demander une explication à madame Gerdy ? 

Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le 
père Tabaret, tout préoccupé du tour qu'il voulait 
donner à la conversation. 

— C'est par là, répondit-il, que j'ai commencé. 

— Et que vous a-t-elle dit? 

— Que pouvait-elle dire? N'éteit-elle pas accablée 
d'avance? 

— Quoi ! elle n'a pas essayé de se disculper? 



l'affaire lerougb 97 

— Si! elle a tenté l'impossible. Elle a prétendu 
m'expliquer cette correspondance, elle m'a dit... Eh! 
sais-je ce qu'elle m'a dit? des mensonges, des absur- 
dités, aes infamies. 

L'avocat avait ache^i de ramasser les lettres, sans 
s'apercevoir du vol. Il les lia soigneusement et les re- 
plaça dans le tiroir secret de son bureau. 

— Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant 
son bureau comme si le mouvement eût pu calmer 
sa colère, oui, elle a entrepris de me donner le 
change. Comme c'était aisé, avec les preuves que je 
tiens. C'est qu'elle adore son fils, et à l'idée qu'il 
pouvait être forcé de restituer ce qu'il m'a volé, son 
cœur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui 
dans le premier moment avait presque envie de ne 
lui parler de rien. Je me disais : « Il faut pardonner, 
llle m'a aimé, après tout. » Aimé! non. Elle me ver- 
rait souffrir les plus horribles tortures sans verser 
une larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber 
de la tète de son fils. 

— Elle a probablement averti le comte, objecta le 
père Tabaret, poursuivant son idée. 

— C'est possible. Sa démarche, en ce cas, aura 
été inutile ; le comte est absent de Paris depuis plus 
d'un mois et on ne l'attend guère qu'à la fin de la se- 
maine. 

— Comment savez-vous cela? 

— J'ai voulu voir le comte mon père, lui parler.;* 

9 



98 l'affaire lerougb 

— Vous? 

— Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai 
pas? Vous imaginez - vous que, voîé, dépouillé, 
trahi, je n'élèverai pas la voix? Quelle considération 
m'engagerait donc à me taire, qui ai-je à ménager? 
J'ai des droits, je ies ferai valoir. Que trouvez-vous 
à cela de surprenant? 

— Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous 
êtes allé chez M. de Commarin? 

— Oh ! je ne m'y suis pas résolu immédiatement, 
continua Noël. Ma découverte m'avait fait presque 
perdre la tête. J'avais besoin de réfléchir. Mille sen- 
timents divers et opposés m'agitaient. Je voulais et 
je ne voulais pas, ra fureur m'aveuglait et je man- 
quais de courage; j'étais indécis, flottant, égaré. Le 
bruit que peut causer cette affaire m'épouvantait. Je 
désirais, je désire mon nom, cela est certain. Mais, 
à la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le sa- 
lir. Je cherchais un moyen de tout concilier à bas 
bruit, sans scandale. 

— Enfin, vous vous êtes décidé? 

— Oui. Après quinze jours de luttes et de déchi- 
rements, après quinze jours d'angoisses. Ah ! que j'ai 
souffert tout ce temps 1 j'avais abandonné toutes mes 
affaires, rompu avec le travaïl. Le jour, par des 
courses insensées, je cherchais à briser mon* corps 
espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts 



l'affaire lerouge 99 

inutiles ! Depuis que j'ai trouvé ces lettres, je n'ai 
pas dormi une heure. 

De temps h autre, le pèreTabaret tirait sournoise- 
ment sa montre : 

— M. le juge d'instruction sera couché, pensait-il. 

— Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit 
de rage, jfe me dis qu'il fallait en finir. J'étais dans 
l'état désespéré de ces joueurs qui, après des pertes 
successives, jettent sur le tapis ce qui leur reste pour 
le risquer d'un coup. Je pris mon cœur à deux mains, 
j'envoyai chercher une voiture et je me fis conduire 
à. l'hôtel Commarin. 

Le vieux policier laissa échapper un soupir de sa- 
tisfaction. 

— C'est un des plus magnifiques hôtels du fau- 
bourg Saint-Germain, mon vieil ami, une demeure 
princière, digne d'un grand seigneur vingt fois mil- 
lionnaire, presqu'un palais. On entre d'abord dans 
une cour vaste. A droite et à gauche sont les écuries 
où piaffent vingt chevaux de prix, les remises et les 
communs. Au fond, s'élève la façade de l'hôtel, ma- 
jestueux et sévère avec ses fenêtres immenses et son 
double perron de marbre. Derrière, s'étend un grand 
jardin, je devrais dire un parc, ombragé par les plus 
vieux arbres peut-être qui soient à Paris. 

Cette description enthousiaste contrariait vivement 
le père Tabaret. Mais qu'y faire, comment presser 
Noël? Un mot indiscret pouvait éveiller ses soupçons, 

LtfCi 



100 l'affaire lerouge 

lui révéler qu'il parlait non à un ami, mais au colla- 
borateur de GévroL 

— On vous a donc fait visiter l'hôtel, demanda- 
t-il. 

— Non, je l'ai visité moi-même. Depuis que je me 
sais le seul héritier des Rhéteau de Commarin, je 
me suis enquis de ma nouvelle famille. J'ai étudié son 
histoire à la bibliothèque ; c'est une noble histoire. Le 
soir, la tète en feu, j'allais rôder autour de la de- 
meure de mes pères. Ah! vous ne pouvez compren- 
dre mes émotions ! C'est là, me disais-je, que je suis 
né; là, j'aurais dû être élevé, grandir, là, je devrais 
régner aujourd'hui! Je dévorais ces amertumes 
inouïes dont meurent les bannis. 

Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les 
grandes destinées du bâtard, et il me montait à la tête 
des bouffées de colère. 11 me prenait des envies folles 
de forcer les portes, de me précipiter dans le grand 
salon pour en chasser l'intrus, le fils de la fille Gerdy : 
a Hors d'ici, bâtard, hors d'ici, je suis le maitre! » 
La certitude de rentrer dans mes droits dès que je le 
voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette 
habitation de mes ancêtres! J'aime ses vieilles sculp- 
tures, ses grands arbres, les pavés même de la cour 
foulés par les pas de ma mère! J'aime tout, jus- 
qu'aux armes étalées au-dessus de la grande porte, 
fier défi jeté aux idées stupides de notre époque de 
niveleurs. 



l'affaire lerouge 101 

Cette dernière phrase sortait si formellement des 
idées habituelles de l'avocat que le père Tabaret 
détourna un peu la tète pour cacher son sourire nar- 
quois. 

— Pauvre humanité ! pensait-il, le voici déjà grand 
seigneur. 

— Quand j'arrivai, reprit Noël, le suisse en grande 
livrée était sur la porte. Je demandai M. le comte de 
Commarin. Le suisse me répondit que M. le comte 
voyageait, mais que M. le vicomte était chez lui. 
Cela contrariait mes desseins ; cependant j'étais lancé, 
j'insistai pour parler au fils à défaut du père. Le 
suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir 
descendre d'une voiture de remise, il prenait ma 
mesure. Il se consultait avant de décider si je n'étais 
pas un trop mince personnage pour aspirer à l'hon- 
neur de comparaître devant monsieur le vicomte. 

— Cependant vous avez pu lui parler ! 

— Comme cela, sur-le-champ ! répondit l'avocat 
d'un ton de raillerie amère, y pensez-vous, chef 
M. T&baret ! L'examen pourtant me fut favorable, mi 
cravate blanche et mon costume noir produisirent 
leur effet. Le suisse me confia à un chasseur em- 
plumé qui me fit traverser la cour et m'introduisit 
dans un superbe vestibule où bâillaient sur des ban- 
quettes trok ou quatre valets de pied. Un de ces 
messieurs me pria de le suivre. 

Il me fit gravir un splendide escalier qu'on pour- 



102 l'affaire lerougb 

rait monter en voiture, me précéda dans une longue 
galerie de tableaux, me guida à travers de vastes 
appartements silencieux dont les meubles se fanaient 
sous des housses, et finalement me remit aux mains 
du valet de chambre de M. Albert. C'est le nom que 
porte le fils de madame Gerdy, c'est-à-dire mon nom 
à moi. 

— J'entends, j'entends. 

— J'avais passé un examen, il me fallut subir un 
interrogatoire. Le valet de chambre désirait savoir 
qui j'étais, d'où je venais, ce que je faisais, ce que je 
voulais, et le reste. Je répondis simplement que, ab- 
SDlument inconnu du vicomte, j'avais besoin de l'en- 
tretenir cinq minutes pour une affaire urgente. H 
sortit, m'invitant à m'asseoir et à attendre. J'atten* 
dafe depuis plus d'un quart d'heure quand il repa- 
rut. Son maître daignait consentir à me recevoir. 

Il était aisé de comprendre que cette réception 
était restée sur le cœur de l'avocat et qu'il la consi- 
dérait comme un affront. Il ne pardonnait pas à Al- 
bert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait 
la mort du duc illustre qui disait : « Je paye mes 
valets pour être insolents afin de m'épargner le ridi- 
cule et l'ennui de l'être. » Le père Tabaret fut sur- . 
pris de "l'amertume de son jeune ami à propos de 
détails si vulgaires. 

— Quelle petitesse, pensa-t-il, et chez un homme 
d'un génie supérieur ! Est-il donc vrai que c'est dans 



l'affaire lerougb 103 

l'arrogance de la valetaille qu'il faut chercher le se- 
cret de la haine du peuple pour des aristocraties ai- 
mables et polies. 

— On me fit entrer, continua Noël, dans un petit 
salon simplement meublé, et qui n'avait pour orne- 
ment que des armes. H y en a, le long des murs, de 
tous les temps et de tous les pays. Jamais je n'ai vu 
dans un si petit espace tant de fusils, de pistolets, 
d'épées, de sabres et de fleurets. On se serait cru 
dans l'arsenal d'un maître d'escrime. 

L'arme de l'assassin de la veuve Lerouge reve- 
nait ainsi naturellement à la mémoire du vieux po- 
licier. 

— Le vicomte, dit Noël, ralentissant son débit, 
était à demi couché sur un divan lorsque j'entrai. Il 
était vêtu d'une jaquette de velours et d'un pantalon 
de chambre pareil et avait autour du cou un im- 
mense foulard de soie blanche. Je ne lui en veux au- 
cunement, à ce jeune homme, il ne m'a jamais fait 
sciemment le moindre mal, il ignorait le crime de 
notre père, je puis donc lui rendre justice. Il est 
iien, il a grand air et porte noblement le nom qui 
ne lui appartient pas. Il est de ma taille, brun com- 
me moi et me ressemblerait peut-être s'il ne portait 
toute sa barbe. Seulement, il u l'air plus ieune que 
moi de cinq ou six ans. Cette apparence de jeunesse 
s'explique. Il n'a ni travaillé, ni lutté, ni souffert. Il 
est de ces heureux arrivés avant de partir, qui trà- 



104 L'AFFAIRE LEROUGB 

versent la vie sur les coussins moelleux de leur équi- 
page sans ressentir le plus léger cahot. En me voyant, 
il se leva et me salua gracieusement. 

— Vous deviez être fameusement ému? demanda 
le bonhomme. 

— Un peu moins que je le suis en ce moment. 
Quinze jours d'angoisses préparatoires usent bien des 
émotions. J'allai tout d'abord au-devant de la ques- 
tion que je lus sur ses lèvres : — a Monsieur, lui 
d dis-je, vous ne me connaissez aucunement, mais 
» ma personnalité est la moindre des choses. Je viens 
» à vous chargé d'une mission bien triste et bien 
d grave, et qui intéresse l'honneur du nom que vous 
d portez.» Sans doute, il ne me crut pas, car c'est 
d'un ton qui frisait l'impertinence qu'il me répondit : 
« Sera-ce long? » Je dis simplement : — « Oui. » 

— Je vous en prie, insista le père Tabaret, de- 
venu très-attentif, n'omettez pas un détail. C'est très- 
important, vous comprenez... 

— Le vicomte, continua Noël, parut vivement con- 
trarié. — « C'est que, m'objecta-t-il, j'avais disposé 
» de mon temps. C'est à cette heure que je suis ad- 
» mis près de la jeune fille que je dois épouser, ma- 
» demoiselle d'Arlange ; ne pourrions-nous remettre 
» cet entretien? » 

— Bon! autre femme ! se dit le bonhomme. 

■ — Je répondis au vicomte que notre explication 
ne souffrait aucun retard, et comme je le voyais en 



^AFFAIRE LEROUGE 105 

disposition de m'envoyer promener, je sortis de ma 
poche la correspondance du comte et je lui piesentai 
une des lettres. En reconnaissant récriture de son 
père il s'humanisa. Il me déclara qu'il allait être à 
moi, me demandant seulement la permission de faire 
prévenir là où il était attendu. Il écrivit un mot à la 
hâte et le remit à son valet de chambre en lui or- 
donnant de le faire porter tout de suite chez madame 
la duchesse d'Arlange. Il me fit alors passer dans une 
pièce voisine, sa bibliothèque. 

— Un mot seulement, interrompit le bonhomme ; 
s'était-il troublé en voyant les lettres? 

— Pas le moins du monde. Après avoir fermé soi- 
gneusement la porte, il me montra un fauteuil, s'as- 
sit lui-même et me dit : a — Maintenant, monsieur, 
expliquez- vous. » J'avais eu le temps de me prépa- 
rer à cette entrevue dans l'antichambre. J'étais dé- 
cidé à frapper immédiatement un grand coup. — • 
« Monsieur, lui dis-je, ma mission est pénible. Je 
» vais vous révéler des faits incroyables. De grâce, 
» ne me répondez rien avant d'avoir pris connais- 
» sance des lettres que voici. Je vous conjure aussi 
x> de ne vous point laisser aller à des violences qui 
» seraient inutiles. » Il me regarda d'un air extrê- 
mement surpris et répondit : « Parlez, je puis tout 
entendrr. » Je me levai, a — Monsieur, lai dis-je, 
d apprener, que vous n'êtes pas le fils légitime de 
» M. de Gommarin. Cette correspondance tous le 



' 



106 ^AFFAIRE LEROUGB 

d prouvera. L'enfant légitime existe, et cV^t lui qui 
» m'envoie. » J'avais les yeux sur les siens en par- 
lant, et i'y vis passer un éclair de fureur. Je crus un 
instant qu'il allait me sauter à la gorge. Il se remis 
vite. — « Ces lettres?» fit-il d'une voix brève. Je 
les lui remis. 

— Comment ! s'écrie le père Tabaret, ces lettres 
là, les vraies? imprudent! 

— Pourquoi? 

— Et s'il les avait... que sais-je, moi!... 
L'avocat appuya sa main sur l'épaule de son vieil 

ami. 

— J'étais là, répondit-il d'une voix sourde, et il 
n'y avait, je vous le promets, aucun danger. 

La physionomie de Noël prit une telle expression 
de férocité que le bonhomme eut presque peur et se 
recula instinctivement. 

Il l'aurait tué ! pensa-t-il. 

L'avocat reprit son récit : 

— Ce que j'ai fait pour vous ce soir, mon ami, je 
le fis pour le vicomte Albert. Je lui évitai la lecture, 
au moins immédiate, de ces cent cinquante-six let- 
tres. Je lui dis de ne s'arrêter qu'à celles qui étaxent 
marquées d'une croix, et de s'attacher spécialement . 
aux passade? soulignés au crayon rouge. 

C'était abréger le supplice. 

— Il était assis, continua Noël, devant un petit 
guéridon trop fragile pour qu'on pût s'appuyer des- 



L'AFFAIRE LEROUGB 107 

sus et j'étais, moi, resté debout, adossé à la chemi- 
née, où il y avait du feu. Je suivais ses moindres 
mouvements et j'épiais son visage. Non, de ma vie 
je n'ai vu un spectacle pareil et je ne l'oublierai pas 
quand je vivrais mille ans. En moins de cinq minu- 
tes sa physionomie changea à ce point que son valet 
de chambre ne l'eût pas reconnu. Il avait saisi son 
mouchoir de poche, et de temps à autre, machinale- 
ment, il le portait à sa bouche. Il pâlissait à vue d'œil 
et ses lèvres blêmissaient jusqu'à paraître aussi blan- 
ches que son mouchoir. 

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son front 
et ses yeux devenaient troubles comme si une taie 
| les eût recouverts. D'ailleurs, pas une exclamation, 
pas une parole, pas un soupir, pas un geste, rien. A 
un moment il me fit tellement pitié que je faillis lui 
arracher les lettres des mains, les lancer dans le feu 
et le prendre dans mes bras en lui criant : 

« Va, tu es mon frère, oublions tout, restons cha- 
cun à notre place, aimons-nous. » 

Le père Tabaret prit la main de Noël et la serra. 

— Va ! dit-il, je reconnais-là mon généreux en- 
fant. 

— Si je ne l'ai pas fait, mon ami, c'est que je me 
suis dit : « Les lettres . brûlées, me reconnaîtra-t-il 
encore pour son frère? » 

— C'est juste. 

— Au bout d'une demi-heure environ la lecture 



108 l'affaire ierouge 



fut terminée. Le vicomte se leva et se plaça deboutj 
bien en face de moi. « Vous avez raison, monsieur, 1 
» me dit-il, si ces lettres sont bien de mon père, 
» comme je le crois, tout tend à prouver que je ne 
» suis pas le fils de la comtesse de Commarin. » Je 
ne répondis pas. — ce Cependant, reprit-il, ce ne sont 
d là que des présomptions. Possédez-vous d'autres 
x> preuves? » Je m'attendais, certes, à bien d'autres 
objections. — c< Germain, dis-je, pourrait parler. » 
41 m'apprit que Germain est mort depuis plusieurs 
années. Alors je lui parlai de la nourrice, de la veuve 
Lerouge. Je lui expliquai combien elle serait facile à 
trouver et à interroger. J'ajoutai qu'elle demeurait 
à la Jonchère. 

— Et que dit-il, Noël, à cette ouverture? demanda 
avec empressement le père Tabaret. 

— Il garda le silence d'abord et parut réfléchir. 
Puis, tout à coup, il se frappa le front en disant : 

— « J'y suis, je la connais ! J'ai accompagné mon 
» père chez elle trois fois, et devant moi il lui a re- 
» mis une somme assez forte. » Je lui fis remarquer 
que c'était encore une preuve. Il ne répliqua pas et 
se mit à arpenter la bibliothèque. Enfin, il revint à 
moi. — « Monsieur, me dît-il, vous connaissez le fils lé-, 
gitime de M. de Commarin ? » — Je répondis : -*• 
« C'est moi. » Il baissa la tète et murmura : — « Je 
m'en doutais. » Il me prit la main et ajouta : — 
« Mou frère, je ne vous en veux pas. a 



ï/AFFÀÏRE LEROUGB 109 

— H me semble, fit le père Tabaret, qu'il pouvait 
vous laisser le soin de dire cela, et avec un peu plus 
de justice et de raison. 

— Non, mon ami, car le malheureux aujourd'hui, 
c'est lui. Je ne suis pas descendu, moi, je ne savais 
pas, tandis que lui!... 

Le vieux policier hocha la tête, il ne devait rien 
laisser deviner de ses pensées et elles l'étouffaient 
quelque peu. 

— Enfin, poursuivit Noël, après un assez long si- 
lence, je lui demandai à quoi il s'arrêtait. 

« Écoutez, prononça-t-il, j'attends mon père d'ici 

» à huit ou dix jours. Vous m'accorderez bien ce 

» délai. Aussitôt son retour, je m'expliquerai avec 

» lui, et justice vous sera rendue, je vous en donne 

» ma parole d'honneur. Reprenez vos lettres et per- 

» mettez-moi de rester seul. Je suis comme un homme 

d foudroyé, monsieur. En un moment je perds tout : 

» un grand nom que j'ai toujours porté le plus di- 

t> gnement que j'ai pu, une position unique, une for- 

» tune immense, et plus que tout cela peut-être.., 

j.i une femme qui m'est plus chère que ma vie. En 

» échange, il est vrai, je retrouverai une mère. Nous 

o nous consolerons ensemble. Et je tâcherai, mon- 

p sieur, de vous faire oublier, car elle doit vous ai- 

& mer et elle vous pleurera. » 

— 11 a véritablement dit cela? 

— Presque mot pour mot. 



HO l'affaire lerougb 

— Canaille ! gronda le bonhomme entre ses dents. 

— Vous dites? interrogea Noël. 

— Je dis que c'est un brave jeune homme, répon- 
dit le père Tabaret, et je serais enchanté de faire sa 
connaissance. 

— Je ne lui ai pas montré la lettre de rupture, 
ajouta Noël ; il vaut autant qu'il ignore la conduite 
de madame Gerdy. Je me suis privé volontairement 
de cette preuve plutôt que de lui causer un très- 
violent chagrin. 

— Et maintenant?... 

— Que taire? J'attends le retour du comte. Selon 
ce qu'il dira, j'agirai. Je passerai demain au parquet 
pour demander l'examen des papiers de Claudine. 
Si les lettres se retrouvent, je suis sauvé, sinon... 
Mais, je vous l'ai dit, je n'ai pas de parti pris depuis 
que je sais cet assassinat. Qui me conseillera? 

— Le moindre conseil demande de longues ré- 
flexions, répondit le bonhomme, qui songeait à la re- 
traite. Hélas ! mon pauvre enfant, quelle vie vous 
avez dû mener!».. 

— Atfreuse. Et joignez à cela des inquiétudes d'ar- 
gent, 

— Comment! vous qui ne dépensez riefê £ 

— J'ai pris des engagements. Puis-je toucher à îa 
fortune commune que j'administrais jusqu'ici? Je ne. 
le pense pas. 

— Vous ne le devez pas. Et tenez, je suis ravi que 



l'affaire lerougb ili 

vous m'ayez parlé de cela, vous allez me rendre un 
service. 

— Bien volontiers. Lequel? 

— Imaginez-vous que j'ai dans mon secrétaire 12 
ou 15,000 francs qui me gênent abominablement. 
Vous comprenez, je suis vieux, je ne suis pas brave, 
si on venait à se douter... 

— Je craindrais, voulut objecter l'avocat. 

— Quoi! fit le bonhomme. Dès demain je vous les 
apporte. 

Mais, songeant qu'il allait se mettre à la disposi- 
tion de M. Daburon et que peut-être il ne serait pas 
libre quand il voudrait : 

— Non! pas demain, reprit-il, ce soir même. Ce 
diable d'argent ne passera pas une nuit de plus chez 
moi. 

Il s'élança dehors et bientôt reparut tenant à la 
main quinze billets de mille francs. 

S'ils ne suffisent pas, dit-il, en les tendant à Noël, 
j'en ai d'autres. 

— Je vais toujours, proposa l'avocat, vous donner 
un reçu. 

— A moi ! pourquoi faire ? il sera temps demain. 

— Et si je meurs cette nuit? 

— Eh bien! fit le bonhomme, en songeant à son 
testament, j'hériterai encore de vous. Bonsoir. Vous 
m'avez demandé un conseil, il me faut la nuit pouf 
réfléchir, j'ai présentement la cervelle à l'envers. Je 



112 l'affaire lerougb 

vais même sortir un peu. Si je me couchais mainte' 
nant, j'aurais quelque horrible cauchemar. Allons, 
mon enfant, patience et courage. Qui sait si, à l'heu- 
re qu'il est, la Providence ne travaille pas pour vous. 

Il sortit et Noël laissa sa porte entr'ouverte, écou- 
tant le bruit des pas qui se perdait dans l'escalier. 
Bientôt le cri de : « Cordon, s'il vous plaît! » et le 
claquement de la porte, lui apprirent que le père Ta- 
baret était dehors. 

Il attendit quelques instants encore et remonta sa 
lampe. Puis il prit un petit paquet dans un des ti- 
roirs, glissa dans sa poche les billets de banque de 
son vieil ami et quitta son cabinet, dont il ferma la 
porte à double tour. Sur le palier, il s'arrêta. Il prê- 
tait l'oreille comme si quelque gémissement de ma- 
dame Gerdy eût pu parvenir jusqu'à lui. N'entendant 
rien, il descendit sur la pointe du pied. Une minute 
plua tard, il était dans la rue. 



Dans le bail de madame Gerdy se trouvait com- 
pris, au rez-de-chaussée 3 un local qui autrefois servait 
de remise. Elle en avait fait comme un capharnaùm 
où elle entassait toutes les vieilleries du ménage, meu- 
bles inutiles, ustensiles hors de service, objets de 
rebut ou encombrants. On y serrait aussi la provision 
de bois et de charbon de l'hiver. 

Cette ancienne remise avait, sur la rue, une petite 
porte longtemps condamnée. Depuis plusieurs an- 
nées Noël l'avait fait réparer en secret, y avait adapté 
une serrure. Il pouvait, par là, entrer et sortir à 
toute heure, échappant ainsi au contrôle du concierge, 
c'est-à-dire de toute la maison. 

C'est par cette porte que sortait l'avocat, non sans 
employer les plus grandes précautions pour l'ouvrir 
et pour la refermer, 

10! 



114 l'affaire lerougb 

Une fois dehors, il resta un moment immobile sur 
le trottoir, comme s'il eut hésité sur la route à pren- 
dre. Il se dirigeait lentement vers la gare de Saint- 
Lazare, quand un fiacre vint à passer. Il fit signe au 
cocher, qui retint son cheval et amena la voiture sur 
le bord de la chaussée. 

— Rue du Faubourg-Montmartre, au coin de la 
rue de Provence, dit Noël en montant, et bon train ! 

A T endroit indiqué, l'avocat descendit du fiacre 
et paya le cocher. Quand il le vit assez loin, il s'en- 
gagea dans la rue de Provence, et après une centaine 
de pas, sonna à la porte d'une des plus belles mai- 
sons de la rue. 

Le cordon fut immédiatement tiré. 

Lorsque Noël passa devant la loge, le portier lui 
adressa un salut respectueusement protecteur, ami- 
cal en même temps, un de ces saluts que les por- 
tiers de Paris tiennent en réserve pour les locataires 
selon leur cœur, mortels généreux à la main tou- 
jours ouverte. 

Arrivé au second étage, l'avocat s'arrêta, tira une 
clé de sa poche, et entra comme chez lui dans l'ap- 
partement du milieu. 

Mais au grincement, bien léger pourtant, de la 
clé- dans la serrure, une femme de chambre, assez 
jeune, assez jolie, à l'œil effronté était accourue. 

— Ah! monsieur!... s'écria-t-elle. 

— Cette exclamation lui échappa juste assez haut 



l'affaire lerougb H 5 

pour pouvoir être entendue à l'extrémité de l'appar- 
tement et servir de signal au besoin. C'était comme 
si elle eût crié : « Gare ! » Noël ne sembla pas le re- 
marquer. 

— Madame est là? fit-il. 

— Oui, monsieur ! et bien en colère après mon- 
sieur. Dès ce matin, elle voulait envoyer chez mon- 
sieur. Ce tantôt elle parlait d'y aller elle-même. J'ai 
eu bien du mal à l'empêcher de désobéir aux ordres 
de monsieur, 

4 — C'est bien, dit l'avocat. ■» 

— Madame est dans le fumoir, continua la femme 
de chambre, je lui prépare une tasse de thé; mon- 
sieur en prendra-t-il une? 

— Oui, répondit Noël. Éclairez-moi, Charlotte. 

Il traversa suc cessivement une magnifique salle à 
manger, un spendide salon doré, style Louis XIV, 
et pénétra dans le fumoir. 

C'était une pièce assez vaste dont le plafond était 
remarquablement élevé. On devait s'y croire à trois 
mille lieues de Paris, chez quelque opulent sujet du 
Fils du Ciel. Meubles, tapis, tentures, tableaux, tout 
venait bien évidemment en droite ligne de Hong- 
Kong ou de Shang-Haï. 

Une riche étoffe de soie à personnages vivement 
enluminés habillait les murs et se drapait devant les 
portes. Tout l'empire du Milieu y défilait dans des 
paysages vermillon : mandarins pansus, entourés de 



116 l'affaire lerougb 

leurs porte-lanternes; lettrés abrutis par Fopium, 
endormis sous des parasols; jeunes filles aux yeux 
retroussés trébuchant sur leurs pieds serrés de ban- 
delettes. 

Le tapis, d'un tissu dont la fabrication est un se- 
cret pour l'Europe, était semé de fruits et de fleurs 
d'une perfection à tromper une abeille. Sur la soie, 
qui cachait le plafond, quelque grand artiste de Pé- 
king avait peint de fantastiques oiseaux ouvrant sur 
un fond d'azur leurs ailes de pourpre et d'or. 

Des baguettes de laque, précieusement incrustées 
de nacre, retenaient les draperies et dessinaient les 
angles de l'appartement. 

Deux bahuts bizarres occupaient entièrement un 
des côtés de la pièce. Des meubles aux formes capri- 
cieuses et incohérentes, des tables à dessus de por- 
celaine, des chiffonnières de bois précieux encom- 
braient les moindres recoins. 

Puis c'étaient des étagères achetées chez Lien-Tsi, 
le Tahan de Sou-Tchéou, la ville artistique, mille 
curiosités impossibles et coûteuses, depuk les bâtons 
d'ivoire qui remplacent nos fourchettes jusqu'aux 
tasses de porcelaine plus mince qu'une bulle de sa- 
von, miracles du règne de Kien-Loung. 

Un divan très-large et très-bas, avec des piles db 
coussins recouverts en étoffe pareille à la tenture, 
régnait au fond du fumoir. Il n'y avait pas de fenê- 
tre, mais bien une grande verrière comme celle des. 



fc AFFAIRE LEROUGB 117 

magasîns, double et à panneaux mobiles. L'espace 
vide, d'un mètre environ, ménagé entre les glaces 
de Fintérieur et celles de l'extérieur, était rempli des 
fleurs les plus rares. La cheminée absente était rem- 
placée par des bouches de chaleur adroitement dis- 
simulées qui entretenaient dans le fumoir une tem- 
pérature à faire éclore des vers à soie, véritablement 
en harmonie avec l'ameublement. 

Quand Noël entra, une femme jeune encore était 
peletonnée sur le divan et fumait une cigarette. En 
dépit de la chaleur tropicale, elle était enveloppée 
de grands châles de cachemire. 

Elle était petite, mais seules les femmes petites 
peuvent réunir toutes les perfections. Les femmes 
dont la taille dépasse la moyenne doivent être des 
essais ou des erreurs de la nature. Si belles qu'elles 
pussent être, toujours elles pèchent par quelque en- 
droit, comme l'œuvre d'un statuaire qui, même ayant 
du génie, aborderait pour la première fois la grande 
sculpture. 

Elle était petite, mais son cou, ses épaules et ses 
bras avaient des rondeurs exquises. Ses mains aux 
doigts retroussés, aux ongles roses, semblaient des 
bijoux précieusement caressés. Ses pieds, chaussés 
de bas de soie presque aussi épais qu'une toile d'a- 
raignée, étaient une merveille. Ils rappelaient non le 
pied par trop fabuleux que Gendrillon fourrait dans 
une pantoufle de verre, mais le pied très-réel f très- 



418 L'AFFAIRE LEROUGB 

célèbre et plus palpable dont une belle banquier© 
aime à donner le modèle en marbre, en plâtre ou en 
bronze à ses nombreux admirateurs. 

Elle n'était pas belle, ni même jolie ; cependant sa 
physionomie était 03 celles qu'on n'oublie guère, et 
qui frappent du coup de foudre de Beyle. Son front 
était un peu haut et sa bouche* trop grande, maigre 
la provocante fraîcheur des lèvres. Ses sourcils étaient 
comme dessinés à l'encre de Chine ; seulement le 
pinceau avait trop appuyé et ils lui donnaient l'air 
dur lorsqu'elle oubliait de les surveiller. En revan- 
che, son teint uni avait une riche pâleur dorée, ses 
yeux noirs veloutés possédaient une énorme puissance 
magnétique, ses dents brillaient de la blancheur na- 
crée de la perle et ses cheveux d'une prodigieuse 
opulence étaient fins et noirs, ondes, avec des reflets 
bleuâtres. 

En apercevant Noël, qui écartait la portière de 
soie, elle se souleva à demi, s'appuyant sur son 
coude. 

— Enfin, vous voici, fit-elle d'une voix aigrelette, 
c'est fort heureux. 

L'avocat avait été suffoqué par la température sé- 
négalienne du fumoir. 

— Quelle chaleur! dit-il, on étouffe ici. 

— Vous trouvez? reprit la jeune femme, eh bien! 
moi je grelotte. Il est vrai que je suis très-souffrante* 



l'affaire lerouge 119 

Poser m est insupportable, me prend sur les nerfs, et 
je vous attends depuis hier. 

— Il m'a été impossible de venir, objecta Noël? 
impossible ! 

— Vous saviez cependant, continua la dame, qu'au- 
jourd'hui est mon jour d'échéance et que j'avais 
beaucoup à payer. Les fournisseurs sont venus, pas 
un sou à leur donner. On a présenté le billet du car- 
rossier, pas d'argent. Ce vieux filou de Clergot, au- 
quel j'ai souscrit un effet de 3,000 francs, m'a fait un 
tapage affreux. Gomme c'est agréable ! 

Noël baissa la tête comme un écolier que son pro- 
fesseur gronde le lundi parce qu'il n'a pas fait les de- 
voirs du dimanche. 

— Ce n'est qu'un jour de retard, murmura-t-il. 

— Et ce n'est rien, n'est-ce pas? riposta la jeune 
femme. Un homme qui se respecte, mon cher, laisse 
protester sa signature s'il le faut, mais jamais celle 
de sa maîtresse. Pour qui donc voulez-vous que je 
passe? Ignorez-vous que je n'ai à attendre de consi- 
dération que de mon argent? Du jour où je ne paye 
plus, bonsoir... 

— Ma chère Juliette, prononça doucement l'avo- 
cat... 

Elle l'interrompit brusquement : 

— Oui, c'est fort joli, poursuivit- elle, ma chère Ju- 
liette, ma Juliette adorée, tant que vous êtes ici, c'est 
charmant, mais vous n'avez pas plutôt tourné les ta- 



120 l'affaire lerouge 

Ions qu'autant en emporte le vent. Savez-vous seule- 
ment, une fois dehors s'il existe une Juliette. 

— Comme vous êtes injuste I répondit Noël. N'êtes- 
vouy pas sûre que je pense toujours à vous, ne vous 
l'ai-je pas prouvé des milliers de fois? Tenez, je vais 
vous le prouver encore à l'instant. 

Il tira de sa poche le petit paquet qu'il avait pris 
dans son bureau, et, le développant, il montra un 
charmant écrin de velours. 

— Voici, dit-il, le bracelet qui vous faisait tant 
d'envie il y a huit jours à l'étalage de Beaugran. 

Madame Juliette, sans se lever, tendit la main 
pour prendre l'écrin, l'entr'ouvrit avec la plus non- 
chalante indifférence, y jeta un coup d'œil et dit seu- 
lement : 

— Ah! 

— Est-ce bien celui-ci? demanda Noël. 

— Oui; mais il me semblait beaucoup plus joli 
chez le marchand. 

Elle referma récrin et le jeta sur une petite table 
placée près d'elle. 

— Je n'ai pas de chance ce soir, fit l'avocat avec 
dépit. 

— Pourquoi cela? 

— Je vois bien que ce bfacelet ne vous plaît pas. 

— Mais si. Je le trouve charmant,., d'ailleurs il 
me complète les deux douzaines. 

Ce fut au tour de Noël de dire : 






l f AFFAIRE LEROUGB 121 

— Ah!..: 

Et comme Juliette se taisait, il ajouta * 

— S'il vous fait plaisir, il n'y paraît guère. 

— Vous y voilà donc' décria la dame. Je ne vous 
semble pas assez enflammée de reconnaissance. Vous 
m'apportez un présent, et je dois immédiatement le 
payer comptant, remplir la maison de cris de joie et 
me jeter à vos genoux en vous appelant grand et ma- 
gnifique seigneur. 

Noël ne put retenir un geste d'impatience que Ju- 
liette remarqua fort bien et qui la ravit. 

— Cela suffirait-il? continua-t-elle. Faut-il que 
j'appelle Charlotte pour lui faire admirer ce brace- 
let superbe, monument de votre générosité? Voulez- 
vous que je fasse monter le portier et descendre ma 
cuisinière pour leur dire combien je suis heureuse 
de posséder un amant si magnifique? 

L'avocat haussait les épaules en philosophe que ne 
sauraient toucher les railleries d'un enfant. 

~ A quoi bon ces plaisanteries blessantes? dit-il. 
Si vous avez contre moi quelque grief sérieux, mieux 
vaut le dire simplement et sérieusement. 

— Soit, soyons sérieux, répondit Juliette. Je vous 
dirai, cela étant, que mieux valait oublier ce brace- 
let et m' apporter hier soir ou ce matin les huit mille 
francs dont j'avais besoin. 

— Je ne pouvais venir. 

il 



i22 l'AFFAIRE LEROUGE 

— Il fallait les envoyer, il y a encore des commis- 
sionnaires au coin des rues. 

— Si je ne iès 31 ni apportés, ni envoyés, ma chère 
amie, c'est que je ne les avais pas. J'ai été obligé de 
beaucoup chercher avant de les trouver, et on me les 
avait promis pour demain seulement. Si je les ai ce 
soir, je le dois à un hasard sur lequel je ne comptais 
pas il y a une heure, et que j'ai saisi aux cheveux, 
au risque de me compromettre. 

— Pauvre homme ! lit Juliette d'un ton de pitié 
ironique. Vous osez me dire que vous êtes embar- 
rassé pour trouver dix mille francs, vous! 

— Oui, moi. 

La jeune femme regarda son amant et partit d'un 
éclat de rire. 

— Vous êtes superbe dans ce rôle de jeune homme 
pauvre, dit-elle. 

— Ce n'est pas un rôle... 

— Que vous dites, mon cher. Mais je vous vois ve- 
nir. Cet aimable aveu est une préface. Demain, vous 
allez vous déclarer très-gèné, et après-demain... C'est 
l'avarice qui vous travaille. Cette vertu vous man- 
quait. Ne sentez-vou^ pas des remords de l'argent 
que vous m'avez donné? 

— Malheureuse! murmura Noël révolté. 

— Vrai, continua la dame, je vous plains, oh! 
mais considérablement. Amant infortuné! Si j'ou- 



l'affaire lerougb 123 

Trais une souscription pour vous? A votre place je 
rue ferais inscrire au bureau de bienfaisance. 

La patience échappa à Noël, en dépit de sa réso- 
lution de rester calme. 

— Vous croyez rire? s'écria-t-il; eh bien! appre- 
nez-le, Juliette, je suis ruiné et j'ai épuisé mes der- 
nières ressources. J'en suis aux expédients!... 

L'œil de la jeune femme brilla, elle regarda ten- 
drement son amant : 

— Oh! si c'était vrai, mon gros chat! dit-elle; si 
je pouvais te croire! 

L'avocat reçut ce regard en plein dans le cœur. Il 
fut navré. 

— Elle me croit, pensa-t-il, et elle est ravie. Elle 
me déteste. 

Il se trompait. L'idée qu'un homme l'avait assez 
aimé pour se ruiner froidement avec elle, sans ja- 
mais laisser échapper un reproche, transportait cette 
fille. Elle se sentait près d'aimer, déchu et sans le 
sou, celui qu'elle détestait riche et fier. Mais l'ex- 
pression de ses yeux changea bien vite. 

— Bête que je suis, s'écria-t-elle, j'allais pourtant 
donner là-dedans et m' attendrir. Avec cela que vous 
êtes bieE un monsieur à lâcher votre monnaie à 
doigts écartés. A d'autres, mon cher! Tous les 
hommes aujourd'hui comptent comme des prêteurs 
sur gages, ii n'y a plus à se ruiner que de rares im- 
béciles, quelques moutards vaniteux et de temps à 



121 l'affaire lerouge 

autre un vieillard passionné. Or, vous êtes un gail- 
lard très-froid, très-grave, très-sérieux et surtout 
très-fort. 

— Pas avec vous, toujours, murmura Noël. 

— Bast! laissez-moi donc tranquille, vous savez 
bien ce que vous faites. En guise de cœur vous avez 
un gros double zéro comme à Hombourg. Quand 
vous m'avez prise, vous vous êtes dit : Je vais me 
payer de la passion pour tant. Et vous vous êtes tenu 
parole. C'est un placement comme un autre, dont on 
reçoit les intérêts en agrément. Vous êtes capable 
de toutes les folies du monde à raison de quatre 
mille francs par mois, prix fixe. S'il fallait vingt sous 
de plus, vous reprendriez bien vite votre cœur et vo- 
tre chapeau pour les porter ailleurs, à côté, à la con- 
currence. 

— C'est vrai, répondit froidement l'avocat, je sais 
compter, et cela m'est prodigieusement utile! Cela 
me sert à savoir au juste où et comment a passé ma 
fortune. 

— Vous le savez, vraiment? ricana Juliette. 

— Et je puis vous le dire, ma chère. D'abord vous 
avez été peu exigeante. Mais l'appétit vient en man- 
geant. Vous avez voulu du luxe, vous l'avez eu; un 
mobilier splendide, vous l'avez; une maison montée, 
des toilettes extravagantes, je n'ai rien su refuser. 
Il vous a fallu une voiture, un cheval, j'ai répondu : 
soit. Et je ne parle pas de mille fant^sies. Je ne 



l'affaire lerougb 125 

compte ni ce cabinet chinois ni les deux douzaines de 
bracelets. Ce total est de quatre cent mille francs. 

— Yous en êtes sûr? 

— Comme quelqu'un qui les a eus et qui ne les 
a plus. 

— Quatre cent mille francs, juste! il n'y a pas de 
centimes? 

— Non, 

— Alors, mon cher, si je vous présentais ma fac- 
ture, vous seriez en reste. 

La femme de chambre, qui entrait apportant le 
thé sur un plateau, interrompit ce duo d'amour doni 
Noël avait fait plus d'une répétition. L'avocat se tut 
à cause de la soubrette. Juliette garda le silence à 
cause de son amant, car elle n'avait pas de secret 
pour Charlotte, qui la servait depuis trois ans et à 
laquelle, en bon cœur, elle passait tout, même un 
amoureux, joli homme, qui coûtait assez cher. 

Madame Juliette Chaffour était Parisienne. Elle 
devait être née, vers 1839, quelque part, sur les hau- 
teurs du faubourg Montmartre, d'un père complète- 
ment inconnu. Son enfance fut une longue alterna- 
tive de roulées et de caresses également furieuses. 
Elle vécut mal, de dragées ou de fruits avariés; aussi 
possédait- elle un estomac à toute épreuve. A <iouze 
ans, elle était maigre comme un clou, verte comme 
une pomme en juin et plus dépravé que Saint-Laza- 

14* 



126 I AFFAIRE LEROUG* 

re. Prud'homme aurait dit que cette précoce coquine 
était totalement destituée de moralité. 

Elle n'avait pas la plus vague notion de l'idée ab- 
straite que représente ce substantif. Elle devait sup- 
poser l'univers peuplé d'honnêtes gens vivant comme 
madame sa mère, les amis et les amies de madame sa 
mère. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle 
avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi 
certains personnages mystérieux et cruels, dont elle 
entendait parler de temps à autre, qui habitent près 
du Palais-de-Justice et éprouvent un malin plaisir à 
faire du chagrin aux jolies filles. 

Comme sa beauté ne donnait aucune espérance,, on 
allait la mettre dans un magasin, quand un vieux et 
respectable monsieur, qui avait connu sa maman au- 
trefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, pru- 
dent et prévoyant comme tous les vieillards, était un 
connaisseur et savait que pour récolter il est indis- 
pensable de semer. Il voulut d'abord badigeonner 
sa protégée d'un vernis d'éducation. Il lui donna des 
maîtres, un professeur de musique, un professeur de 
danse qui, en moins de trois ans lui apprirent à 
écrire, un peu de piano et les premières notions d'un 
art qui a fait tourner la tête à plus d'tîii ambassa- 
deur T a danse. 

Ce qu'il ne lui donna pas, c'est un amant. Elle en 
choisit un elle-même, un artiste, qui ne lui apprit 
rien de bien neuf, mais qui l'enleva au vieillard 



l'affaire lerougb 127 

avisé pour lui offrir la moitié de ce qu'il possédait, 
c'est-à-dire rien. Au bout de trois mois, en ayant as- 
sez, elle quitta le nid de ses premières amours avec 
toute sa garde-robe nouée dans un mou chou de coton. 

Pendant les quatre années qui suivirent, efle vécut 
peu de la réalité, beaucoup de cette espérance qui 
n'abandonne jamais une femme qui SS sait de jolis 
yeux. Tour à tour elle disparut dans les bas-fonds 
ou remonta à fleur d'eau. Deux fois la fortune gan- 
tée de frais vint frapper à sa porte, sans qu'elle eût 
la présence d'esprit de la retenir par un pan de son 
paletot. 

Elle venait de débuter à un petit théâtre avec 
l'aide d'un cabotin, et débitait même assez adroi- 
tement ses rôles quand Noël, par le plus grand 
des hasards, la rencontra, l'aima, et en fit sa maî- 
tresse. 

Son avocat, comme elle disait, ne lui déplaisait pas 
trop dans les commencements. Après quelques moi» 
il l'assommait. Elle lui en voulait de ses manières 
douces et polies, de ses façons d'homme du monde, 
de sa distinction, du mépris qu'il dissimulait à peine 
pour ce qui est bas et vil, et surtout de son inaltéra- 
ble patience, que rien ne démontait. Son grand grief 
contre lui, c'est Qu'il n'était pas drôle, et encore qu'il 
se refusait absolument à la conduire dans les bons 
endroits où règne une gaieté sans préjugés. Pour se 
distraire, elle commença à gaspiller do l'argent u Et 



ISS L'AFFAIRE LE-ROUGB 

à mesure que grandissait son ambition et que crois- 
saient îes sacrifices de son amant, son aversion pou/ 
lui augmentait. 

Elle le rendait le plus malheureux des hommes et 
le traitait comme un chien. Et ce n'était pas par 
mauvais naturel, mais de parti pris, par principe. 
Elle avait cette persuasion qu'une femme est aimée 
en raison directe des soucis qu'elle cause et du mal 
qu'elle fait. 

Juliette n'était pas méchante, et elle se jugeait 
très à plaindre. Son rêve aurait été d'être aimée d'une 
certaine façon, qu'elle sentait bien, mais qu'elle ex- 
pliquait mal. Pour ses amants, elle n'avait été qu'un 
jouet ou un objet de luxe, elle le comprenait, et, 
comme elle était impatiente du mépris, cette idée la 
rendait enragée. Elle souhaitait un homme qui lui 
fût dévoué et qui risquât beaucoup pour elle, un 
amant descendant jusqu'à elle et ne cherchant pas à 
l'élever jusqu'à lui. Elle désespérait de ne le rencon- 
trer jamais. 

Les folies de Noël la laissaient froide comme glace; 
elle le supposait fort riche, et, chose singulière, en 
dépit de sa très-réelle avidité, elle se souciait fort 
peu de largent. Noël l'aurait peut-être gagnée pai 
une ftaneliise brutale, en lui faisant toucher du doigt 
sa situation; il la perdit par la délicatesse même de 
sa dissimulation, en lui laissant ignorer l'étendue des 
sgjCrifiôêS qu'il faisait pour elle. 



l*AFFAIRE LE30UGE 129 

Lui l'adorait. Jusqu'au jour fatal où il la connut, 
iî avait vécu comme un sage. Cette première pas- 
sion l'incendia, et du désastre il ne sauva que les ap- 
parences. Les quatre murs restaient debout, mais la 
maison était bridée. Les héros ont leur endroit fai- 
ble : Achille périt par le talon; les plus adroits lut- 
teurs ont des défauts àf leur cuirasse; par Juliette, 
Noël était vulnérable et donnait prise à tout et à 
tous. Pour elle, en quatre ans, ce jeune homme mo- 
dèle, cet avocat à réputation immaculée, ce mora- 
liste austère, avait dévoré non-seulement sa fortune 
personnelle, mais celle de madame Gerdy. 

Il aimait sa Juliette follement, sans réflexion, sans 
mesure, les yeux fermés. Près d'elle il oubliait toute 
prudence et pensait tout haut. Dans son boudoir il 
dénouait le masque de sa dissimulation habituelle 
et ses vices s'étiraient à l'aise comme les membres 
dans une étuve. Il se sentait si bien sans courage et 
sans forces contre elle que jamais il n'essaya de lut- 
ter. Elle le possédait. Parfojs il avait tenté de se roi- 
dir contre des caprices insef sris, elle le faisait plier 
comme l'osier. Sous les regards noirs de cette fille, 
il sentait ses résolutions fondre plus vite que la neige 
au soleil d'avril. Elle le torturait, mais elle avait 
assez de puissance pour tout effacer d'un sourire, 
d'une larme et d'un baiser. 

Loin de l'enchanteresse, la raison lui revenait par 
Intervalles, et dans ses moments lucides, il se disait ; 



130 l'affaire lerougb 

« — Elle ne m'aime pas, elle se joue de moi! » Mais 
la foi avait poussé dans son cœur de si profondes ra- 
cines qu'il ne pouvait l'en arracher. 11 faisait montre 
d'une jalousie terrible et s'en tenait à de vaîncc dé- 
monstrations. 11 eut à différentes reprises de fortes 
raisons de suspecter la fidélité de sa maîtresse, ja- 
mais il n'eut le courage d'éclaircir ses soupçons. « 11 
faudrait la quitter, pensait-il, si je ne me trompais 
pas, ou alors tout accepter dans l'avenir. » A l'idée 
d'abandonner Juliette, il frémissait et sentait sa pas- 
sion assez lâche pour passer sous toutes les fourches 
caudines. Il préférait des doutes désolants à une cer- 
titude plus affreuse encore. 

La présence de la femme de chambre, qui mit as- 
sez longtemps à disposer tout ce qui était nécessaire 
pour prendre le thé, permit à Noël de se remettre. 
Il regardait Juliette, et sa colère s'envolait. Déjà il 
en était à se demander s'il n'avait pas été un peu dur 
pour elle. 

Quand Charlotte se fut retirée, il vint s'asseoir sur 
le divan, près de sa maîtresse, et, arrondissait son 
bras, il voulut la prendre par le cou. 

— Voyons, disait-il d'une voix caressante, tu as 
été assez méchante comme cela ce soir. Si j'ai eu 
tort, tu m'as suffisamment puni. Faisons la paix, et 
embrasse-moi. 

Elle le repoussa durement, en disant d'un ton 
sec : 



l'affaire lerougb 131 

— Laissez-moi. Combien de fois dois-je vous répé- 
ter que je suis très=§ouffrante ce soir. 

— Tu souffres, mon amie, reprit l'avocat, où? 
Veux-tu qu'on prévienne le docteur? 

— Ce n'est pas la peine. Je connais mon mal, il 
s'appelle l'ennui. Vous n'êtes pas du tout le médecin 
qu'il me faut. 

Noël se leva d'un air déeouragé et alla prendre 
place de l'autre côté de la table à thé, en face de 
sa maîtresse. Sa résignation disait quelle habitude il 
avait des rebuffades. Juliette le maltraitait, il reve- 
nait toujours, comme le pauvre chien qui guette pen- 
dant des journées l'instant où ses caresses ne seront 
pas importunes. Et il avait la réputation d'être dur, 
emporté, capricieux! Et il 1* était! 

— Vous me dites bien souvent depuis quelques 
mois, reprit-il, que je vous ennuie. Que vous ai-je 
fait? 

— Rien. 

•— Eh bien! alors? 

— Ma vie n'est plus qu'un long bâillement, répon- 
dit la jeune femme, est-ce de ma faute. Croyez-vous 
que ce soit un métier récréatif d'être votre maîtresse? 
Examinez-vous donc un peu. Est-il un être aussi tris- 
te, aussi maussade que vous, plus inquiet, plus soup- 
çonneux, dévoré d'une pire jalousie? 

— Votre accueil, mon amie, hazarda Noël, est fait 



132 l'affaire lerougb 

pour éteindre la gaieté et glacer l'expansion. Puis on 
craint toujours quand on aime. 

— Joli! Alors on cherche une femme exprès pour 
soi, on se la, commande sur mesure; on l'enferme 
dans sa cave et on se la fait monter une fois par 
jour, après le dîner, au désert, en même temps que 
le vin de Champagne, histoire de s'égayer. 

— J'aurais aussi bien fait de ne pas venir, mur- 
mura l'avocat. 

— C'est cela. Je serais resté seule sans autre dis- 
traction que ma cigarette et quelque bouquin bien 
endormant! Vous trouvez que c'est une existence, 
vous, de ne bouger de chez sei? 

— C'est la vie de toutes les femmes honnêtes que 
je connais, répondit sèchement l'avocat. 

— Merci! je ne leur en fais pas mon compliment. 
Heureusement, moi, je ne suis pas une femme hon- 
nête et je puis dire que je suis lasse de vivre plus cla- 
quemurée que l'épouse d'un Turc avec votre visage 
pour unique distraction. 

— Vous vivez claquemurée, vous ! 

— Certainement continua Juliette avec une ai- 
greur croissante. Voyons, avez-vous jamais amené 
un de vos amis ici? Non, monsieur me cache. Quand 
m'avez-vous offert votre bras pour une jpromenade? 
jamais, là dignité de monsieur serait atteinte si on 
le voyait en ma compagnie. J'ai une voiture, y 
êtes- vous monté six fois? paut-être, mais alors 



l'affaire lerouge 133 

vous baissiez les stores. Je sors seule; je me pro- 
mène seule... 

— Toujours le même refrain, interrompit Noël, 
que la colère commençait à gagner, sans cesse des 
méchancetés gratuites. Comme si vous en étiez à ap- 
prendre pourquoi il en est ainsi. 

— Je n'ignore pas, poursuivit la jeune femme, que 
vous rougissez de moi. J'en connais cependant, et 
de plus huppés que vous, qui montrent volontiers 
leur maîtresse. Monsieur tremble pour ce beau nom 
de Gerdy que je ternirais, tandis que les fils des plus 
grandes familles ne craignent pas de s'afficher dans 
des avant-scènes avec des grues. 

Pour le coup, Noël, fut jeté hors de ses gonds, à 
la grande jubilation de madame Ghaffour. 

— Assez de récriminations! s'écria-t-il en se le- 
vant, si je cache nos relations, c'est que j'y suis con- 
traint. De quoi vpus plaignez-vous? Je vous laisse 
votre liberté et vous en usez si largement que toutes 
vos actions m'échappent. Vous maudissez le vide que 
je fais autour de vous? A qui la faute? Est-ce moi 
qui me suis lassé d'une douce et modeste existence? 
Mes amis seraient venus dans un appartement respi- 
rant une honnête aisance, puis-je les amener ici? En 
voyant votre luxe, cet étalage insolent de ma folie, 
ils se demanderaient où j'ai pris tout l'argent que je 
vous ai donné. 

Je puis avoir une maîtresse, je n'ai pas le droit de 

i2 



134 l'affaire lerougb 

jeter par les fenêtres une fortune qui ne m'appar- 
tient pas. Qu'on vienne à savoir demain que c'est moi 
qui vous entretiens, mon avenir est peidu. Quel 
client voudrait confier ses intérêts à l'imbécile qui 
s'est ruiné pour une femme dont tout Paris a parlé. 
Je ne suis pas un grand seigneur, moi, je n'ai à ris- 
quer ni un nom historique, ni une immense fortune. 
Je suis Noël Gerdy, avocat; ma réputation est 
tout ce que je possède. Elle est menteuse, soit. 
Telle qu'elle est il faut que je la garde, et je la gar- 
derai. 

Juliette, qui savait son Noël par cœur, pensa qu'elle 
était allée assez loin. Elle entreprit de ramener son 
amant. 

— Voyons, mon ami, dit-elle tendrement, je n'ai pas 
voulu vous faire de peine. Il faut être indulgent... je 
suis horriblement nerveuse ce soir. 

Ce simple changement ravit l'avocat et suffit pour 
le calmer presque. 

— C'est que vous me rendriez fou, reprit-il, avec 
vos injustices. Moi qui m'épuise à chercher ce qui 
peut vous être agréable ! Vous attaquez perpétuelle- 
ment ma gravité, et il n'y a pas quarante-huit heu- 
res nous avons enterré le carnaval comme deux fous. 
J'ai fêté le mardi gras comme un étudiant. Nous 
sommes allés au théâtre, j'ai endossé un domino 
pour vous accompagner au bal de l'Opéra, j'ai invité 
deux de mes amis à venir souper avec nous. > 



^'affaire lerouge 135 

— C'était même bien gai I répondit la jeune femme 
en faisant la moue. 

— Il me semble que oui. 

— Vous trouvez! c'est que vous n'êtes pas difficile. 
Nous sommes allés au Vaudeville, c'est vrai, mais sé- 
parément,* comme toujours, moi seule en haut, vous 
en bas. Au bal, vous aviez l'air de mener le diable 
en terre. Au souper, vos amis étaient folâtres comme 
des bonnets de nuit. J'ai dû, sur vos ordres affecter 
de vous connaître à peine. Vous avez bu comme une 
éponge, sans que j'aie pu savoir si vous étiez gris ou 
non. 

— Cela prouve, interrompit Noël, qu'il ne faut pas 
forcer ses goûts. Parlons d'autre chose. 

Il fit quelques pas dans le fumoir, et tirant sa mon- 
tre : 

— Une heure bientôt, dit-il; mon amie, je vais 
vous laisser. 

— Gomment, vous ne me restez pas? 

— Non, à mon grand regret, ma mère est dange- 
reusement malade. 

Il dépliait et comptait sur la table les billets de 
banque du père Tabaret. 

— Ma petite Juliette, reprit-il, voici non pas huit 
mille francs mais dix mille. Vous ne me verrez pas 
d'ici quelques jours. 

— Quittez-vous donc Paris? 

— Non, mais je vais être absorbé par une affaire 



136 l'affaire lerougb 

d'une importance immense pour moi. Oui immense! 
Si elle réussit, mignonne, notre bonheur est assuré, 
et tu verras bien si je t'aime. 

— Oh ! mon petit Noël, dis-moi ce que c'est? 
* — Je ne puis. 

— Je t'en prie, fit la jeune femme en se pendant 
au cou de son amant, se soulevant sur la pointe 
des pieds comme pour approcher ses lèvres des sien- 
nes. 

L'avocat l'embrassa; sa résolution sembla chan- 
celer. 

— Non! dit-il enfin, je ne puis, là, sérieusement. 
A quoi bon te donner une fausse joie. Maintenant, 
ma chérie, écoute-moi bien. Quoi qu'il arrive, en- 
tends-tu, sous quelque prétexte que ce soit, ne viens 
pas chez moi, comme tu as eu l'imprudence de le 
faire, ne m'écris même pas. En me désobéissant, tu 
me causerais peut-être un tort irréparable. S'il t' ar- 
rivait un accident, dépèche-moi ce vieux drôle de 
Clergeot. Je dois le voir après-demain, car il a des 
billets à moi. 

Juliette recula, menaçant Noël d'un geste mu- 
tin. 

— Tu ne veux rien me dire? insista-t-elle. 

— Pas ce soir, mais bientôt, répondit l'avocal 
qu'embarrassait le regard de sa maîtresse. 

— Toujours des mystères! fit Juliette dépitée de 
l'inutilité de ses chatteries. 



l'affaire lerougb 137 

Ce sera le dernier, je te le jure. 

— Noël, mon bonhomme, reprit la jeune femme 
d'un ton sérieux, tu me caches quelques chose. Jeté 
connais, tu ie sais, depuis plusieurs jours tu as je ne 
sais quoi, tu es tout changé. 

~ Je t'affirme... 

— N'affirme rien, je ne te croirais pas. Seulement; 
pas de mauvaise plaisanterie, je te préviens, je suis 
femme à me venger. 

L'avocat, bien évidemment, était fort mal à l'aisel 

— L' affaire en question, balbutia-t-il, peut aussi 
bien échouer que réussir... 

— Assez! interrompit Juliette. Ta volonté sera 
faite, je te le promets. Allons, monsieur, embrassez-: 
moi, je vais me mettre au lit. 

La porte n'était pas refermée sur Noël que Char- 
lotte était installée sur le divan près de sa maîtresse. 
Si l'avocat eût été à la porte, il eût pu entendre ma- 
dame Juliette qui disait : 

— Non, décidément, je ne puis plus le souffrir. 
Quelle scie! mon enfant, que cet homme-là! Ah! s'il 
ne me faisait pas si peur, comme je le lâcherais. C'est 
qu'il serait capable de me tuer ! 

La femme de chambre essaya de défendre Noël, 
en vain; la jeune femme n'écoutait pas, elle murmu- 
rait : 

— Pourquoi s'absente-t-il et que complote-t-il? 
Une éclipse de huit jours, c'est louche. Voudrait-il 

42* 



138 i'apfaire lerougb 

se marier, par hasard? Ah! si je le savais!..* Tu 
m'ennuies, mon bonhomme, et je compte bien te 
laisser en plan un de ces matins, mais je ne te per 
mets pas de me quitter le premier. S'il se mariait?. 
C'est que je ne souffrirai pas cela. On ira aux infor 
mations... 

Mais Noël n'écoutait pas aux portes. Il descendit 
la rue de Provence aussi vite que possible, gagna la 
rue Saint-Lazare et rentra comme il était sorti, par 
la porte de la remise. 

Il était à peine installé dans son cabinet depuis cinq 
minutes lorsqu'on frappa. 

— Monsieur, disait la bonne, au nom du ciel! mon- 
sieur parlez-moi ! 

Il ouvrit la porte en disant avec impatience : 

— Qu'est-ce encore? 

— Monsieur, balbutia la domestique toute et 
pleurs, voici trois fois que je cogne et que vous ne 
répondez pas. Venez, je vous en supplie, j'ai peur, 
madame va mourir. 

L'avocat suivi la bonne jusqu'à la chambre de 
madame Gerdy. Il dut la trouver terriblement chan- 
gée, car il ne put retenir un mouvement d'effroi. 

La malade, sous ses couvertures, se débattait fu- 
rieusement. Sa face était d'une pâleur livide, comme 
si elle n'eût plus eu une goutte de sang dans les vei- 
nes, et ses yeux, qui brillaient d'un feu sombre, sem« 



l'affaire lerougb 139 

blaient remplis d'une pousiière fine. Ses cheveux dé- 
noués tombaient le long de ses joues et sur ses épau- 
les, contribuant à lui doniier un aspect terrifiant. 
Elle poussait de temps à autre un gémissement inar- 
ticulé ou murmurait des paroles inintelligibles. Par- 
fois, une douleur plus terrible que les autres lui ar- 
rachait un grand cri : — « Ah! que je souffre! » 
Elle ne reconnut pas Noël. 

— Vous voyez, monsieur, fit la bonne. 

— Oui, qui pouvait se douter que son mal mar- 
cherait avec cette rapidité?... Vite, courez chez le 
docteur Hervé; qu'il se lève et qu'il vienne tout de 
suite, dites bien que c'est pour moi. 

Et il s'assit dans un fauteuil, en face de la ma- 
lade. 

Le docteur Hervé était un des amis de Noël, son 
ancien condisciple, son compagnon du quartier latin. 
L'histoire du docteur Hervé est celle de tous les jeu- 
nes gens qui, sans fortune, sans relations, sans pro- 
tections, osent se lancer dans la plus difficile, la plus 
chanceuse des professions qui soient à Paris, où l'on 
voit, hélas! déjeunes médecins de talent réduits, 
pour vivre, à se mettre à la solde d'infâmes mar- 
chands de drogues. 

Homme vraiment remarquable, ayant la conscien- 
ce de sa valeur, Hervé, ses études terminées, s'était 
dit : Non, je n'irai pas végéter au fond d'une campa- 
gne, je resterai à Paris, j'y deviendrai célèbre, je se- 



140 l'affaire «.erouge 

rai médecin en chef d'un hôpital et grand' croix de 
la Légion d'honneur. 

Pour débuter dans cette voix terminée à l'horizon 
par la plus magnifique des arcs de triomphe, le fu- 
tur académicien s'endetta d'une vingtaine de mille 
francs. Il fallait se meubler, s'improviser un intérieur, 
les loyers sont chers. 

Depuis, armé d'une patience que rien ne peut re- 
buter, armé d'une volonté indomptable et sans inter- 
mittence, il lutte et il attend. Or, qui peut imaginer 
ce que c'est qu'attendre dans certaines conditions? Il 
faut avoir passé par là pour s'en douter. Mourir de 
faim en habit noir, rasé de trais et le sourire aux lè- 
vres 1 Les civilisations raffinées ont inauguré ce sup- 
plice qui fait pâlir les cruautés du poteau des sauva- 
ges. Le docteur qui commence soigne les pauvres 
qui ne peuvent pas payer. Puis le malade est ingrat. 
Convalescent, il presse sur sa poitrine son médecin en 
l'appelant : mon sauveur. Guéri, il raille la faculté, 
et oublie facilement les honoraires dus. 

Après sept ans d'héroïsme, Hervé voit enfin se 
grouper une clientèle. Pendant ce temps il a vécu 
et payé les intérêts exorbitants de sa dette, mais 
il avance. Trois ou quatre brochures, un prix rem- 
porté sans trop d'intrigues ont attiré sur lui l'atten- 
tion. 

Seulement ce n'est plus le vaillant jeune homme 
plein d'espérance et de foi de sa première visite. Il 






^'AFFAIRE LEROUGB 141 

Teat encore, et plus fortement que jamais, arriver, 
réussir, mais il n'espère plus nulle jouissance de son 
succès. 11 les a escomptées et usées les soirs où il n'a 
pas eu de quoi dîner. Si grande que soit sa fortune 
dans l'avenir, il fa payée déjà, et trop cher. Pour 
lui, parvenir n'est plus que prendre une revanche A 
moins de trente-cinq ans, il est blasé sur les dégoûts 
et sur les déceptions et ne croit à rien. Sous les ap- 
parences d'une universelle bienveillance, il cache un 
universel mépris. Sa finesse, aiguisée aux meules de 
la nécessité, lui a nui, on redoute les gens péné- 
trants : il la dissimule soigneusement sous un mas- 
que de bonhomie et de légèreté joviale. 

Et il est bon, et il est dévoué, et il aime ses 
amis. 

Son premier mot en entrant, à peine vêtu, tant il 
s'était hâté, fut : 

— Qu'y a-t-il? 

Noël lui serra silencieusement la main et pour tou- 
te réponse lui montra le lit. 

Le docteur, en moins d'une minute, prit la lampe, 
examina la malade et revint a son ami. 

— Que s'est-il passé? demanda-t-il brusquement. 
J'ai besoin de savoir. 

L'avocat tressaillit à cette question; 

— Savoir quoi? balbutia-t-il. 

— Tout! répondit Hervé. Nous avons affaire aune 
encéphalite. Il n'y a pas à s'y tromper. Ce n'est point 



142 l'affaire lerouge 

une maladie commune, en dépit de l'importance et 
de la continuité des fonctions du cerveau. Quelles 
causes l'ont déterminée? Ce ne sont pas des lésions 
du cerveau ni de la boîte osseuse, ce seront donc de 
violentes affections de l'âme, un immense chagrin, 
une catastrophe imprévue... 

Noël interrompit son ami du geste et l'attira dans 
l'embrasure de la croisée. 

— Oui, mon ami, dit-il à voix basse, madame 
fierdy vient d'être éprouvée par de mortels chagrins; 
elle est dévorée d'angoisses affreuses. Ecoute, Her- 
vé, je vais confier à ton honneur, à ton amitié, notre 
secret : madame Gerdy n'est pas ma mère; elle m'a 
dépouillé, pour faire profiter son fils, de ma for- 
tune et de mon nom. Il y a trois semaines que j'ai 
découvert cette fraude indigne; elle le sait, les suites 
l'épouvantent, et depuis elle meurt minute par mi- 
nute. 

L'avocat s'attendait à des exclamations, à des ques- 
tions de son ami. Mais le docteur reçut sans bron- 
cher cette confidence, il la prenait comme un sim- 
ple renseignement indispensable pour éclairer ses 
soins. 

— Trois semaines, murmura-t-il, tout s'explique. 
A-t-elle paru souffrir pendant ce temps? 

— Elle se plaignait de violents maux de tête, d'é« 
blouissements, d'intolérables douleurs d'oreille; Vile 
attribuait tout cela à des migraines. Mais ne me «a- 



t'AFFAIRB LEROUGB 143 

che rien, Hervé, je t'en prie, cette maladie est-elle 
bien grave? 

— Si grave, mon ami, si habituellement funeste, 
que la médecine en est à compter les cas bien consta- 
tés de guérison. 

— Ah! mon Dieu! 

— Tu m'as demandé la vérité, n'est-ce pas, je te 
la dis. Et si j'ai eu ce triste courage, c'est que je sais 
que cette pauvre femme n'est pas ta mère. Oui, à 
moins d'un miracle, elle est perdue. Mais ce mira- 
cle, on peut l'espérer, le prégarer. Et maintenant, à 
l'œuvre i 



VI 



Onze heures sonnaient à la gare Saint-Lazare quand 
le père Tabaret, après avoir serré la main de Noël, 
quitta sa maison sous le coup de ce qu'il venait d'en- 
tendre. Obligé de se contenir, il jouissait délicieuse- 
ment de sa liberté d'impression. C'est en chancelant 
qu'il fit les premiers pas dans la rue, semblable au 
buveur que surprend le grand air, au sortir d'une 
salle à manger bien chaude. Il était Tadieux, mais 
étourdi en même temps de cette rapide succession 
d'événements imprévus qui l'avaient brusquement 
amené, croyait-il, à la découverte de la vérité* 

En dépit de sa hâte d'arriver près du juge d'ins- 
truction, il neprit pas de voiture. Il sentait le besoin 
de marcher. Il était de ceux à qui l'exercice donne la 
lucidité. Quand il se donnait du mouvement, les 
idées, dans sa cervelle, se classaient et s'emboî- 

18 



146 l'affaire lerougb 

talent comme les grains de blé dans un boisseau 
qu'on agite. 

Sans presser sa marche, il gagna la rue de la 
Chaussée-d'Antin, traversa le boulevard, dont les ca- 
fés resplendissaient, et s'engagea dans la rue Riche- 
lieu. 

Il allait, sans conscience du monde extérieur, tré- 
buchant aux aspérités du trottoir ou glissant sur le 
pavé gras. S'il suivait le bon chemin, c'était par un 
instinct purement machinal, la bête le guidait. Son 
esprit courait les champs des probabilités et suivait 
dans les ténèbres le fil mystérieux dont il avait, à la 
Jonchère, saisi l'imperceptible bout. 

Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, 
sans s'en douter il parlait haut, se souciant peu des 
oreilles indiscrètes où pouvaient tomber ses exclama- 
tions et ses lambeaux de phrases. A chaque pas on 
rencontre ainsi, dans Paris f de ces gens qu'isole, au 
milieu de la foule, leur passion du moment, et qui 
confient aux quatre vents du ciel leurs plus chers se- 
crets, pareils à des vases fêlés qui laissent se répan- 
dre leur contenu. Souvent les passants prennent pour 
des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi des 
curieux les suivent, qui s'amusent à recueillir d'é- 
tranges confidences. C'est une indiscrétion de ce gen- 
re qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si ri- 
che. Lambreth, l'assassin de la rue de Venise, se 
perdit ainsi. 



L*AFFAIRE LER0UGE 147 

— Quelle veine! disait le père Tabaret, quelle 
chance incroyable ! Gévrol a beau dire, le hasard est 
encore le plus grand des agents de police. Qui au- 
rait imaginé une pareille histoire ! Je n'étais pour- 
tant pas loin de la réalité. J'avais flairé un en- 
fant là-dessous. Mais comment soupçonner une sub- 
stitution? un moyen si usé que les dramaturges 
n'osent plus s'en servir au boulevard. Voilà qui 
prouve bien le danger des idées préconçues en po- 
lice. On s'effraye de l'invraisemblance, et c'est Tin- 
vraisemblance qui est vraie. On recule devant l'ab- 
surde, et c'est à l'absurde qu'il faut pousser. Tout 
est possible. 

Je ne donnerais pas ma soirée pour mille écus. Je 
fais d'une pierre deux coups; je livre le coupable et 
je donne à Noël un fier coup d'épaule pour recon^ 
quérir son état civil. En voilà un qui certes est digne 
de sa bonne fortune! Pour une fois, je ne serais pas 
fâché de voir arriver un garçon élevé à l'école du 
malheur. Bast! il sera comme les autres. La prospé- 
rité lui tournera la tête. Ne parlait-il pas déjà de ses 
ancêtres... Pauvre humanité! il était à pouffer de 
rire... C'est cette Gerdy qui me surprend le plus. Une 
femme à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confes- 
sion. Quand je pense que j'ai failli la demander en 
mariage, l'épouser! Brrr... 

A cette idée le bonhomme frissonna. Il se vit ma- 
rié, découvrant tout à coup le passé de madame Ta- 



148 l'affaire lerouge 

baret, mêlé à un procès scandaleux, compromis, ri- 
diculisé. 

— Quand je pense, poursuivît-il, que mon Gévrol 
court après l'homme aux boucles d'oreilles! Trime, 
mon garçon, trime, les voyages forment la jeunesse. 
Sera-t-il assez vexé ! Il va m'en vouloir à la mort. Je 
m'en moque un peul Si on voulait me faire des mi- 
sères, M. Daburon me protégerait. En voilà un à qui 
je vais tirer une épine du pied. Je le vois d'ici ou- 
vrant des yeux comme des soucoupes, quand je lui 
dirai : « Je le tiens! » Il pourra se vanter de me de- 
voir une fière chandelle. Ce procès va lui faire hon- 
neur ou la justice n'est pas la justice. On va le nom- 
mer au moins officier de la Légion d'honneur. Tant 
mieux! Il me revient, ce juge-là. S'il dort je vais lui 
servir un agréable réveil. Va-t-il m'accabler de ques- 
tions ! Il voudra connaître des fins, trouver la petite 
bête. 

Le père Tabaret, qui traversait le pont des Saints- 
Pères, s'arrêta brusquement. 

— Des détails I dit-il, c'est que je n'en ai pas; je ne 
sais la chose qu'en gros. 

Il se remit à marcher en continuant : 

— Ils ont raison, là-bas, je suis trop passionné; je 
m'emballe, comme dit Gévrol. Tandis que je tenais 
Noël, je devais lui tirer les vers du nez, lui extraire 
une infinité de renseignements utiles, je n'y ai pas 
seulement songé. Je buvais ses paroles; j'aurais vou- 






l'affaire lerougb i49 

lu qu'il me les racontât toutes en deux mots. C'est 
cependant naturel, cela; quand on poursuit un cerf, 
on ne s'arrête pas à tirer un merle. C'est égal, je n'ai 
pas su mener cet interrogatoire. D'un autre côté, en 
insistant, je pouvais éveiller la défiance de Noël, le 
mettre à même de deviner que je travaille pour la 
rue de Jérusalem. Certes, je n'en rougis pas, j'en tire 
même vanité, cependant j'aime autant qu'on ne s'en 
doute pas. Les gens sont si bêtes qu'ils ne peuvent 
pas sentir la police qui les protège et qui les gar- 
de. Maintenant, du calme et de la tenue, nous voici 
arrivé. 

M. Daburon venait de se mettre au lit, mais il 
avait laissé des ordres à son domestique. Le père Ta- 
baret n'eût qu'à se nommer pour être aussitôt intro- 
duit dans la chambre à coucher du magistrat. 

A la vue de son agent volontaire, le juge se dressa 
vivement. 

— Il y a quelque chose d'extraordinaire, dit-il; 
qu'avez-vous découvert, tenez-vous un indice? 

— Mieux que cela, répondit le bonhomme souriant 
d'aise. 

— Dites vite. 

— Je tiens le coupable! 

Le père Tabaret dut être content, il produisait 
son effet, un grand effet; le juge avait bondi dans 
son lit. 

— Déjà, fit-il, 2st-ce possible? 

13* 



150 l'affaire lerouge 

— J'ai l'honneur de répéter à monsieur le juge 
d'instruction, reprit le bonhomme, que je connais 
l'auteur du crime de la Jonchère. 

— Et moi, fit le juge, je vous proclame le plus 
habile de touô les agents passés et futurs. Je ne ferai 
certes plus une instruction sans votre concours. 

— Monsieur le juge est trop bon, je ne suis que 
pour bien peu de chose dans cette trouvaille, le ha- 
sard seul... 

— Vous êtes modeste, monsieur Tabaret : le ha- 
sard, voyez-vous, ne sert que les hommes lorts, et 
c'est ce qui indigne les sots. Mais je vous en prie, 
asseyez-vous et parlez. 

Alors, avec une lucidité et une précision dont on 
l'aurait cru incapable le vieux policier rapporta au 
juge d'instruction tout ce que lui avait appris Noël. 
Il cita de mémoire les lettres sans presque y changer 
une expression. 

— Et ces lettres, ajouta-t-il, je les ai vues, et j'en 
ai même escamoté une pour faire vérifier l'écriture. 
La voici. 

— Oui! murmura le magistrat, oui, monsieur Ta- 
baret, vous connaissez le coupable. L'évidence est là 
«Jui brille à aveugler. Dieu l'a voulu ainsi : le crime 
engendre le crime. La faute énorme du père a fait 
du fils un assassin. 

— Je vous ai tu les noms, monsieur, reprit le père 
Tabaret, je voulais avant connaître votre pensée*.. 



l'affaire lerouge 131 

— Oh. ! vous pouvez les dire, interrompit le juge 
avec une certaine animation, si haut qu'il faille frap- 

' per, un magistrat français n'a jamais hésité. 

— Je le sais, monsieur, mais c'est haut, allez, 
Cette fois. Le père qui a sacrifié son fils légitime à 
son bâtard est le comte Rhéteau de Commarin, et 
l'assassin de la veuve Lerouge est le bâtard, le vi- 
comte Albert de Commarin. 

Le père Tabaret, en artiste habile, avait lancé ce» 
noms avec une lenteur calculée, comptant bien qu'ils 
produiraient une énorme impression. Son attente fut 
dépassée. 

M. Daburon fut frappé de stupeur. Il demeura im- 
mobile, les yeux agrandis par l'étonnement. Machi- 
nalement il répétait comme un mot vide de sens et 
qu'on s'apprend : 

— Albert de Commarin, Albert de Commarin ! 

— Oui, insista le père Tabaret, le noble vicomte» 
C'est à n'y pas croire, je le sais bien. 

Mais il s'aperçut de l'altération des traits du juge 
d'instruction, et, un peu effrayé, il s'approcha du 
lit. 

— Est-ce que M. le juge se trouverait indisposé? 
demanda-t-il. 

— Non, répondit M. Daburon, sans trop savoir ce 
qu'il disait, je me porte très-bien; seulement la sur- 
prise, l'émotion... 

— Je comprends cela, fit le bonhomme. 



152 l'affaire lerougb 

— N'est-ce pas, vous comprenez; j'ai besoin d'être 
seul un moment. Mais ne vous é^ignez cas ; xi nous 
faut causer de cette affaire longuement. Veuillez donc 
passer dans mon cabinet, il doit encore y avoir du 
feu ; je vous rejoins à l'instant. 

Alors M. Daburon se leva lentement, endossa une 
robe de chambre et s'assit ou plutôt se laissa tomber 
dans un fauteuil. Son visage, auquel, dans l'exercice 
de ses austères fonctions, il avait su donner l'immo- 
bilité du marbre, reflétait de cruelles agitations et 
ses yeux trahissaient de rudes angoisses. 

C'est que ce nom de Commarin, prononcé à l'im- 
proviste, réveillait en lui les plus douloureux souve- 
nirs et ravivait une blessure mal cicatrisée. Il lui 
rappelait, ce nom, un événement qui brusquement 
avait éteint sa jeunesse et brisé sa vie. Involontaire- 
ment, il se reportait à cette époque comme pour en 
savourer encore toutes les amertumes. Une heure 
avant elle lui semblait bien éloignée et déjà perdue 
dans les brumes du passé ; un mot avait suffi pour 
qu'elle surgît nette et distincte. Il lui paraissait, 
maintenant, que cet événement auquel se mêlait Al- 
bert de Commarin datait d'hier. Il y avait deux ans 
bientôt de cela ! 

Pierre-Marie Daburon appartient à l'une des plus 
vieilles familles du Poitou. Trois ou quatre de ses 
ancêtres ont rempli successivement les charges les 
plus considérables de la province. Comment ne lé- 



L'AFFAIRE LER0UGE 153 

guèrent-ils pas un titre et des armes à leurs descen- 
dants? 

Le père du magistrat réunit, assure-t-on, autour 
du vilain castel moderne qu'il habite, pour plus de 
huit cent mille francs de bonnes terres. Par sa mère, 
une Cotte vise-Luxé, il tient à toute la haute noblesse 
poitevine, une des plus exclusives qui soient en 
France, comme chacun sait. 

Lorsqu'il fut nommé à Paris, sa parenté lui ouvrit 
tout d'abord cinq ou six salons aristocratiques et il 
ne tarda pas à étendre le cercle de ses relations. 

Il n'avait pourtant aucune des précieuses qualités 
qui fondent et assurent les réputations de salon. Il 
était froid, d'une gravité touchant à la tristesse, ré- 
servé et, de plus, timide à l'excès. Son esprit man- 
quait de brillant et de légèreté; il n'avait pas la re- 
partie vive et souvent l'à-propos le trahissait. Il 
ignorait absolument l'art aimable de causer sans rien 
dire, il ne savait ni mentir ni lancer avec grâce un 
fade compliment. Comme tous les hommes qui sen- 
tent vivement et profondément, il était inhabile à 
traduire sur-le-champ ses impressions. Il lui fallait 
la réflexion et le retour sur soi-même. 

Cependant, on le rechercha pour des qualités plus 
solides : pour la noblesse de ses sentiments, pour son 
caractère, pour la sûreté de ses relations. Ceux qui 
le virent dans l'intimité apprécièrent vite la rectitude 
de son jugement, son bon sens sain et vif arrivant sans 



154 l'affaire lerouge 

effort au piquant. On découvrit sous son écorce un 
peu froide un cœur chaud pour ses amis, une sensi- 
bilité excessive, une délicatesse presque féminine. 
Enfin, si dans un salon peuplé d'indifférents et de 
niais il était éclipsé, il triomphait dans un petit 
cercle où il se sentait réchauffé par une atmosphère 
sympathique. 

Insensiblement, il s'habitua à sortir beaucoup. Il 
ne croyait pas que ce fût du temps perdu. Il estimait, 
sagement peut être, qu'un magistrat a mieux à taire 
qu'à rester enfermé dans son cabinet, en compagnie 
des livres de la loi. Il pensait qu'un homme appelé à 
juger les autres doit les connaître, et, pour cela, les 
étudier. Observateur attentif et discret, il examinait 
autour de lui le jeu des intérêts et des passions, 
s' exerçant à démêler et à manœuvrer au besoin les 
ficelles des pantins qu'il voyait se mouvoir autour de 
lui. Pièce à pièce, pour ainsi dire, il tâchait de dé- 
monter cette machine compliquée et si complexe qui 
s'appelle la société et dont il était chargé de surveil- 
ler les mouvements, de régler les ressorts et d'entre- 
tenir les rouages. 

Tout à coup, vers le commencement de l'hiver de 
1860 à 1861, M. Daburon disparut. Ses amis le cher- 
chaient, on ne le rencontrait nufle part. Que deve- 
nait-il? On s'enquit, on s'informa, et on apprit qu'il 
payait presque toutes ses soirées chez madame la 
marquise d'Arlange. 



l'affaire lerougb 155 

La surprise fut grande ; elle était naturelle. 

Cette chère marquise était, ou plutôt est, car elle 
est encore de ce monde, une personne qu'on trou- 
vait arriérée* et rococo dans le cercle des douairières 
de la princesse de Southenay. Elle est à coup sûr le 
&gs le plus singulier fait par le dix-huitième siècle 
au nôtre. Comment, par quel procédé merveilleux 
a-t-elle été conservée telle que nous la voyons ? On 
s'interroge en vain. On jurerait à l'entendre qu'elle 
était hier à Tune de ces soirées de la reine où ou 
jouait si gros îeu, au grand désespoir de Louis XVI, 
et où les grandes dames trichaient ouvertement à 
qui mieux mieux. Mœurs, langage, habitudes, cos- 
tume presque, elle a tout gardé de ce temps sur le- 
quel on n'a guère écrit que pour le défigurer. Sa 
seule vue en dit plus qu'un long article de revue, une 
heure de sa conversation plus qu'un volume. 

Elle est née dans une petite principauté allemande 
où s'étaient réfugiés ses parents en attendant le châ- 
timent et le repentir d'un peuple égaré et rebelle. 
Elle a été élevée, elle a grandi sur les genoux de 
vieux émigrés, dans quelque salon très-antique et 
très-doré, comme dans un cabinet de curiosités. Son 
esprit s'était éveillé au bruit de conversations anté» 
diluviennes, son imagination avait été frappée de 
raisonnements à peu près aussi concluants que ceux 
d'une assemblée de sourds convoqués pour juger une 
œuvre de Félicien David. Là elle avait puisé un fond 



156 l'affaire lèrouge 

d'idées qui, appliquées à la société actuelle, sont 
grotesques, comme le seraient celles d'un enfant en- 
fermé jusqu'à vingt ans dans un musée assyrien. 

L'Empire, la Restauration, la monarchie de Juil- 
let, la seconde République, le second Empire ont dé- 
filé sous ses fenêtres sans qu'elle ait pris la peine de 
les ouvrir. Tout ce qui s'est passé depuis 89, elle le 
considère comme non avenu. C'est un cauchemar, et 
elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde 
tout avec ses jolies besicles qui font voir ce qu'on 
veut et non ce qui est, et qu'on vend chez les mar- 
chands d'illusions. 

A soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte com- 
me un arbre, et n'a jamais été malade. Elle est d'une 
vivacité, d'une activité fatigante, et ne peut tenir en 
place que lorsqu'elle dort ou qu'elle joue au piquet, 
son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, 
mange comme un vendangeur et boit sec. Elle pro- 
fesse un mépris non déguisé pour les femmelettes de 
notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau 
et arrosent d'eau claire de grands sentiments qu'elles 
entortillent de longues phrases. En tout elle a tou- 
jours été et est encore très-positive. Sa parole est 
prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas 
devant le mot propre. S'il sonne mal à quelque 
oreille débcate, tant pis ! Ce qu'elle déteste le plus, 
c'est l'hypocrisie. Elle croit à Dieu, mais elle croit 
aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion est 



l'affaire leroege 157 

des plus problématiques. Pourtant elle est au mieux 
avec son curé, et ordonne de soigner son dîner les 
jours où elle lui fait l'honneur de l'admettre à sa ta- 
ble. Elle doit le considérer comme un subalterne utile 
à son salut et fort capable de lui ouvrir les portes du 
paradis. 

Telle qu'elle est, on la fuit comme la peste. On re- 
doute son verbe haut, son indiscrétion terrible, et le 
franc parler qu'elle affecte pour avoir le droit de 
dire en face toutes les méchancetés qui lui passent 
par la tête. 

De toute sa famille, il ne lui reste plus que la fille 
de son fils mort fort jeune. 

D'une fortune très-considérable jadis, relevée en 
partie par l'indemnité, mais administrée à la diable, 
elle n'a su conserver qu'une inscription de vingt mille 
francs de rente sur le grand-livre, et qui vont dimi- 
nuant de jour en jour. Elle est aussi propriétaire du 
joli petit hôtel qu'elle habite, près des Invalides, 
situé entre une cour assez étroite et un vaste jardin. 

Avec cela, elle se trouve la plus infortunée des 
créatures de Dieu et passe la moitié de sa vie à crier 
misère. De temps à autre, après quelque folie un peu 
forte, elle confesse qu'elle redoute surtout de mourir 
à l'hôpital. 

Un ami de M. Daburon le présenta c1>jz la mar- 
quise d'Arlange. Cet ami l'avait entraîné en un mo- 
ment de bonne humeur, en lui disant : 

14 



158 l'affaire lerougb 

— Venez, je prétends vous montrer un phénomène, 
une revenante en chair et en os. 

La marquise intrigua fort le magistrat, la première 
fois qu'il fut admis à cette fùte de lui présenter ses 
hommages. La seconde fois elle l'amusa beaucoup et 
pour cette raison il revint. Mais elle ne l'amusait 
plus depuis longtemps lorsqu'il restait l'hôte assidu 
et fidèle du boudoir rose tendre où elle passait sa 
vie. 

Madame d'Arlange l'avait pris en amitié et se ré- 
pandait en éloges sur son compte. 

— Un homme délicieux, ce jeune robin, disait- 
elle, délicat et sensible. Il est assommant qu'il ne 
soit pas né. On peut le voir nonobstant, ses pères 
étaient fort gens de bien et sa mère était une Gotte- 
vise qui a mal tourné. Je lui veux du bien et je l'a- 
vancerai dans le monde de tout mon crédit. 

La plus grande preuve d'amitié qu'elle lui donnât, 
était d'articuler son nom comme tout le monde. Elle 
avait conservé cette affectation si comique de ne pou- 
voir retenir le nom des gens qui ne sont pas nés et 
qui par conséquent n'existent pas. Elle tenait si fort 
à les défigurer, que si, par inadvertance, elle pro- 
nonçait bien, elle se reprenait aussitôt. Dans les pre- 
miers temps, à la grande réjouissance du juge d'ins- 
truction., elle avait estropié son nom de mille maniè- 
res. Successivement elle avait dit : Taburon, Dabiron, 
Maliron, Laliron, Laridon. Au bout de trois mois elle 



l'affaire lerougb 159 

disait net et franc Daburon, absolument comme s'il 
eût été duc de quelque chose et seigneur d'un lieu 
quelconque. 

A certains jours, elle s'efforçait de démontrer au 
magistrat qu'il était noble ou devait l'être. Elle eût 
été ravie de le voir s'affubler d'un titre et camper un 
casque sur ses cartes de visite. 

— Comment, disait-elle, vos pères, qui furent gens 
de robe éminents, n'eurent-ils pas l'idée de se faire 
décrasser, d'acheter une savonnette à vilain ? Vous 
auriez aujourd'hui des parchemins présentables. 

— Mes ancêtres ont eu de l'esprit, répondait M. Da- 
buron, ils ont mieux aimé être les premiers des bour- 
geois que les derniers des nobles. 

Sur quoi la marquise expliquait, démontrait et 
prouvait qu'entre le plus gros bourgeois et le plus 
mince hobereau, il y a un abîme que tout l'argent du 
globe ne saurait combler. 

Mais ceux que surprenait tant l'assiduité de M. Da- 
buron près de « la revenante » ne connaissaient pas 
la petite-fille de la marquise ou du moins ne se la 
rappelaient pas. Elle sortait si rarement! La vieille 
dame n'aimait pas à s'embarrasser disait-elle, d'une 
jeune espionne qui la gênait pour causer et conter 
ses anecdotes. 

Claire d'Arlange venait d'avoir dix-sept ans. C'é- 
tait une jeune fille bien gracieuse et bien douce, ra- 
vissante de naïve ignorance. Elle avait des cheveux 



160 l'affaire lerouge 

blonds cendrés, fins et épais, qu'elle relevait d'habi- 
tude négligemment, et qui retombaient en grosses 
grappes sur son cou du dessin le plus pur. Elle était 
un peu svelte encore, mais sa physionomie rappelait 
les plus célestes figures du Guide. Ses yeux bleus, 
ombragés de longs cils plus foncés que ses cheveux, 
avaient surtout une adorable expression. 

Un certain parfum d'étrangeté ajoutait encore au 
charme déjà si puissant de && personne. Cette étran- 
geté, elle la devait à la marquise. On admirait avec 
surprise ses façons d'un autre âge. Elle avait de plus 
que sa grand'mère de l'esprit, une instruction suffi- 
sante et des notions assez exactes sur le monde au 
milieu duquel elle vivait. 

Son éducation, sa petite science de la vie réelle, 
Claire les devait à une sorte de gouvernante sur qui 
madame d'Arlange se déchargeait des soucis que 
donnait cette « morveuse. » 

Cette gouvernante, mademoiselle Schmidt, prise 
les yeux fermés, se trouva, par le plus grand des ha- 
sards, savoir quelque chose et être honnête par- des- 
sus. Elle était ce qui se voit souvent de l'autre côté 
du Rhin, tout à la fois romanesque et positive, d'une 
sensibilité larmoyante, et cependant d'une vertu 
exactement sévère. Cette brave personne sortit Claire 
du domaine de la fantaisie et des chimères où l'en- 
tretenait la marquise, et dans son enseignement, fit 
preuve d'un vrai bon sens. Elle dévoila à son élève 



^AFFAIRE LEROUGE 161 

les ridicules de sa grand'mère, et lui apprit à les évi- 
ter sans cesser de les respecter. 

Chaque seiv, en arrivant chez madame d'Arlange, 
M. Daburon était sûr de trouver mademoiselle Claire 
assise près de 3a grand'mère, et c'est pour cela qu'il 
venait. 

Tout en écoutant d'une oreille distraite les rado- 
tages de la vieille dame et ses interminables anec- 
dotes de l'émigration, il regardait Claire comme un 
fanatique regarde son idole. Il admirait ses longs 
cheveux, sa bouche charmante, ses yeux qu'il trou- 
vait les plus beaux du monde. 

Tîien souvent, dans son extase, il arrivait de ne plus 
savoir au juste où il se trouvait. Il oubliait absolu- 
ment la marquise et n'entendait plus sa voix de tête 
qui entrait dans le tympan comme une aiguille à tri- 
coter. Il répondait alors tout de travers, commettait 
les plus singuliers quiproquos, qu'il tâchait après d'ex- 
pliquer. Ce n'était pas la peine. Madame d'Arlange 
ne s'apercevait pas des absences de son courtisan. 
Ses demandes étaient si longues que les réponses lui 
importaient peu. Ayant an auditoire, elle se tenait 
satisfaite, pourvu que, de temps en temps, il donnât 
signe de vie. 

Lorsqu'il fallait s'asseoir à la table de piquet, il 
l'appelait tout bas le banc des travaux forcés; le ma- 
gistrat maudissait le jeu et son détestable inventeur. 
11 n'en était pas plus attentif à ses cartes. Il se trom- 

14* 



162 l'affaire lerougb 

paît à tout moment, écartait sans voir et oubliait de 
couper. La vieille dame se plaignait de ces distrac- 
tions continuelles, mais elle en profitait sans vergo- 
gne. Elle regardait L'écart, changeait les cartes qui 
lui déplaisaient, comptait audacieusement des points 
fantastiques, et, à la fin, empochait sans pudeur ni 
remords l'argent ainsi gagné. 

La timidité de M. Dahuron était extrême, Claire 
était farouche à l'excès, ils ne se parlaient jamais. 
Pendant tout l'hiver, le juge n'adressa pas dix fois la 
parole directement à la jeune fille. Encore, à chaque 
fois avait -il appris par cœur, mécaniquement, la 
phrase qu'il se proposait de lui dire, sachant bien 
que sans cette précaution il s'exposait à rester court. 

Mais au moins il la voyait, il respirait le même air 
qu'elle, il entendait sa voix harmonieuse et pure 
comme les vibrations du cristal, il s'enivrait d'une 
odeur très-douce qu'elle portait, et qu'il comparait 
aux plus célestes parfums. 

Jamais il n'avait pu prendre sur lui de lui deman- 
der le nom de cette odeur, mais après mille recher- 
ches qui le firent passer pour un fou chez trois ou 
quatre parfumeurs* il l'avait enfin trouvée. Il en 
avait tout imprégné chez lui, jusqu'aux dossiers qui 
B'amoncelaient sur son bureau. 

A force de regarder les yeux qu'il trouvait subli- 
mes, il avait fini par en connaître toutes les expres- 
sions. Il croyait y lire toutes les pensées de celle qu'il 



l'affaire lerougb 163 

adorait, et par là regarder dans son âme comme par 
une fenêtre ouverte. — « Elle est contente, aujour- 
d'hui, » se disait-il; alors il était gai. D'autres fois il 
pensait : — « Elle a eu quelque chagrin dans la jour- 
née. » Aussitôt il devenait triste. 

L'idée de demander ia main de Claire s'était, à 
bien des reprises, présentée à l'esprit de M. Daburon; 
Jamais il n'avait osé s'y arrêter. Connaissant les prin- 
cipes de la marquise, la sachant affolée de sa nobles- 
se, intraitable sur l'article mésaillance, il était con- 
vaincu qu'elle l'arrêterait au premier mot par un : 
non! fort sec, sur lequel jamais elle ne reviendrait. 
Tenter une ouverture, c'est donc risquer, sans chan- 
ces de réussite, son bonheur présent qu'il trouvait 
immense, car l'amour vit de misères. 

— Une fois repoussé, pensait-il, la maison me sera 
fermée. Alors adieu toute félicité en cette vie, c'en 
est fait de moi. 

D'un autre côté, il se disait fort sensément qu'un 
autre pouvait très-bien voir mademoiselle d'Arlange, 
l'aimer par conséquent, la demander et l'obtenir. 

Dans tous les cas, hasardant une demande ou hé- 
sitant encore, il devait sûrement la perdre dans un 
temps donné. Au commencement du printemps il se 
décida. 

Par une belle après-midi du mois d'avril il se di- 
rigea vers l'hôtel d'Arlange, ayant certes besoin de 
plus de bravoure qu'il n'en faut au soldat qui af- 



164 l'affaire lerougb 

fronte une.îmtterie. Lui aussi, il se disait : Vaincre 
ou mourir. 

La marquise, sortie aussitôt après son premier dé- 
jeuner, venait de rentrer. Elle était dans une colère 
épouvantable et poussant des cris d'aigle. 

Voici ce qui était arrivé : La marquise avait fait 
exécuter quelques travaux par un peintre, son voi- 
sin; il y avait de cela huit ou dix mois. Cent fois 
l'ouvrier s'était présenté pour toucher le montant de 
son mémoire, cent fois on l'avait congédié en lui di- 
sant de repasser. Las d'attendre et de courir, il avait 
fait citer en conciliation devant le juge de paix la 
haute et puissante dame d'Arlange. 

La citation avait exaspéré la marquise, pourtant 
elle n'en avait soufflé mot à personne, ayant décidé 
dans sa sagesse qu'elle se transporterait au tribunal, 
à la seule fin de demander justice et de prier le juge 
de paix de réprimander vertement le peintre impu- 
dent qui avait osé la tracasser pour une misérable 
somme d'argent, une vétille. 

Le résultat de ce beau projet se devine. Le juge 
de paix fut obligé de faire expulser de force de son 
cabinet l'entêtée marquise. De là sa fureur. 

M- Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, 
à demi déshabillée, toute décoiffée, plus rouge qu'une 
pivoine, entourée des débris des porcelaines et des 
cristaux tombés sous sa main dans le premier mo- 
ment. Pour comble de malheur, Claire et sa gouver- 



L AFFAIRE LER0UGE 165 

nante étaient sorties. Une femme de chambre était 
occupée à inonder l'infortunée marquise de toutes 
sortes d'eaux propres à calmer les nerfs. 

Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de 
la sainte frinité même. En un peu plus d'une demi- 
heure, avec force interjections et plus d'imprécations 
encore, elle narra son odyssée. 

— Comprenez-vous ce juge! s'écria-t-elle. Ce doit 
être quelque frénétique jacobin, quelque fils des for- 
cenés qui ont trempé leurs mains dans le sang du roi. 
Oui, mon ami ! je lis la stupeur et l'indignation sur 
votre visage... il a donné raison à cet impudent drôle 
à qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du tra- 
vail! Et comme je lui adressais de sévères remon- 
trances, ainsi qu'il était de mon devoir, il m'a fait 
chasser. Chasser! moi!... 

A ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste 
terrible de menace. Dans son brusque mouvement 
elle atteignit un flacon que tenait la femme de cham- 
bre, un flacon superbe qui alla se briser à l'extrémité 
du boudoir. 

— Bête! maladroite, sotte ! cria la marquise. 

M. Daburon, tout étourdi d'abord, entreprit de 
calmer un peu l'exaspération de madame d'Arlange. 
Elle ne lui laissa pas prononcer trois paroles. 

— Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous 
m'êtes tout acquis, je le sais. Je compte que vous 
allez vous mettre en mouvement, et que, grâce à votre 



166 l'affaire lerouge 

crédit et à vos amis, ce croquant de peintre et ce noir 
scélérat de juge seront jetés dans quelque basse fosse 
pour leur apprendre le respect que Ton doit a une 
femme de ma sorte. 

Le magistrat ne se permit pas même de sourire à 
cette demande imprévue. Il avait entendu bien d'au- 
tres énormités sortir de la bouche de madame d'Ar- 
lange, sans s'en moquer jamais, n'était-elle pas la 
grand'mère de Claire. Pour cela, il la chérissait et 
la vénérait. Il la bénissait de sa petite-fille, comme 
parfois un promeneur bénit Dieu pour la petite fleur 
au parfum sauvage qu'il cueille près d'un buisson. 

Les fureurs de la vieille dame étaient terribles ; 
elles étaient longues aussi. Elles pouvaient, comme 
la colère d'Achille, durer cent chapitres. Au bout 
d'une heure pourtant, elle était ou semblait complè- 
tement apaisé. On avait relevé ses cheveux, réparé le 
désordre de sa toilette et ramassé les tessons. 

Vaincue par sa violence même, la réaction s'en 
mêlant, elle gisait épuisée et geignante dans son fau- 
teuil. 

Ce résultat magnifique et qui surprenait bien la 
femme de chambre , était dû au magistrat. Pour 
l'obtenir, II avait eu recours à toute son habileté, 
déployé une angélique patience et usé de ménage- 
ments infinis. 

Son triomphe était d'autant plus méritoire qu'il 
arrivait fort mal préparé à cette bataille. Cet inci- 



L'AFFAIRE LER0UGB 167 

dent baroque renversait ses projets. Pour «ne fois 
qu'il s'était senti la résolution de parler, l'événement 
se déclarait contre lui. Il fit contre fortune bon cœur. 

S'armant de sa grande éloquence dô palais, il 
versa des douches glacées sur le cerveau de l'irrita- 
ble marquise. Il lui administra à hautes doses ces 
périodes interminables qui sont les pelotes de ficelles 
du style et la gloire de nos avocats généraux. Il n'é- 
tait pas si fou de la contredire; il caressa au contraire 
sa marotte. 

Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla 
comme il faut de la Révolution, maudit ses erreurs, 
déplora ses crimes et s'attendrit sur ses suites si dé- 
sastreuses pour les honnêtes gens. De l'infâme Marat, 
grâce à d'habiles transitions, il arriva au coquin de 
juge de paix. Il flétrit en termes énergiques la scan- 
daleuse conduite de ce magistrat et blâma hautement 
ce croquant de peintre. Cependant il était d'avis de 
leur faire grâce de la prison. Ses conclusions furent 
qu'il serait peut être prudent, sage, noble même de 
payer. 

Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n'étaient 
pas prononcées que madame d'Arlange se trouvait 
debout dans la plus fière attitude. 

— Payer ! dit-elle^ pour que ces scélérats persis- 
tent dans leur endurcissement! Les encourager par 
une faiblesse coupable ! Jamais. D'ailleurs pour payer 
il faut de l'argent et je n'en ai pas. 



168 L*AFFAIRE LEROUGB 



" l 



. — Oh! fît le juge, il s'agit de 87 francs. 

— Ce n'c^t donc rien, cela! répondit la marquise.' 
Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le magis- 
trat. On voit bien que vous avez de l'argent. Vos 
pères étaient des gens de rien et la Révolution a 
passé à cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait 
même si elle ne leur a pas profité ! Elle a tout pris 
aux d'Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas? 

— Mais, madame la marquise, bien des choses. On 
vous ruinera en frais ; vous recevrez du papier tim- 
bré, les huissiers viendront, on vous saisira. 

— Hélas I s'écria la vieille dame , la Révolution 
n'est pas finie. Nous y passerons tous, mon pauvre 
Daburon ! Ah ! vous êtes bien heureux d'être peuple, 
vous 1 Je vois bien qu'il me faudra payer sans délai, 
et c'est affreusement triste pour moi qui n'ai rien et 
qui suis forcée de m'imposer de si grands sacrifices 
pour ma petite-fille. 

Le magistrat savait sa marquise sur le doigt. Ce 
mot sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, 
qu'involontairement, à demi-voix, il répéta : 

— Des sacrifices? 

— Certainement, reprit madame d'Arlange. Sans 
elle, vivrais-je comme je le fais, me refusant tout 
pour nouer les deux bouts? Nennil Feu le marquis 
m'a souvent parlé des tontines instituées par M. de 
Caloîine, où l'argent rend beaucoup. Il doit en exister 
encore de pareilles. N'était ma petite-fille, j'y met* 



i/afpaire lerougb !69 

trais tout ce que j'ai à fonds perdus. De cette ma- 
nière, j'aurais de quoi manger. Mais je ne m'y déci- 
derai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d'une 
mère , et je garde tout mon bien pour ma petite 
Claire. 

Ce dévouement parut si admirable à M. Daburon 
qu'il ne trouva pas un mot à répliquer. 

— Ah ! cette chère enfant me tourmente terrible- 
ment, continua la marquise. Tenez, Daburon, je puis 
bien vous l'avouer, il me prend des vertiges quand 
je pense à son établissement. 

Le juge d'instruction rougit de plaisir. L'occasion 
lui arrivait au galop, elle allait passer à sa portée, à 
lui de l' entrefourcher. 

— Il me semble, balbutia-t-il, qu'établir mademoi- 
selle Claire doit être facile. 

— Non, malheureusement. Elle est assez ragoû- 
tante, je l'avoue, quoiqu'un peu gringalette, mais 
cela ne sert de rien. Les hommes sont devenus d'une 
vilenie qui me fait mal au cœur. Ils ne s'attachent 
plus qu'à l'argent. Je n'en vois pas un qui ait assez 
d'honnêteté pour prendre une d'Arlange avec ses 
beaux yeux en manière de dot. 

— Je crois que vous exagérez, madame, fit timi- 
dement le juge. 

— Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille 
que ia vôtre. D'ailleurs, si je marie Claire, mon gen- 
dre me suscitera mille tracas, à ce qu'assure mon 

/ 15 



170 l'aifaire lerougb 

procureur. On me contraindra, paraît-il, à rendre 
des comptes, comme si j'en tenais! C'est une hor- 
reur 1 Ah! si cette petite Claire avait bon cœur, elle 
prendrait bien gentiment le voile dans quelque cou- 
vent. Je me saignerais aux quatre veinée pour faire 
la dot nécessaire. Mais elle n'a aucuue affection pour 
moi. 

M. Daburon comprit que le moment de parler était 
venu. Il rassembla tout son courage, comme un ca- 
valier rassemble son cheval au moment de lui faire 
franchir un fossé, et d'une voix assez ferme, il com- 
mença : 

— Eh bien! madame la marquise, je connaisse 
crois, un parti pour mademoiselle Claire. Je sais un 
honnête homme qui l'aime et qui ferait tout au monde 
pour la rendre heureuse. 

— Ça, dit madame d'Arlange, c'est toujours sous- 
entendu. 

— L'homme dont je vous parle, continua le juge, 
est encore jeune et riche. Il serait trop heureux de 
recevoir mademoiselle Claire sans dot. Non-seule- 
ment il ne vous demanderait pas de comptes, maia 
il vous supplierait de disposer de votre bien à votre 
guise. 

— Peste ! Daburon mon ami, vous n'êtes point une 
bête, vous, exclama la vieille dame. 

— S'il vous en coûtait de placer votre fortune 
en viager, ajouta le magistrat, votre gendae vous 



l'affaire lerougb 171 

servirait une rente suffisante pour combler la diffé- 
rence... 

— Ali! j'étouffe, interrompit la marquise. Com- 
ment ! vous connaissez un homme comme ça et vous 
ne m'en avez jamais parlé! vous devriez déjà me 
l'avoir, présenté. 

— Je n'osais, madame, je craignais... 

— Vite! quel est ce gendre admirable, ce merle 
blanc, où niche-t-il? 

Le juge eut le cœur serré d'une angoisse terrible. 
11 allait jouer son bonheur sur un mot. 

Enfin, comme s'il eût senti qu'il disait une énor- 
mité, il balbutia : 

— C'est moi, madame... 

Sa voix, son regard, son geste suppliaient. Il était 
épouvanté de son audace, étourdi d'avoir su vaincre 
sa timidité. Il était sur le point de tomber aux pieds 
de la marquise. 

Elle riait, elle, la vieille dame, elle riait aux lar- 
mes, et tout en haussant les épaules, elle répétait : 

— Ce cher Daburon, il est trop bouffon, en vérité, 
il me fera mourir de rire ! Est-il plaisant, ce pauvre 
Daburon! 

Mais tout à coup, au plus fort de son accès d'hila- 
rité, elle s'arrêta et prit son grand air de dignité. 

— Est-ce sérieux ce que vous venez de me dire? 
demanda-t-elle. 

— J'ai dit la vérité, murmura le magistrat. 



172 l'affaire lerouge 

— Vous êtes donc bien riche? interrogea la mar- 
quise. 

— J'ai, madame, du chef de ma mère, vingt mille 
livres de rentes environ. Un de mes oncles, mort Fan 
passé, m'a laissé un peu plus de cent mille écus. 
Mon père n'a pas loin d'un million. Si je lui en de- 
mandais la moitié demain, il me la donnerait; il me 
donnerait toute sa fortune s'il le fallait pour mon 
bonheur, et serait trop content si je lui en laissais 
l'administration. 

Madame d'Arlange fît signe au magistrat de se 
taire, et pendant cinq bonnes minutes au moins, elle 
resta plongée dans ses réflexions, le front caché en- 
tre ses mains. Enfin, relevant la tête : 

— Ecoutez-moi, dit-elle. Si vous aviez jamais été 
assez hardi pour faire une proposition pareille au 
père de Clair, il vous aurait fait reconduire par ses 
gens. Je devrais pour notre nom agir de même, je 
ne saurais m'y résoudre. Je suis vieille et délaissée, 
je suis pauvre, ma petite fille m'inquiète, voilà mon 
excuse. Pour rien au monde, je ne consentirais à par- 
ler à Claire de cette horrible mésalliance. Ce que je 
puis vous promettre, et c'est trop, c'est de n'être pas 
contre vous. Prenez vos mesures, faites votre ccftir à 
mademoiselle d'Arlange, décidez-la. Si elle dit oui 
de bon cœur, je ne dirai pas non. 

M. Daburon, transporté de bonheur, voulait em- 
brasser les mains de la marquise. Il la trouvait la meil- 



l'affaire lerouge 173 

ïeure, la plus excellente des femmes, ne songeant pas 
à la facilité avec laquelle venait de céder cette àme 
si fi ère. Il délirait, il était fou. 

— Oh! attendez, fit la vieille dame, votre procès 
n'est pas gagné. Votre mère, il faut bien que je l'ex- 
cuse de s'être si piètrement mariée, était une Cotte- 
vise, mais votre père est le sieur Daburon. Ce nom, 
mon cher enfant, est horriblement ridicule. Croyez- 
vous qu'il soit facile de décider à s' affubler de Dabu- 
ron une jeune fille qui, jusqu'à dix-huit ans s'est 
appelée d'Arlange? 

Ces objections ne semblaient nullement préoccuper 
le juge. 

— Enfin, continua la vieille dame, votre père a 
eu une Cottevise, vous auriez une d'Arlange. A force 
de faire se mésallier les filles de bonne maison de 
père en fils, les Daburon finiront peut-être par s'ano- 
blir. Un dernier avis : vous voyez Claire timide, 
douce, obéissante? Détrompez- vous. Avec son air de 
sainte n'y touche, elle est hardie, fière et entêtée 
comme feu le marquis son père, qui rendait des 
points aux mulles d'Auvergne. Vous voilà prévenu, 
et un bon averti en vaut deux. Nos conditions sont 
faites, n'est-ce pas? Ne parlons plus de rien. Je 
souhaite presque votre succès. 

Cette scène était si présente à l'esprit du juge 
d'instruction, que là, chez lui, dans son fauteuil, 
après tant de mois écoulés, il lui semblait encore en- 

15* 



174 L'AFFAIRE LEROUGB 

tendre la voix de la marquise d'Arlange, et ce mot 
de succès sonnait à son oreille. 

Il sortit comme un triomphateur de cet hôtel 
d'Arlange où il était entré le cœur gonflé d'an- 
xiété. 

Il s'en allait, le front haut, la poitrine dilatée, re\ 
pirant l'air à pleins poumons. 

Il était si heureux I Le ciel lui semblait plus bleu, 
le soleil plus brillant. 

Il avait, ce grave magistrat, des envies folles d'ar- 
rêter les passants, de les serrer dans ses bras, de leur 
crier : 

— Vous ne savez pas? La marquise consent! 

Il marchait, et il lui semblait que la terre bondis- 
sait sous ses pas, qu'elle était trop petite pour por- 
ter tant de bonheur ou qu'il devenait si léger qu'il 
allait s'envoler vers les étoiles. 

Que de châteaux en Espagne sur cette parole de la 
marquise I II donnait sa démission, il bâtissait sur 
les bords de la Loire, non loin de Tours, une villa 
enchantée. Il la voyait riante, avec sa façade au so- 
leil levant, assise au milieu des fleurs, ombragée de 
grands arbres. Il la meublait cette maison, d'étoffes 
fantastiques ouvragées par des fées. Il voulait un 
merveilleux écrin pour cette perle dont il allait de- 
venir le possesseur. 

Car il n'eut pas un doute, pas un nuage n'obscur- 
tit Phorizon radieux de ses espérances, pas une voix, 



» 



l'affaire lerougb 175 

du fond de son cœur, ne s'éleva, en disant : <* Prends 
garde ! a 

De ce jour, M. Daburon devint plus assidu en- 
core chez la marquise. A bien dire, il y passa sa 
vie. 

Tout en restant respectueux et réservé près de 
Claire, il chercha avec un empressement habile, à 
être quelque chose dans sa vie. L'amour vrai est in- 
génieux. Il sut vaincre sa timidité pour parler à cette 
bien-aimée de son âme, pour la faire causer, pour 
l'intéresser. 

Il allait pour elle aux nouvelles, il lisait tous les 
livres nouveaux afin de trier ceux qu'elle pouvait 
lire. 

Peu à peu, grâce à la plus délicate insistance, il 
parvint à apprivoiser, c'est le mot, cette jeune fille 
si farouche. Il s'aperçut qu'il réussissait, et sa 
gaucherie disparut presque. Il remarqua qu'elle ne 
l'accueillait plus avec cet air hautain et glacial 
qu'elle gardait jadis, peut-être pour le tenir à dis* 
tance. 

Il sentait qu'insensiblement il s'avançait dans 
sa confiance. Elle rougissait toujours en lui par- 
lant, mais elle osait lui adresser la parole la pre- 
mière. 

Souvent elle l'interrogeait. Elle avait entendu dire 
du bien d'une pièce et voulait en connaître le sujet. 
Yite M. Daburon courait la voir et rédigeait un 



176 l'affaire lerougb 

compte rendu qu'il lui adressait par la poste. C'était 
lui écrire! A diverses reprises elle lui confia quel- 
ques petites commissions. Il n'aurait pas échangé 
pour l'ambassade de Russie le plaisir de trotter pour 
elle. 

Une fois, il se hasarda à lui envoyer un magnifi- 
que bouquet. Elle l'accepta avec une certaine sur- 
prise inquiète, mais elle le pria de ne pas recommen- 
cer. 

Les larmes lui vinrent aux yeux. Il la quitta navré 
et le plus désolé des hommes. 

— Elle ne m'aime pas, pensait-il; elle ne m'aime- 
ra jamais. 

Mais trois jours après, comme il était affreusement 
triste, elle le pria de lui chercher certaines fleurs 
très à la mode dont elle voulait garnir une petite jar- 
dinière. Il envoya de quoi remplir l'hôtel de la cave 
au grenier. 

— Elle m'aimera ! se disait-il dans son ravisse- 
ment. 

Ces petits événements si grands n'avaient pas in- 
terrompu les parties de piquet. Seulement la jeune 
fille paraissait attentive maintenant au jeu. Elle 
prenait presque toujours parti pour le juge contre la 
marquise, Elle ne connaissait prj les règles, mais 
quand la vieille joueuse trichait trop effrontément) 
elle s'en apercevait et disait en riant : 

— On vous vole, M. Daburon, on vous volel 






L'AFFAIRE 1 LER0UGB 177 

Il se seiaït laissé voler sa fortune pour entendre 
cette belle voix s'intéresser à lui. 

On était en été. 

Souvent, le soir, elle acceptait son bras, et pendant 
que la marquise restait sur le perron, assise dans son 
grand fauteuil, ils tournaient autour de la pelouse, 
marchant doucement sur l'allée sablée de sable ta- 
misé si fin que de sa robe traînante elle effaçait les 
traces de leurs pas. Elle babillait gaiement avec lui 
comme avec un frère aimé, et il lui fallait se faire 
violence pour ne pas déposer un baiser dans cette 
chevelure si blonde qui moussait, pour ainsi dire, 
à la brise et qui s'éparpillait comme des flocons nua- 
geux. 

Alors, au bout d'un sentier délicieux, jonché de 
fleurs comme les routes où passent les processions, 
il aperçoit le but : le bonheur. 

Il essaya de parler de ses espérances à la mar- 
quise. 

— Vous savez ce qui a été convenu, lui répondit- 
elle. Pas un mot. C'est bien assez déjà de la voix de 
ma conscience qui me reproche l'abomination à la- 
quelle je prête la main. Dire que j'aurai peut-être 
une petite-fille qui s'appellera madame Daburon ! Il 
faudra écrire au roi, mon cher, pour changer ce 
nom-là. 

Moins enivré de ses rêves, M. Daburon, cet homme 
*i fin, cet observateur si délié, aurait étudié le ca- 



178 l'affaire lerouge 

ractère de Claire. Cette étude l'eût peut-être mis sur 
ses gardes. Mais eût-il songé à l'observer, il ne l'eût 
pu. 

Cependant, il remarqua les singulières alternati- 
ves de son humeur. Elle semblait insoucieuse et gaie 
comme un enfant, à certains jours, puis, pendant des 
semaines, elle restait sombre et abattue. En la voyant 
triste, le lendemain d'un bal où sa grand'môre avait 
tenu à la conduire, il osa lui demander la raison de 
sa tristesse. 

r- Oh! cela, répondit-elle en poussant un profond 
soupir, c'est mon secret. Un secret que ma grand'mè- 
re elle-même ne connaît pas. 

M. Daburon la regardait. Il crut voir une larme 
entre ses lorjs cils* 

— Un jour peut-être, reprit-elle, je me confierai à 
vous... Il le faudra peut-être. 

Le juge était aveugle et sourd. 

— Moi aussi répondit-il, j'ai un secret; moi aussi 
je veux m'en remettre à votre cœur. 

En se retirant après minuit, il se disait : — « De- 
main je lui avouerai tout. » Il y avait un peu plus 
de cinquante-cinq jours qu'il se répétait intrépide- 
tuent : a Demain. » 

C'était un soir du mois d'août; la chaleur, toute la 
journée, avait été accablante ; vers la nuit, la brise 
s'était levée, les feuilles bruissaient; il y avait dans 
l'air des frémissements d'orage* 



l'affaire lerougb H9 

Us étaient assis tous deux au fond du jardin, 
;ous le berceau garni de plantes exotiques, et à tra- 
ders les branches, ils apercevaient le peignoir flot- 
;ant de la marquise qui se promenait après son sou- 
der. 

Ils étaient restés longtemps sans se parler, émus 
le Témotion de la nature, oppressés par les parfums 
pénétrants des fleurs de la pelouse. M. Daburon osa 
prendre la main de la jeune fille. 

C'était la première fois, et cette peau si fine et si 
douce lui donna une commotion terrible qui lui fit 
affluer tout son sang au cerveau. 

— Mademoiselle, balbutia-t-il, Claire. 7. 
Elle arrêta sur lui ses beaux yeux surpris. 

— Pardonnez-moi, continua-t-il, pardonnez-moi. 
Je me suis adressé à votre grand'mère avant d'éle- 
ver mes regards jusqu'à vous. Ne me comprenez- 
vous donc pas?... Un mot de votre bouche va déci- 
der de mon malheur ou de ma félicité. Claire, ma- 
demoiselle, ne me repoussez pas : je vous aime ! 

Pendant que parlait le magistrat, mademoiselle 
d'Arlange le regardait comme si elle eût douté du 
témoignage de ses sens. Mais à ces mots : Je vous 
aime, prononcés avec le frissonnement contenu de la 
passion la plus vive, elle dégagea brusquement sa 
main en étouffant un cri. 

— Tous! murmura-t-elîe, est-ce bien vous. 

M. Daburon, quand il se serait agi de sa vie. u'at^ 



180 l'affaire lerougb 

rait pu trouver une parole. Le pressentiment d'un 
immense malheur serrait son cœur comme dans 
un étau. Que devint-il quand il vit Claire fondre en 
larmes. 

Elle avait caché son visage entre ses mains et ré- 
pétait : 

— Je suis bien malheureuse! bien malheu- 
reuse!... 

— Malheureuse ! vous, s'écria le magistrat, et par 
moi ! Claire, vous êtes cruelle ! Au nom du ciel ! qu'ai- 
je fait? qu'y a-t-il? parlez! Tout plutôt que cette 
anxiété qui mo tue. 

Il se mit à genoux devant elle, sur le sable du ber- 
ceau, et de nouveau essaya de prendre sa main si 
blanche. Elle le repoussa d'un geste attendrissant de 
douceur. 

— Laissez-moi pleurer, disait-elle, je souffre. Vous 
allez me haïr, je le sens. Qui sait! vous me méprise- 
rez peut-être, et pourtant, je le jure devant Dieu, ce 
que vous venez de me dire, je l'ignorais, je ne le 
soupçonnais même pas. 

M. Daburon restait à genoux, affaissé sur lui- 
même, attendant le coup de grâce. 

— Oui, continuait Claire, vous croirez à une co- 
quetterie, ûétestable. J'y vois maintenant et je com- 
prends tout. Est-ce que, sans un amour profond, un 
homme peut être ce que vous avez été pour moi? Hé- 
las J je n'étais qu'une enfant, je me suis abandonnée 



l'affaire lerouge 181 

au bonheur si grand d'avoir un ami. Ne suis-je pas 
seule en ce monde et comme perdue dans un désert* 
Folle et imprudente, je me livrais à vous sans 
réflexion comme au meilleur, au plus indulgent des 
pères. 

Ce mot révélait à l'infortuné juge toute l'étendue 
de son erreur. Comme un marteau d'acier, il faisait 
voler en mille pièces le fragile édifice de ses espéran- 
ces. Il se releva lentement et d'un ton d'involontaire 
reproche il répéta : 

— Votre père!... 

Mademoiselle d'Arlange comprit combien elle 
affligeait, combien elle blessait même cet homme 
dont elle n'osait mesurer l'immense amour. 

— Oui, reprit-elle, je vous aimais comme un père, 
comme un frère, comme toute la famille que je n'ai 
plus. En vous voyant, vous si grave, si austère, de- 
venir pour moi si bon, si faible, je remerciais Dieu 
de m'avoir envoyé un protecteur pour remplacer 
ceux qui sont morts. 

M. Daburon ne put retenir un sanglot; son cœur 
se brisait. 

— Un mot, continua Claire, un seul mot m'eût 
éclairé. Que ne l'avez-vous prononcé. C'est avec tant 
de douceur que je m'appuyais sur vous comme l'en- 
fant sur sa mère! Avec quelle joie intime je me di- 
sais : — « Je suis sûre d'un dévouement, j'ai un 
cœur où verser le trop plein du mien! » Ah! pour* 

> 16 



182 l'affaire lerougb 

quoi ma confiance n'a-t-elle pas été plus grande en- 
core? Pourquoi ai-je eu un secret pour vous? Je pou- 
vais éviter cette soirée affreuse. Je devais vous l'a- 
vouer, 3e ne m'appartiens plus, librement et avec 
bonheur j'ai donné ma vie à un autre. 

Planer dans l'azur et tout à coup retomber rude- 
ment à terre! La souffrance du juge d'instruction ne 
peut se décrire. 

— Mieux eût valu parler, répondit-il, et encore... 
non. Je dois à votre silence, Glaire, six mois d'illu- 
sions délicieuses, six mois de rêves enchanteurs. Ce 
sera ma part de bonheur en ce monde. 

Un reste de jour permettait encore au magistrat 
de distinguer mademoiselle d'Arlange. Son beau vi- 
sage avait la blancheur et l'immobilité du marbre. 
De grosses larmes glissaient, pressées et silencieuses, 
le long de ses joues. Il semblait à M. Daburon qu'il 
lui était donné de contempler ce spectacle effrayant 
d'une statue qui pleure. 

— Vous en aimez un autre, reprit-il enfin, un au- 
tre! Et votre grand'mère l'ignore. Claire, vous ne 
pouvez avoir choisi qu'un homme digne de vous; 
comment la marquise ne le reçoit-elle pas? 

— Il y a des obstacles, murmura Claire, des obsta- 
cles qui peut-être ne seront jamais levés. Mais une 
fille comme moi n'aime qu'une fois dans sa vie. Elle 
est l'épouse de celui qu'elle aime, sinon... il reste 
Pieu. 



L AFFAIRE LEROUGB 183 

— Des obstacles! fit M. Daburon d'une voix sourde. 
Vous aimez un homme, vous, il le sait, et il rencon» 
tre des obstacles? 

— Je suis pauvre, répondit mademoiselle d'Arlan- 
ge, et sa famille est immensément riche. Son père 
est dur, inexorable. 

— Son père ! s'écria le magistrat avec une amertu- 
me qu'il ne songeait pas à cacher, son père, sa fa- 
mille ! Et cela le retient ! Vous êtes pauvre, il est ri- 
che, et cela l'arrête ! Et il se sait aimé de vous!... 
Ah ! que ne suis-je à sa place, et que n'ai- je contre 
moi l'univers entier ! Quel sacrifice peut coûter à l'a- 
mour tel que je le comprends ! Ou plutôt, est-il des 
sacrifices! Celui qui paraît le plus immense, est-il au- 
tre chose qu'une immense joie ! Souffrir! lutter, at- 
tendre quand même, espérer toujours, se dévouer 
avec ivresse... C'est là aimer. 

— C'est ainsi que j'aime, dit simplement mademoi- 
selle d'Arlange. 

Cette réponse foudroya le magistrat. Il était digne 
de la comprendre. Tout était bien fini pour lui sans 
espoir. Mais il éprouvait une sorte de volupté affreu- 
se à se torturer encore, à se prouver son malheur par 
l'intensité de la souffrance, 

— Mais, insista-t-il, comment avez-vouspu le con- 
naître, lui parler, où, quand? madame la marquise 
ne reçoit personne. 

— ■ Je dois maintenant tout vous dire, monsieur. 



184 l'affaire lerouge 

répondit Claire (Pun ton digne. Il y a longtemps que 
je le connais. C'est chez une amie de ma grand' - 
mère, sa cousine à lui, la vieille demoiselle de 
Goëllo, que je l'ai aperçu pour la première fois. Là 
nous nous sommes parlé, là je le vois encore... 

— Ah! s'écria M. Daburon, illuminé d'une lueur 
soudaine, je me rappelle, à présent. Lorsque vous 
deviez aller chez mademoiselle de Goëllo, trois ou 
quatre jours à l'avance vous étiez plus gaie que de 
coutume... et vous en reveniez bien souvent triste. 

— C'est que je voyais combien il souffre des résis- 
tances qu'il ne peut vaincre. 

— Sa famille est donc bien illustre, fit le magis- 
trat d'un ton dur, qu'elle repousse une alliance avec 
votre maison! 

— Vous eussiez tout su sans questions, monsieur, 
répondit mademoiselle d'Arlange, jusqu'à son nom. 
Il s'appelle Albert de Commarin. 

Le marquise en ce moment, jugeant sa promenade 
assez longue, se disposait à regagner son boudoir 
rose tendre. Elle s'approcha du berceau. 

— Magistrat intègre, s'écria-t-elle de sa grosse 
voix, le piquet est dressé. 

Sans se rendre compte de son mouvement, le ma- 
gistrat se leva, balbutiant : 

— J'y vais. 

Glaire le retint par le bras. 



l'affaire le rouge 185 

— Je ne vous ai pas demandé le secret, monsieur, 
dit-elle. 

— Oh! mademoiselle!... fit le juge, blessé de cette 
apparence de doute. 

— Je sais, reprit Claire, que je puis compter sur 
vous. Mais, qoi qu'il arrive, ma tranquillité est 
perdue. 

M. Daburon la regarda d'un air surpris; son œil 
interrogeait. 

— Il est certain, ajouta-t-elle, que ce que moi, 
jeune fille sans expérience, je n'ai pas su voir, ma 
grand'mèrel'a vu; si elle a continué à vous recevoir, 
si elle ne m'a rien dit, c'est qu'elle vous est favora- 
ble, c'est que tacitement elle encourage votre re- 
cherche, que je considère, permettez-moi de vous le 
dire, comme très-honorable pour moi. 

— Je vous l'avais dit en commençant, mademoi- 
selle, répondit le magistrat. Madame la marquise a 
daigné autoriser mes espéranees. 

Et brièvement il dit son entretien avec madame 
d'Àrlange, ayant la délicatesse d'écarter absolument 
la question d'argent qui avait si fort influencé la 
vieille dame. 

— Je disais bien que c'en est fait de mon repos, 
reprit tristement Claire. Quand ma grand'mère ap- 
prendra que je n'ai pas accueilli votre hommage, 
quelle ne sera pas sa colère ! 

f— Vous me connaissez mal, mademoiselle, inter- 

16* 



186 l'affaire lerougb 

rompit le juge. Je n'ai rien à dire à madame la mar^ 
quise, je me retirerai et tout sera dit. Sans doute elle 
pensera que j'ai réfléchi... 

— Oh! vous êtes bon et généreux, je le sais... 

— Je m'éloignerai, poursuivit M. Daburon, et bien- 
tôt vous aurez oublié jusqu'au nom du malheureux 
dont la vie vient d'être brisée. 

— Vous ne pensez pas ce que vous dites-là? fit vi- 
vement la jeune fille. 

— Eh bien 1 c'est vrai. Je me berce de cette illu- 
sion dernière que mon souvenir, plus tard, ne sera 
pas sans douceur pour vous. Quelquefois vous di- 
rez : «Il m'aimait celui-là. » C'est que je veux quand 
même rester votre ami, oui,votre ami le plus dévoué. 

Claire, à son tour, prit avec efiusion les mains de 
M. Daburon. 

— Vous avez raison, dit-elle, il faut être mon ami. 
Oublions ce qui vient d'arriver, oubliez ce que vous 
m'avez dit, soyez comme par le passé le meilleur et 
le plus indulgent des frères. 

L'obscurité était venue, elle ne pouvait le voir, 
mais elle comprit qu'il pleurait, car il tarda à ré- 
pondre. 

— Est-ce possible, murmura-t-il enfin, ce que vous 
me demandez-là ! Quoil c'est vous qui me parlez 
d'oublier ! Vous sentez- vous la force d'oublier, vous! 
Ne voyez-vous pas que je vous aime mille fois plus 
<p$ vous n'aimez.,. 



I AFFAIRE LEROUGB 187 

Il s*>xrfêttr, ne pouvant prendre sur lui de pro- 
noncer ce nom de Commarin, et c'est avec effort 
qu'il ajouta : 

^- Et je vous aimerai toujours... 

Ils avaient fait quelques pas hors du berceau et se 
trouvaient maintenant non loin du perron. 

— A cette heure, mademoiselle, reprit le magis- 
trat, permettez-moi donc de vous dire adieu. Vous 
me reverrez rarement. Je ne reviendrai que bien 
juste ce qu'il faut pour éviter l'apparence d'une rup- 
ture. 

Sa voix était si tremblante qu'à peine elle était 
distincte. 

— Quoi qu'il advienne, ajouta-t-il, souvenez-vous 
qu'il y a en ce monde un malheureux qui vous ap- 
partient absolument. Si jamais vous avez besoin 
d'un dévouement, venez à moi, venez à votre ami. 
Allons, c'est fini... j'ai du courage, Glaire, mademoi- 
selle... une dernière fois adieu l 

Elle n'était guère moins éperdue que lui. Instinc- 
tivement elle avança la tête et M. Daburon effleura 
de ses lèvres froides le front de celle qu'il aimait 
tant. 

Ils gravirent le perron, elle appuyée sur son bras, 
et entrèrent dans le boudoir rose où la n arquise, 
qui commençait à s'impatienter, battait furieusement 
les cartes en attendant sa victime. 

-•* Allons donc! juge incorruptible! cria-t-elle* 



188 l'affaire lerouge 

Mais M. Daburon était mourant. Il n'aurait pas eu 
la force de tenir les cartes. Il balbutia quelques ex- 
cuses absurdes, parla d'affaires très-pressées, de de- 
voirs à remplir, de malaise subit, et sortit en se te- 
nant aux murs. 

Son départ indigna la vieille joueuse. Elle se re- 
tourna vers sa petite-fille, qui était allée cacher son 
trouble loin des bougies de la table de jeu, et de- 
manda : 

— Qu'a donc ce Daburon, ce soir? 

— Je ne sais, madame, balbutia Claire. 

— Il me paraît, continua la marquise, que ce pe- 
tit juge s'émancipe singulièrement et se permet des 
façons impertinentes. Il faudra le remettre à sa place, 
car il finirait par se croire notre égal. 

Claire essaya de justifier le magistrat. Il lui avait 
paru très-change et s'était plaint une partie de la soi- 
rée; ne pouvait-il être malade? 

— Eh bien ! quand cela serait, reprit la marquise, 
son devoir n'est-il pas de reconnaître par quelques 
renoncements la faveur de notre compagnie? Je crois 
t'avoir déjà conté l'histoire de notre grand-oncle le 
duc de Saint-Huruge. Désigné pour faire la partie 
du roi au retour d'une chasse, il joua toute la soirée 
et perdit le plus galamment du monde 220 pistoles. 
Toute l'assemblée remarqua sa gaieté et sa belle hu- 
meur. Le lendemain seulement, on apprit qu'il était 
tombé de cheval dans la journée et qu'il avait tenu 



i/affaibe lerouge 189 

les cartes de Sa Majesté ayant une côte enfoncée. On 
ne se récria point, tant cet acte de respect parut na- 
turel. Ce petit juge, s'il est malade, aurait fait 
preuve d'honnêteté en se taisant et en restant pour 
mon piquet. Mais il se porte comme moi. Qui sait 
quels brelans il est allé courir I 



M. Daburon ne rentra pas chez lui en sortant de 
l'hôtel d'Arlange. Toute la nuit il erra au hasard, 
cherchant un peu de fraîcheur pour sa tête brû- 
lante, demandant un peu de calme à une lassitude 
excessive. 

— Fou que je suis ! se disait-il, mille fois fou d'a- 
voir espéré, d'avoir cru qu'elle m'aimerait jamais. 
Insensé l comment ai-je osé rêver la possession de 
tant de grâces, de noblesse et de beauté ! Combien 
elle était belle, ce soir, le visage inondé de larmes I 
Peut-on imaginer rien de plus angélique ! Quelle ex- 
pression sublime avaient ses yeux en parlant de lui! 
C'est qu'elle l'aime. Et moi elle me chérit comme 
un père, elle me l'a dit, comme un pèreï En ~>ou- 
vait-D être autrement, n'est-ce pas justice? Devait- 
elle voir un amant en ce juge sombre et sévère, tou* 



192 l'affaire lerouge 

jours triste comme son costume noir. N'était-il pas 
honteux de songer à unir tant de virginale candeur 
à ma détestable science du monde ! Pour elle, l'a- 
venir est encore le pays des riantes chimères, et de- 
puis longtemps l'expérience a flétri toutes mes illu- 
sions. Elle est jeune comme l'innocence, et je suis 
vieux comme le vice. 

L'infortuné magistrat se faisait véritablement hor- 
reur. Il comprenait Glaire et l'excusait. Il s'en vou- 
lait de l'excès de douleur qu'il lui avait montré. Il se 
reprochait d'avoir troublé sa vie. Il ne se pardonnait 
pas d'avoir parlé de son amour. 

Ne devait-il pas prévoir ce qui était arrivé, qu'elle 
le repousserait, et qu'ainsi il allait se priver de cette 
félicité céleste de la voir, de l'entendre, de l'adorer 
silencieusement. 

— Il faut, poursuivit-il, qu'une jeune fille puisse 
rêver à son amant. En lui, elle doit caresser un idéal. 
Elle se plaît à le parer de toutes les qualités bril- 
lantes, à l'imaginer plein de noblesse, de bravoure, 
d'héroïsme. Qu'advenait-il, si en mon absence elle 
songeait à moi? Son imagination me représentait 
drapé d'une robe funèbre, au fond d'un lugubre ca- 
chot, aux prises avec quelque scélérat immonde. 
N'est-ce pas mon métier de descendre dans tous les 
cloaaues, de remuer la fange de tous les crimes? Ne 
suis-jfe pas condamné à laver dans l'ombre le linge 
sale de la plus corrompue des sociétés 3 Ahl il est 



l'affaire lerouge 193 

des professions fatales ! Est-ce que le juge comme le 
prêtre ne devrait pas se condamner à la solitude et 
au célibat? L'un et l'autre ils savent tout, ils ont tout 
entend^ Leur costume est presque le même. Mais 
pendant que ie prêtre dans les plis de sa robe noire 
apporte la consolation, le juge apporte l'effroi. L'un 
est la miséricorde, l'autre, le châtiment. Voilà quelles 
images éveillait mon souvenir, tandis que l'autre... 
l'autre... 

Cet homme infortuné continuait sa course folle le 
long des quais déserts. 

Il allait, la tête nue, les yeux hagards. Pour res- 
pirer plus librement, il avait arraché sa cravate et 
l'avait jetée au vent. 

Parfois, il croisait, sans le voir, quelque rare pas- 
sant. Le passant s'arrêtait, touché de pitié, et se dé- 
tournait pour regarder s'éloigner ce malheureux 
qu'il supposait privé de raison. 

Dans un chemin perdu, près de Grenelle, des ser- 
gents de ville s'approchèrent de lui et essayèrent de 
l'interroger. 11 les repoussa, mais machinalement, et 
leur tendit une de ses cartes de visite. 

Ils lurent et le laissèrent passer, convaincus qu'il 
était ivre. 

La colère, une colère furibonde avait remplacé sa 
résignation première. Dans son cœur, une haine s'é- 
levait plus forte et plus violente que son amour pour 
Glaire, 

17 



* - 1 * l'affaire lerouge 



Cet autre, ce préféré, ce noble vicomte qui ne sa- 
vait pas triompher des obstacles, que ne Ip, tenait-î. 
là sous son genou ! 

En ce moment, cet homme noble et fier, ce ma- 
gistrat si sévère pour lui-même, s'expliqua les délices 
irrésistibles de la vengeance. Il comprit la haine qui 
s'arme d'un poignard, qui s'embusque lâchement 
dans les recoins sombres, qui frappe dans les ténè- 
bres, en face ou dans le dos, peu importe, mais qq£ 
frappe, qui tue, qui veut du sang pour son assouvis* 
sèment!... 

En ce moment, précisément, il était chargé d'ins- 
truire Faflaire d'une pauvre fille publique, accusée 
d'avoir donné un coup de couteau à une de «es tristes 
compagnes. 

Elle était jalouse de cette femme, qui avait cher- 
ché à lui enlever son amant, un soldat ivrogne et 
grossier. 

M. Daburon se sentait saisi de pitié pour cette mi- 
sérable créature qu'il avait commencé d'in+erroger 
la veille. 

Elle était très-laide et vraiment repoussante, mais 
l'expression de ses yeux, quand elle parlait de son 
soldat, revenait à la mémoire du juge. 

c< Elle l'aime véritablement, pensait-il. Si chacun 
des jurés avait soufiert ce que je souffre, elle serait 
acquittée. Mais combien d'hommes ont eu dans leur 
vie une passion ? Peut-être pas un sur vingt. » 



l'affaire lerougr 195 

Il se promit de recommander cette fille à l'indul- 
gence du tribunal et d'atténuer autant qu'il le pour- 
rait le crigae dont elle s'était rendue coupable. 

Lui-même venait de se décider à commettre un 
crime. 

Il était résolu à tuer M. Albert de Commarin. 

Pendant le reste de la nuit il ne fit que s'affermir 
dans cette résolution, se démontrant par mille rai- 
sons folles, qu'il trouvait solides et indiscutables, la 
nécessité et la légitimité de cette vengeance. 

Sur les sept heures du matin il se trouvait dans 
une allée du bois de Boulogne, non loin du lac. Il 
gagna la porte Maillot, prit une voiture et se fit con- 
duire chez lui. 

Le délire de la nuit continuait, mais sans souf- 
france. Il ne sentait Aucune fatigue. Calme et froid, 
il agissait sous l'empire d'une hallucination, à peu 
près comme un somnambule. 

Il réfléchissait et raisonnait, mais ce n'était pas 
avec sa raison. 

Chez lui, il se fit habiller avec soin, comme autre- 
fois lorsqu'il devait aller chez la marquise d'Arlange^ 
et sortit : 

Il passa d'abord chez un armurier et acheta un 
petit revolver qu'il fit oaarger avec soin sous ses 
yeux et qu'il mit dans sacoche. Il se rendit ensuite 
chez fes personnes qu'il supposait capables de lui 
apprendre de quel club était le vicomte. Nulle part 



496 l'affaire lerougb 

on ne s'aperçut de l'étrange situation de son esprit, 
tant sa conversation et ses manières étaient natu- 
relles. 

Dans l'après-midi seulement, un jeune homme de 
ses amis mi nomma le cercle de M. de Gommarin fils 
et lui proposa de l'y conduire, en faisant partie lui- 
même. 

M. Daburon accepta avec empressement et suivit 
son ami. 

Le long de la route, il serrait avec frénésie le bois 
du revolver qu'il tenait caché. Il ne pensait qu'au 
meurtre qu'il voulait commettre, et au moyen de ne 
pas manquer son coup. 

— a Cela va faire, se disait-il froidement, un scan- 
dale affreux, surtout si je ne réussis pas à me brûler 
la cervelle aussitôt. On m'arrêtera, on me mettra en 
prison, je passerai en cour d'assises. Voilà mon nom 
déshonoré. Bast! que m'importe! Je ne suis pas 
aimé de Glaire, que me fait le reste! Mon père 
mourra sans doute de douleur, mais il faut que je 
me Tenge!... » 

Arrivés au club, son ami lui montra un jeune 
homme très-brun, à l'air hautain à ce qu'il lui parut, 
qui, accoudé à une table, lisait une revue. 

C'était le vicomte. 

M. fraburon marcha sur lui sans sortir son revol- 
ver. Mais, arrivé à deux pas, le cœur lui manqua. Il 
tourna brusquement les talons et s'enfuit, laissant 



l'affaire lerouge 19T 

«on ami stupéfié d'une scène dont il lui était impossi- 
ble de se rendre compte. 

M. Albert de Gommarin ne verra jamais la mort 
d'aussi près Qu'une fois. 

Arrivé dans la rue, M. Daburon sentit que la terre 
fuyait sous ses pas. Tout tournait autour de lui. Il 
voulut crier et ne le put. Il battit l'air de ses mains, 
chancela un instant et enfin tomba comme une masse 
sur le trottoir. 

Des passants accoururent et aidèrent les sergents 
de ville à le relever. Dans une de ses poches, on 
trouva son adresse, on le porta à son domicile. 

Quand il reprit ses sens, il était couché, et il aper- 
çut son père au pied de son lit. 

— Que s'était-il donc passé? 

On lui apprit avec bien des ménagements, que 
pendant six semaines il avait flotté entre la vie et la 
mort. Les médecins le déclaraient sauvé; maintenant 
il était remis, il allait bien. 

Cinq minutes de conversation l'avaient épuisé. Il 
ferma les yeux et chercha à recueillir ses idées, qui 
s'étaient éparpillées comme les feuilles d'un arbre 
en automne par une tempête. Le passé lui semblait 
noyé dans un brouillard opaque; mais au milieu de 
ces ténèbres, tout ce qui concernait mademoiselle 
d'Arlange'se Jétachait précis et lumineux. Toutes 
ses actions, à partir du moment où il avait embrassé 
Claire, il les revoyait comme sur un tableau forte- 

i7* 



198 l'affaire lerougb 

ment éclairé. Il frémit, et ses cheveux en un moment 
furent trempés de sueur. 

Il avait failli devenir assassin I 

Et la preuve qu'il était vraiment remis et qu'il 
avait repris la pleine possession de ses facultés, c'est 
qu'une question de droit criminel traversa son cer- 
veau. 

— Le crime commis, se dit-il, aurais-je été con- 
damné? Oui; étais-je responsable? Non. Le crime 
serait-il une forme de l'aliénation mentale ? Étais-je 
fou, étais-je dans l'état particulier qui doit précéder 
un attentat? Qui saura me répondre? Pourquoi tous 
les juges n'ont-ils pas traversé une incompréhensible 
crise comme la mienne. Mais qui me croirait, si je 
racontais ce qui m'est arrivé ? 

Quelques jours plus tard, le mieux se soutenant, 
il le conta à son père, qui haussa les épaules, et lui 
assura que c'était là une mauvaise réminiscence de 
délire. 

Ce père, qui était bon, fut ému au récit des 
amours si tristes de son fils, sans y voir cependant 
an malheur irréparable. Il lui conseilla la distraction, 
mit à sa disposition toute sa fortune et l'engagea fort 
à épouser une bonne grosse héritière poitevine, gaie 
et bien portante, qui lui ferait des enfants superbes. 
Puis, comme ses terres souffraient de son absence, 
il repartit pour sa province. 

Deux mois plus tard, le juge d'instruction avait 



l'affaire lerougb 199 

repris sa vie et ses travaux habituels. Mais, il avait 
beau faire, il agissait comme un corps sans âme ; au 
dedans de lui, il le sentait, quelque chose éHit nrisé. 

Une fois, il voulut aller voir sa vieille amie la mar- 
quise. En Fapereevant, elle poussa un cri de terreur. 
Elle l'avait pris pour un spectre, tant il était diffé- 
rent de ce qu'elle l'avait connu. 

Comme elle redoutait les figures funèbres, elle le 
consigna à sa porte. 

Claire fut malade une semaine de sa vue. 

— Comme il m'aimait! se disait-elle; il a failli 
mourir. Albert m'aime-t-il autant? 

Elle n'osait se répondre. Elle aurait voulu le con- 
soler, lui parler, tenter quelque chose... Il ne se 
montra plus. 

M. Daburon n'était cependant pas homme à se 
laisser abattre sans lutter. Il voulut, comme le disait 
son père, se distraire. Il chercha le plaisir et trouva 
le dégoût, mais non l'oubli. Souvent il alla jusqu'au 
seuil de la débauche, toujours une céleste figure, 
Claire vêtue de blanc, lui barra la porte. 

Alors il se réfugia dans le travail ainsi que dan£ 
un sanctuaire. Il se condamna aux plus rudes labeurs, 
se défendant de penser à Claire, pareil au poitrinaire 
qui s'interdit de songer à son mal. Son âpreté à 1$ 
besogne, r & fiévreuse activité lui valurent la réputa- 
tion d'un ambitieux qui devait aller loin. Il ne sç 
souciait de rien au monde. 



200 l'affaire lerougb 

A la longue, il trouva non le repos, mais cet en- 
gourdissement exempt de douleurs qui suit les gran- 
des catastrophes. La convalescence de l'oubli com- 
mençait pour lui. 

VoiK Çuels événements ce nom de Commarin pro- 
noncé par le père Tabaret rappelait à M. Daburon. 
Il les croyait ensevelis sous la cendre du temps et 
voilà qu'ils surgissaient comme ces caractères qu'on 
trace avec une encre sympathique et qui apparais- 
sent si Ton vient à approcher le papier du feu. En un. 
instant, ils se déroulèrent devant ses yeux, avec cette 
merveilleuse instantanéité du songe qui supprime Je 
temps et l'espace. 

Pendant quelques minutes, grâce à un phénomène 
admirable de dédoublement, il assista, pour ainsi 
dire, à la représentation de sa propre vie. Acteur 
et spectateur ensemble, il était là, assis dans son 
fauteuil, et il paraissait sur le théâtre, il agissait et 
il se jugeait. 

Sa première pensée, il faut l'avouer, fut une pen- 
sée de haine, suivie d'un détestable sentiment de 
satisfaction. Le hasard lui livrait cet homme préféré 
par Claire. Ce n'était plus un hautain gentilhomme 
illustré par sa fortune et par ses aïeux, c'était un 
bâtard, le fils d'une femme galante, tour garde** un 
nom volé, il avait commis le plus lâche des assassi- 
nats. Et lui, le Juge, il allait éprouver cette volupté 
infinie de frapper son ennemi avec le glaive de la loi. 



l'affaire lerougb 201 

Mais ce ne fut qu'un éclair. La conscience de Thon* 
nête homme se révolta et fit entendre sa voix toute- 
puissante. 

Est-il rien de plus monstrueux que l'association de 
ces deux idées : la haine et la justice ! Un juge çeut- 
il, sans se mépriser plus que les êtres vils qu'il con- 
damne, se souvenir qu'un coupable dont le sort est 
entre ses mains a été son ennemi? Un juge d'instruc- 
tion a-t-il le droit d'user de ses exorbitants pouvoirs 
contre un prévenu tant qu'au fond de son cœur il 
reste une goutte de fiel? 

M. Daburon se répéta ce que tant de fois depuis 
un an il s'était dit en commençant une instruction : 

Et moi aussi, j'ai failli me souiller d'un meurtre 
abominable. 

Et voilà que, précisément, il allait avoir à faire ar- 
rêter, à interroger, à livrer à la cour d'assises celui 
qu'il avait eu la ferme volonté de tuer. 

Tout le monde certes ignorait ce crime de pensée 
et d'intention, mais pouvait-il, lui, l'oublier ? N'é- 
tait-ce pas où jamais le cas de se récuser, de donner 
sa démission! Ne devait-il pas se retirer, se laver les 
mains du sang répandu, laissant à un autre ie soin 
de le venger au nom de la société. 

— Non ! prononça-t-il, se serait une lâcheté indi- 
gne de moi. 

Un projet de générosité folle lui vint. 

— Si je le sauvais? murmura-t-il. Si, pour Claire, 



202 l'affaire lerouge 

je lui laissais l'honneur et la vie? Mais comment le 
sauver? Je devrais pour cela ne tenir aucun compte 
des découvertes du père Tabaret et lui imposer la 
complicité du silence. Il faudra volontairement faire 
fausse route, courir avec Gévrol après un meurtrier 
chimérique. Est-ce praticable? D'ailleurs, épargner 
Albert, c'est déchirer les titres de Noël; c'est assurer 
l'impunité de la plus odieuse des trahisons. Enfin, 
c'est encore et toujours sacrifier la justice à ma pas- 
sion. 

Le magistrat souffrait. 

dominent prendre un parti au milieu de tant de 
perplexités, tiraillé par des intérêts divers? 

Il flottait indécis entre les déterminations les plus 
opposées, son esprit oscillait d'un extrême à l'autre. 

Que faire? Sa raison, après un nouveau choc si 
imprévu, cherchait en vain son équilibre. 

— Reculer, se disait-il; où donc serait mon cou- 
rage? Ne dois-je pas rester le représentant de la loi 
que rien n'émeut et que rien ne touche? Suis-je si 
taible qu'en revêtant ma robe je ne sache pas me dé- 
pouiller de ma personnalité? Ne puis-je, pour le 
présent, faire abstraction du passé? Mon 'devoir est 
de poursuivre l'enquête. Claire elle-même m'ordon- 
nerait d'agir ainsi. Voudrait-elle d'un homme souillé 
d'un soupçon? Jamais. S'il est innocent, qu'il soit 
sauvé; s'il est coupable qu'il périsse ! 

C'était fort bien raisonné, mais, au fond de son 



l'affaire lerougb 205 

cœur mille inquiétudes dardaient leurs épines. 51 
avait besoin de se rassurer. 

— Est-ce que je le hais encore, cet homme? con- 
tinua-t-il : non certes. Si Glaire Ta préféré à moi 
qu'il ne connaît pas, c'est à elle et non à lui que je 
dois en vouloir. Ma fureur n'a été qu'un accès pas- 
sager de délire. Je le prouverai. Je veux qu'il trouve 
en moi autant un conseiller qu'un juge. S'il n'est pas 
coupable, il disposera, pour établir ses preuves, de 
tout cet appareil formidable d'agents et de moyens qui 
est entre les mains du parquet. Oui, je puis être le 
juge, Dieu, qui lit au fond des consciences, voit que 
j'aime assez Claire pour souhaiter de toutes mes for- 
ces l'innocence de son amant. 

Alors seulement, M. Daburon se rendit vaguement 
compte du temps écoulé. 
Il était près de trois heures du matin. 

— Ah! mon Dieul fit-il, et le père Tabaret qui 
m'attend. Je vais le trouver endormi. 

Mais le père Tabaret ne dormait pas, et il n'avait 
guère plus que le juge senti glisser les heures. 

Dix minutes lui avaient suffi pour dresser l'inven- 
taire du cabinet de M. Daburon, qui était vaste et 
d'une magnificence sévère, tout à fait en rapport 
avec la position et la grande fortune du magistrat. 
Armé t'un flambeau, il s'approcha des six tableaux 
de maîtres qui rompaient la nudité de la boiserie et 
les admira. Il examina curieusement quelques bronzes 



204 l'affaire lerouge 

Tares placés sur la cheminée et sur une consola il 
ôonna à la bibliothèque un coup d'œil de. connais- 
seur. 

Après quoi, prenant sur la table un journal du 
soir, il se rapprocha du foyer et se plongea dans une 
"Vaste bergère. 

Il n'avait pas seulement lu le tiers du premier- 
Paris, lequel, comme tous les premiers-Paris d'alors, 
s'occupait exclusivement de la question romaine, 
que, lâchant le journal, il s'absorbait dans ses médi- 
tations. L'idée fixe, plus forte que la volonté, bien 
autrement intéressante pour lui que la politique, le 
Tamenait invinciblement à la Jonchère, pràs du ca- 
davre de la veuve Lerouge. Gomme l'enfant qui mille 
et mille fois brouille et remet en ordre son jeu de 
patience, il mêlait et reprenait la série de ses induc- 
tions et de ses raisonnements. 

Certes, il n'y avait plus rien de douteux pour lui 
dans cette triste affaire. De A à Z, il croyait connaître 
tout. Il savait à quoi s'en tenir, et M. Daburon, il 
l'avait vu, partageait ses opinions. Cependant que de 
difficultés encore ! 

C'est q^entre le juge d'instruction et le prévenu 
se trouve un tribunal suprême, institution admi- 
rable qui est notre garantie à tous tant que nous 
sommes, pouvoir essentiellement modérateur, le 
jury. 

Et le jury, Dieu merci ! ne se contente pas d'une 



L'AFFAIRE LEROUGE 205 

conviction morale. Les plus fortes probabilités peu- 
vent l'émouvoir et l'ébranler, elles ne lui arrachent 
pas un verdict affirmatif. Placé sur un terrain neutre, 
entre la prévention qui expose sa thèse et la défense 
qui développe son roman, il demande des preuves 
matérielles et exige qu'on les lui fasse toucher du 
doigt. Là où des magistrats condamneraient vingt 
lois pour une, en toute sécurité de conscience, et 
justement, qui plus est, il acquitte, parce que l'évi- 
dence n'a pas lui. 

La déplorable exécution de Lesurques a certaine- 
ment assuré l'impunité de bien des crimes, et, il faut 
je dire, elle justifie cette impunité. 

Le fait est que, sauf les cas de flagrant délit ou 
d'aveu, il n'y a pas d' affaire sûre pour le ministère 
public. Parfois il est aussi anxieux que l'accuse lui- 
même. Presque tous les crimes ont même pour la 
justice et pour la police un côté mystérieux et en 
quelque sorte impénétrable. Le génie de l'avocat est 
de deviner cet endroit faible et d'y concentrer ses 
efforts. Par là, il insinue le doute. Un incident habi- 
lement soulevé à l'audience, au dernier moment, 
peut changer la face d'ui? procès. Cette incertitude 
d'un résultat explique le caractère de passion que 
revêtent souvent les débats. 

Et à mesure que monte le niveau de la civilisation, 
les jurés, dans les causes graves, deviennent plus ti- 
mides et plus hésitants. C'est avec une inquiétude 

18 



206 l'affaire lerouge 

croissante qu'ils portent le fardeau de leur responsa- 
bilité. Déjà bon nombre d'entre ei*x reculent devant 
l'idée de la peine de mort. S'il se trouve qu'elle est 
appliquée, ils demandent à se laver du sang du con- 
damné. On en a vu signer un recours en grâce, et 
pour qui? Pour un parricide. Chaque juré, au mo- 
ment d'entrer dans la salle de délibérations, songe 
infiniment moins à ce qu'il vient d'entendre, qu'au 
risque qu'il court de préparer à ses nuits d'éternels 
remords. Il n'en est pas un qui, plutôt que de s'ex- 
poser à retenir un innocent, ne soit résolu à lâcher 
trente scélérats. 

L'accusation doit donc arriver devant le jury ar- 
mée de toutes pièces et les mains pleines de preuves. 
C'est au juge d'instruction à forger ces armes et à 
condenser ces preuves. Tâche délicate hérissée de 
difficultés, souvent très-longue. Il arrive que le pré- 
venu a du sang-froid, qu'il est certain de n'avoir 
pas laissé de traces, alors, du fond de son cachot, au 
secret, il défie tous les assauts de la justice. C'esr 
une lutte terrible, et qui fait frémir si l'on vient à 
songer qu'après tout cet homme, enfermé sans con- 
seil et sans défense, peut être innocent. Le juge 
saura-t-il résister aux entraînements de sa conviction 
intime? 

Bien souvent la justice est réduite à s'avouer vain- 
cue. Elle est persuadée qu'elle a trouvé le coupable; 
la logique le lui montre, le bon sens le lui indique, 



l'affaire lerougb 207 

et cependant elle doit renoncer aux poursuites faute 
de témoignages suffisants. 

Il est malheureusement des crimes impunis. Un 
ancien avocat général avouait un jour qu'il connais- 
sait jusqu'à trois assassins riches, heureux, honorés, 
S[ui, à moins de circonstances improbables, finiraient 
dans leur lit, entourés de leur famille, et auraient 
un bel enterrement avec une magnifique épitaphe sur 
leur tombe. 

A cette idée qu'un meurtrier peut éviter l'action 
de la justice, se dérober à la cour d'assises, le sang 
du père Tabaret bouillait dans ses veines, comme au 
souvenir d'une cruelle injure personnelle. 

Une telle monstruosité, à son avis, ne pouvait pro- 
venir que de l'ineptie des magistrats chargés de l'en- 
quête sommaire, de la maladresse des agents de la 
police ou de l'incapacité et de la mollesse du juge 
d'instruction. 

— Ce n'est pas moi, marmottait-il, avec la vani- 
teuse satisfaction du succès, qui lâcherais jamais ma 
•proie. Il n'est pas de crime bien constaté dont Tau- 
leur ne soit trouvable, à moins pourtant que cet au- 
teur ne soit un fou, dont le mobile échappe au rai- 
sonnement. Je passerais ma vie à la recherche d'uE 
coupable, et ]e périrais avant de m'avouer vainciv 
comme cela est arrivé tant >ie fois à Gévrol. 

Cette fois encore le père Tabaret, le hasard ai- 
dant, avait réussi, il se le répétait. Mais quelles 



208 l'affaire lerougb 

preuves fournir à la prévention, à ce maudit jury si 
méticuleux, si formaliste et si poltron? Qu imaginer 
pour forcer à So découvrir un homme fort, parfaite- 
ment sur ses gardes, couvert par sa position et sans 
doute par les précautions prises? Quel traquenard 
préparer, à quel stratagème neuf et infaillible avoir 
recours? 

Le volontaire de la police s'épuisait en combinai- 
sons subtiles mais impraticables, toujours arrêté par 
cette fatale légalité si nuisible aux emplois des che- 
valiers de la rue de Jérusalem. 

Il s'appliquait si fort à ses conceptions tantôt in- 
génieuses et tantôt grossières, qu'il n'entendit pas 
ouvrir la porte du cabinet et ne s'aperçut nullement 
de la présence du juge d'instruction. 

Il fallut, pour l'arracher à ses problèmes, la voix 
de M. Daburon, qui disait avec un accent encore 
ému : 

— Vous m'excuserez, monsieur Tabaret, de vous 
avoir laissé si longtemps seul. 

Le bonhomme se leva pour dessiner un respectueux 
salut de 45 au degré. 

— Ma foi ! monsieur, répondit-il, je n'ai pas eu le 
loisir de m' apercevoir de ma solitude. 

M. Baburon avait traversé la pièce et était allé 
s'asseoir en face de son agent, devant un guéridon 
encombré des papiers et des documents se rattachant 
au crime. Il paraissait très-fatigué. 



l'affaire lerouge 209 

— J'ai beaucoup réfléchi, commença-t-il, à toute 
cette aflaire. 

— Et moi donc ! interrompit le père Tabaret. Je 
m'inquiétais, monsieur, lorsque vous êtes entré, de 
l'attitude probable du vicomte de Commarin au mo- 
ment de son arrestation. Rien de plus important, 
selon moi. S'emportera-t-il ? esseyera-t-il d'intimi- 
der les agents, les menacera-t-il de les jeter dehors? 
C'est assez la tactique des criminels huppés. Je crois 
pourtant qu'il restera calme et froid. C'est dans la 
logique du caractère que se relève la perpétration 
du crime. Il fera montre, vous le verrez, d'une as- 
surance superbe. Il jugera qu'il est sans doute vic- 
time de quelque malentendu. Il insistera pour voir 
immédiatement le juge d'instruction, afin de tout 
éclaircir au plus vite. 

Le bonhomme parlait si bien de ses suppositions 
comme d'une réalité, il avait un tel ton d'assurance 
que M. Daburon ne put s'empêcher de sourire. 

— Nous n'en sommes pas encore là, dit-il. 

— Mais nous y serons dans quelques heures, re- 
prit vivement le père Tabaret. Je suppose que, dès 
qu'il fera jour, monsieur le juge d'instruction don- 
nera des ordres pour que M. de Commarin fils soit 
arrêté. 

Le juge tressaillit comme le malade qui voit son 
chirurgien déposer, en entrant, sa trousse sur un 
s meuble. 

18* 



210 l'affaire lerouge 

Le moment d'agir arrivait. Il mesurait la distance 
incommensurable qui sépare l'idée du fait, la déci- 
sion de l'acte. 

— Vous êtes prompt, monsieur Tabaret, fit-il, 
vous ne connaissez pas d'obstacles. 

— Puisqu'il est coupable! Je le demanderai à 
monsieur le juge, qui aurait commis ce crime sinon 
lui? Qui avait intérêt à supprimer la veuve Lerouge, 
son témoignage, ses papiers, ses lettres? Lui, uni- 
quement lui. Mon Noël, qui est bête comme un hon- 
nête homme, Ua prévenu : il a agi. Que sa culpabi- 
lité ne soit pas établie, il reste plus Gommarin que 
jamais et mon avocat est Gerdy jusqu'au cime- 
tière. 

— Oui, mais... 

Le bonhomme fixa sur le juge un regard stupé- 
fidt. 

— Monsieur le juge voit donc des difficultés? de- 
manda-t-il. 

— Eh! sans doute! répondit M. Daburon; cette 
affaire est de celles qui commandent la plus grande 
ârconspection. Dans des cas pareils à celui-ci, on 
ne doit frapper qu'à coup sûr, et nous n'avons que 
des présomptions... les plus concluantes, je le sais, 
mais enfin des présomptions. Si nous nous trom- 
pions 1 La justice, malheureusement, ne peux jamais 
réparer complètement ses erreurs. Sa main posée 
injustement sur un homme laisse une empreinte qui 



L'AFFAIRE LEROUGK 2Ij 

ne s'efface plus. Elle reconnaît qu'elle sTest trompée, 
elle l'avoue hautement, elle le proclame, en vain ! 
L'opinion absurde, idiote, ne pardonne pas à un 
homme d'avoir pu être soupçonné. 

C'est en poussant de gros soupirs que le père Ta- 
baret écoutait ces réflexions. Ce n'est pas lui qui 
eût été retenu par de si mesquines considérations. 

— Nos soupçons sont fondés, continua le juge, j'en 
suis persuadé. Mais s'ils étaient faux? Notre préci- 
pitation serait pour ce jeune homme un affreux mal- 
heur. Et encore quel éclat, quel scandale ! Y avez- 
vous songé ! Vous ne savez pas tout ce qu'une dé- 
marche risquée peut coûter à l'autorité, à la dignité 
de la justice, au respect qui constitue sa lorce. L'er- 
reur appelle la discussion, provoque l'examen, enfin 
éveille la méfiance à une époque ou tous les esprits 
ne sont que trop disposés à se défier des pouvoir* 
constitués. 

Il s'appuya sur le guéridon et parut réfléchir pro- 
fondément. 

— Pas de chance, pensait le père Tabaret, j'ai 
affaire à un trembleur. Il faudrait agir, il parle ; si- 
gner des mandats, il pousse des théories. Il est 
étourdi de ma découverte et il a peur. Je supposais 
en accourant ici qu'il serait ravi, point. Il donnerait 
bien un louis de sa poche pour ne m'avoir pas fait 
appeler ; il ne saurait rien et dormirait du sommeil 
épais de l'ignorance. Ah! voilà! On voudrait bien 



212 l'affaire lerouge 

avoir dans son filet des tas de petits poissons, mai» 
on ne se soucie pas des gros. Les gros sont dange- 
reux, on les lâcherait volontiers... 

— Peut-être, dit à haute voix M. Daburon, peut- 
être suffirait-il d'un mandat de perquisition et d'un 
autre de comparution, 

— Alors tout est perdu ! s'écria le père Tabaret. 

— En quoi, s'il vous plaît? 

— Hélas! monsieur le juge le sait mieux que moi, 
qui ne suis qu'un pauvre vieux. Nous sommes en 
face de la préméditation la plus habile et la plus raf- 
finée. Un hasard miraculeux nous a mis sur la trace 
de r ennemi. Si nous lui laissons le temps de respi- 
rer, il nous échappe. 

Le juge, pour toute réponse, inclina la tête, peuf 
être en signe d'assentiment. 

— 11 est évident, continua le père Tabaret, que 
notre adversaire est un homme de première force, 
d'un sang-froid surprenant, d'une habileté consom- 
mée. Ce gaillard -là doit avoir tout prévu, tout ab- 
solument, jusqu'à la possibilité improbable d'un 
soupçon s'élevant jusqu'à lui. Oh! ses précautions 
sont prises. Si monsieur le juge se rontente d'un 
mandat de comparution, le gredin est sauvé. Il com- 
paraîtra tranquille comme Baptiste, absolument 
comme s'il s'agissait d'un duel. Il nous arrivera nanti 
du plus magnifique alibi qui se puisse voir,*d'un 
alibi irrécusable. Il va prouver qu'il a passé la soirée 



l'affaire le rouge 213 

et la nuit de mardi et de mercredi avec les person- 
nages les plus considérables. Il aura dîné avec le 
comte Machin, joué avec le marquis Chose, soupe 
avec le duc un tel; la baronne de Ci et la vicomtesse 
de Là ne l'auront pas perdu de vue une minute. .. 
Enfin, le coup sera si bien monté, tous les trucs joue- 
ront si bien, qu'il faudra lui ouvrir la porte, et en- 
core lui présenter des excuses sur l'escalier. Il n'est 
qu'un moyen de le convaincre, c'est de le surpren- 
dre par une rapidité contre laquelle il est impossible 
qu'il soit en garde. On doit tomber chez lui comme 
la foudre, l'arrêter au réveil, l'entraîner encore tout 
abasourdi, et l'interroger là, sur-le-champ, hic et 
nunc, iout chaud encore de son lit. C'est la seule 
chance qu'il soit de surprendre quelque chose. Ah! 
que ne suis-je, pour un jour, juge d'instruction! 

Le père Tabaret s'arrêta court, saisi de la crainta 
de manquer de respect au magistrat. Mais M. Da* 
buron n'avait nullement l'air choqué. 

— Poursuivez, dit-il, d'un ton encourageant, pour- 
suivez. 

— Donc, reprit le bonhomme, je suis juge d'ins- 
truction. Je fais arrêter mon bonhomme, et vingt 
minutes plus tard il est dans mon cabinet. Je ne 
m'amuse point à lui poser des question? plus ou 
moins captieuses. Non. Je vais droit au but. Je l'ac- 
cable tout d'abord du poids de ma certitude. Quel 
pavé! Je lui prouve que je sais tout, si évidemment. 



2! 4 l'affaire lermjgb 

si clairement, si péremptoirement, qu'il se rend, ne 
pouvant agir autrement. Non, je ne l'interroge pas. 
Je ne lui laisse pas ouvrir la bouche, je parle le de- 
rnier. Et voici mon discours : Mon bonhomme, vous 
m'apportez un alibi! C'est fort bien. Mais nous con- 
naissons ce moyen, l'ayant pratiqué. Il est usé. On 
est fixé sur les pendules qui retardent ou avancent. 
Donc, cent personnes ne vous ont pas perdu de vue, 
c'est admis. 

Cependant voici ce que vous avez fait : A huit 
ieures vingt minutes, vous avez filé adroitement. A 
ùuit heures trente-cinq minutes vous preniez le che- 
min de fer, rue Saint-Lazare. A neuf heures, vous 
descendiez à la gare de Ruei 1 et vous vous élanciez 
sur la route de la Jonchcre. A neuf heures un quart, 
vous frappiez au volet de la veuve Lerouge, qui vous 
ouvrait et à qui vous demandiez à manger un mor- 
ceau et surtout à boire iin coup. A neuf heures 
vingt-cinq, vous lui plantiez un morceau de fleuret 
bien aiguisé entre les épaules, vous bouleversiez 
tout dans la maison et vous brûliez certains papiers, 
vous savez. Après quoi, enveloppant dans une ser- 
viette tous les objets .précieux pour faire croire à 
un vol, vous sortiez en fermant la porte à double 
tour. 

Arrivé à la Seine, vous avez jeté votre paquet 
dans l'eau, vous avez regagné la station du chemin 
de fer à pied, et à onze heures vous reparaissiez frais 



l'affaire lebouge 218 

et dispos. C'est bien joué. Seulement vous avez 
compté sans deux adversaires, un agent de police 
assez madré, surnommé Tirauclair, et un autre plus 
capable encore, qui a nom le hasard. À eux deux, 
ils vous font perdre la partie. D'ailleurs, vous avez 
eu le tort de porter des bottes trop fines, de conser- 
ver vos gants gris-perle, et vous embarrasser d'un 
chapeau de soie et d'un parapluie. Maintenant 
avouez, ce sera plus court et je vous donnerai la 
permission de fumer dans votre prison de ces excel- 
lents trabucos que vous aimez et que vous brûlez 
toujours avec un bout d'ambre. 

Le père Tabaret avait grandi de deux pouces tant 
était grand son enthousiasme. Il regarda le magis- 
trat comme pour quêter un sourire approbateur. 

— Oui, continua-t-il, après avoir repris haleine, 
je lui dirais cela et non autre chose. Et, à moins 
que cet homme ne soit mille fois plus fort que je ne 
le suppose, à moins qu'il ne soit de bronze, de mar- 
bre, d'acier, je le verrais à mes pieds et j'obtiendrais 
un aveu... 

— Et s'il était de bronze, en effet, dit M. Dabu- 
ron, s'il ne tombait pas à vos pieds! Que îeriez- 
vous? 

La question, évidemment, embarrassa le bon- 
homme. 

— Dame ! balbutia-t-îl, je ne sais, je vferr&is, je 
chercherais... mais il avouerait. 



216 l'affaire lerouge 

Après un assez long silence, M. Daburon prit une 
plume et écrivit quelques lignes à la hâte, 

— Je me rends, dit-il. M. Albert de Commarin va 
être arrêté, c'est maintenant décidé. Mais les forma- 
lités et les perquisitions prendront un certain temps 
qui, d'un autre côté, m'est nécessaire. Je veux in- 
terroger, avant le prévenu, son père, le comte de 
Commarin, et encore ce jeune avocat, votre ami, 
M. Noël Gerdy. Les lettres qu'il possède me sont in- 
dispensables. 

A ce nom de Gerdy, la figure du père Tabaret 
s'assombrit et exprima la plus comique inquiétude. 

— Sapristi! exclama-t-il,voilàceque je redoutais. 

— Quoi? demanda M. Daburon. 

— Eh! la nécessité des lettres de Noël. Naturelle- 
ment il va savoir qui a mis la justice sur les traces 
du crime. Me voilà dans de beaux draps. C'est à moi 
qu'il devra la reconnaissance de ses droits, n'est-ce 
pas? Pensez -vous qu'il m'en sera reconnaissant! 
Point, il me méprisera. Il me fuira quand il saura 
que Tabaret, rentier, et Tirauclair, l'agent, se eoii- 
fent dans le même bonnet de coton. Pauvre huma- 
nité ! Avant huit jours mes plus vieux amis me refu- 
seront la main. Comme si ce n'était pas un honneur 
de servir la iustice!... Je vais être réduit à changer 
de quartier, à prendre un faux nom... 

II nleurait presque, tant sa peine était grande. Le 
magistrat en fut touché. 



l'affaire lerougb 217 

— Rassurez-vous, cher monsieur Tabaret, lui dit- 
il, je ne mentirai pas, mais je m'arrangerai de telle 
sorte que votre fils d'adoption, votre Benjamin, ne 
saura rien. Je lui laisserai entrevoir que je suis ar- 
rivé jusqu'à lui par des papiers trouvés chez la veuve 
Lerouge. 

Le bonhomme, transporté, saisit la main du juge 
et la porta à ses lèvres. 

— Oh! merci, monsieur, s'écria-t-il, merci mille 
fois! Vous êtes grand, vous êtes... Et moi qui tout à 
l'heure!... mais, suffit! je me trouverai, si vous le 
permettez; à l'arrestation; je serais très-satisfait 
d'assister aux perquisitions. 

— Je comptais vous le demander, monsieur Taba- 
ret, répondit le juge. 

Les lampes pâlissaient et devenaient fumeuses, le 
toit des maisons blanchissait, le jour se levait. Déjà, 
dans le lointain, on entendait le roulement des voi- 
tures matinales; Paris s'éveillait. 

— Je n'ai pas de temps à perdre, poursuivit M. Da- 
buron, si je veux que toutes mes mesures soient 
bien prises. Je tiens absolument à voir le procureur 
impérial; je le ferai réveiller s'il faut. Je me rendrai 
de chez lui directement au palais, j'y serai avant 
huit heures. J[e désire, monsieur Tabaret, vous y 
trouver à ^es ordres. 

Le bonhomme remerciait et s'inclinait, quand le 
domestique du magistrat parut. 

19 



918 l'affaire lbrouge 

*~ Voici* monsieur, dit-il à son maître, un pli que 
vient d'apporter un gendarme de Bougival. Il attend 
la réponse dans F antichambre. 

— Très-bien ! répondit M. Daburon ; demandez à 
cet homme s'il n'a besoin de rien, et dans tous les 
cas offrez-lui un verre de vin. 

En même temps il brisait l'enveloppe de la dé- 
pèche. 

— Tiens ! fit-il, une lettre de Gévrol? Et 11 lut : 

« Monsieur le juge d'instruction, 
» J'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis 
» sur la trace de l'homme aux boucles d'oreilles. Je 
x> viens d'apprendre de ses nouvelles chez un mar- 
» chand de vin, où des ivrognes étaient attardés. 
» Notre homme est entré chez ce marchand de vin 
* dimanche matin en sortant de chez la veuve Le- 
» rouge. Il a commencé par acheter et payer deux 
» litres de vin. Puis il s'est frappé le front et a dit : 
» Vieille bète! j'oubliais que c'est demain la fête du 
» bateau. Il a aussitôt demandé trois autres litres. 
» J'ai consulté l'almanach, le bateau doit s'appeler 
» Saint^Marin. J'ai appris aussi qu'il était chargé de 
» blé. J'écris à la préfecture en même temps qu'à 
» vous, pour que des perquisitions soient faites à 
» Paris et à Rouen. Il est impossible qu'elles n'abou* 
» tissent pas. 
» Je suis en attendant, monsieur... » 

— Ce pauvre Gévrol! s'écria le père Tabaret en 



l'affaire lerouge H9 

éclatant de rire, il aiguise son sabre et la bataille est 
gagnée. Est-ce que M. le juge ne va pas arrêter ses 
recherches ? 

— Non, certes! répondit M. Daburon, négliger la 
moindre chose est souvent une faute irréparable. Et 
qui sait quelles lumières nous peut fournir cet in- 
connu? 



vin 



Le jour même de la découverte du crime de 1& 
Jonchère, à l'heure précisément où le père Tabaret 
faisait sa démonstration dans la chambre de la vic- 
time, le vicomte Albert de Commarin montait en 
voiture pour se rendre à la gare du Nord au-devant 
de son père. 

Le vicomte était fort pâle. Ses traits tirés, ses yeux 
inornes, ses lèvres blémies, dénonçaient d'accablantes 
fatigues, l'abus de plaisirs écrasants ou de terribles 
soucis. 

Au surplus, tous les domestiques de l'hôtel avaient 
parfaitement observé que depuis cinq jours leur 
jeune maitre n'était pas dans son assiette ordinaire. 
Il ne parlait qu'avec effort, mangeait à peine et avait 
sévèrement interdit sa porte. 

Le valet de chambre de M. le vicomte fit remar- 

19* 



228 l'affaire lerouge 

quer que ce changement, trop rapide pour ne pas 
être des plus sensibles, était survenu le dimanche 
matin, à la suite de la visite d'un certain sieur 
Gerdy, avocat, lequel était resté près de trois heures 
dans la bibliothèque. 

£»e vicomte, gai comme pinson à l'arrivée de ce 
personnage, avait, à sa sortie, l'air d'un déterré, et 
il n'avait plus quitté cette mine affreuse. 

Au moment de se faire conduire au chemin de fer, 
le vicomte paraissait se traîner avec tant de peine, 
que M. Lubin, son valet de chambre, l'exhorta beau- 
coup à ne pas sortir. S'exposer au froid , c'était 
commettre une imprudence gratuite. Il serait plus 
sage à lui de se coucher et d'avaler une bonne tasse 
de tisane. 

Mais le comte de Commarin n'entendait point 
raillerie sur le chapitre des devoirs filiaux. Il était 
homme à pardonner à son fils les plus incroyables 
folies, les pires débordements, plutôt que ce qu'il 
appelait un manque de révérence. Il avait annoncé 
son arrivée par le télégraphe vingt-quatre heures à 
J'avance, donc l'hôtel devait être sous les armes, donc 
l'absence d'Albert à la gare l'eût choqué comme la 
plus outrageante des inconvenance/* 

Le Vicomte se promenait depuis cinq mitantes dans 
la salle d'attente quand la cloche signala l'arrivée 
du train. Bientôt les portes qui donnent sur le quai 
s'ouvrirent et furent encombrées de voyageurs. 



l'affaire lbrouge 933 

La presse un peu dissipée, le comte apparat, suivi 
d'un domestique portant une immense pelisse de 
voyage, garnie de fourrures précieuses. 

Le comte de Commarin annonçait bien dix bonnes 
années de moinr que son âge. Sa barbe et ses che- 
veux encore abondants grisonnaient à peine. Il était 
grand et maigre, marchait le corps droit et portait 
la tête haute, sans avoir rien pourtant de cette dis- 
gracieuse roideur britannique, l'admiration et l'envie 
de nos jeunes gentilshommes. Sa tournure était no- 
ble, sa démarche aisée. Il avait de fortes mains, 
très-belles, les mains d'un homme dont les ancêtres 
ont pendant des siècles donné de grands coups d'é- 
pée. Sa figure régulière présentait un contraste sin- 
gulier pour celui qui l'étudiait : tous ses traits res- 
piraient une facile bonhomie, sa bouche était sou- 
riante , mais dans ses yeux clairs éclatait la plus 
farouchefierté. 

Ce contraste traduisait le secret de son caractère. 

Tout aussi exclusif que la marquise d'Arlange, il 
avait marché avec son siècle, ou du moins il parais- 
sait avoir marché. 

Autant que la marquise il méprisait absolument 
tout ce qui n'est pas noble, seulement son mépris 
s'exprimait d'une façon différente. La marquise affi- 
chait hautement et brutalement ses dédains : le 
comte les dissimulait sous les recherches d'une po- 
litesse humiliante à force d'être excessive* La mar- 



224 l'affaire lerougb 

quise aurait volontiers tutoyé ses fournisseurs : le 
comte, chez lui, un jour que son architecte avait 
laissé tomber son parapluie, s'était précipité pour le 
ramasser. 

C'est que la vieille dame avait vécu les yeux ban- 
dés, les oreilles bouchées, tandis que le comte avait 
beaucoup vu avec de bons yeux, beaucoup entendu 
avec une ouïe très-fine. Elle était sotte et sans l'om- 
bre du sens commun : il avait de l'esprit, des vues 
presque larges, et des idées. Elle rêvait le retour de 
tous les usages saugrenus, la restauration des niai- 
series monarchiques, s'imaginant qu'on fait reculer 
les années comme les aiguilles d'une pendule : il 
aspirait, lui, à des choses positives, au pouvoir, par 
exemple, sincèrement persuadé que son parti pou- 
vait encore le ressaisir et le garder, et reconquérir 
sourdement et lentement, mais sûrement, tous les 
privilèges perdus. . 

Mais, au fond, ils devaient s'entendre. 

Pour tout dire, le comte était le portrait flatté 
d'une certaine fraction de la société, la marquise en 
était la caricature. 

Il faut ajouter qu'avec ses égaux, M. de Comma- 
rin savait se départir de son écrasante urbanité. Il 
reprenait aLors son caractère vrai, hautain, entier, 
intraitable, supportant la contradiction à peu près 
comme un étalon la piqûre d'une mouche. 

Dans sa maison, c'était un despote. 



i/affàire lerouge 225 

En apercevant son père, Albert s'avança vers lui 
avec empressement. Ils se serrèrent la main, s'em- 
brassèrent d'un air aussi noble que cérémonieux, et 
en moins d'une minute expédièrent la phraséologie 
banale des informations de retour et des compliments 
de voyage. 

Alors seulement M. de Commarin parut s'aper- 
cevoir de l'altération, si visible, du visage de son 
fils. 

— Vous êtes souffrant, vicomte? demanda-t-il. 

— Non, monsieur, répondit laconiquement Albert. 

Le comte fit un : « Ah ! » accompagné d'un cer- 
tain mouvement de tête, qui était chez lui comme 
un tic et exprimait la plus parfaite incrédulité ; puis 
il se retourna vers son domestique et lui donna briè- 
vement quelques ordres. 

— Maintenant, reprit -il en revenant à son fils, 
rentrons vite à l'hôtel. J'ai hâte de me sentir chez 
moi, et de plus je mangerai avec plaisir, n'ayant rien 
pris aujourd'hui qu'une tasse de détestable bouillon, 
à je ne sais quel buffet. 

M. de Commarin arrivait à Paris d'une humeur 
massacrante. Son voyage en Autriche n'avait pas 
amené V** résultats qu'il espérait. 

Pour comble, s' étant arrêté chez un des ses an- 
ciens amis, il avait eu avec lui une discussion si 
violente au'ils s'étaient séparés sans se donner la 
main. 



226 ^AFFAIRE LER0US5 

A peine installé sur les coussins de sa voiture, qui 
partit au galop, le comte ne put s'empêcher de re- 
venir sur ce sujet qui lui tenait fort au cœur. 

— Je suis brouillé avec le duc de Sairmeuse, dit- 
il à son fils. 

— Il me semble, monsieur, répondit Albert sans 
la moindre intention de raillerie, que c'est ce qui ne 
manque jamais d~arriver lorsque vous restez plu* 
d'une heure ensemble. 

— C'est vrai, mais cette fois c'est définitif. J'ai 
passé quatre jours chez lui dans un état inconceva- 
ble d'exaspération. Maintenant, je lui ai retiré mon 
estime. Sairmeuse, vicomte, vend Gondresy,une des 
belles terres du nord de la France. Il coupe les bois, 
il met à l'encan le château où il est, une demeure 
princière qui va devenir une sucrerie. Il fait argent 
de tout, pour augmenter, à ce qu'il dit, ses reve- 
nus, pour acheter de la rente, des actions, des obli- 
gations!... 

— Et c'est la raison de votre rupture ? demanda 
Albert sans trop de surprise. 

— Sans doute. N'est-elle pas légitime? 

— Mais, monsieur, vous savez que le duc a une 
famille nombreuse, il est loin d'être riche. 

— Et ensuite! reprit le comte. Qu'importe cela? 
On se prive, monsieur, on vit de sa terre sur sa terre, 
on porte des sabots tout l'hiver, on fait donner nie 
l'éducation à son aine seulement, et on ne vend pas» 



l'affaire LEROUX 22? 

Entre amis, on se doit la vérité, surtout quand elle 
est désagréable. J'ai dit à Sairmeuse ma pensée. Un 
noble qui vend ses terres commet une indignité, il 
trahit son parti, 

— Oh! monsieur! fit Albert, essayant de pro- 
tester. 

— J'ai dit traître, continua le comte avec véhé- 
mence, je maintiens ce mot. Retenez bien ceci, vi- 
comte, la puissance a été, est et sera toujours à qui 
possède la fortune, à plus forte raison à qui détient 
le sol. Les hommes de 93 ont bien compris cela. En 
ruinant la noblesse, ils ont détruit son prestige bien 
plus sûrement qu'en abolissant les titres. Un prince 
à pied et sans laquais est un homme comme un autro. 
Le ministre de Juillet qui a dit aux bourgeois : « En- 
richissez-vous, » n'était point un sot. Il leur donnait 
la formule magique du pouvoir. Les bourgeois ne ' 
l'ont pas compris, ils ont voulu aller trop vite, ils se 
sont lancés danp la spéculation. Ils sont riches au- 
jourd'hui, mais de quoi? de valeurs de Bourse, de 
titres de portefeuille, de papiers, de chiffons enfin. 

C'est de la fumée qu'ils cadenassent dans leurs 
coffres. Ils préfèrent le mobilier qui rapporte huit 
aux prés, aux vignes, aux bois, qui ne rendent pas 
trois du cent. Le paysan n'est pas si fou. Dès qu'il a 
de la terre grand comme un mouchoir de poche, il 
en veut grand comme une nappe, puis grand comme 
un drap. Le paysao est lent comme le bœuf de sa 



228 l'affaire lerouge 

charrue, mais il a sa ténacité, son énergie patiente, 
son obstination. Il marche droit vers son but, pous- 
sant ferme sur le joug, et sans que rien l'arrête ni 
le détourne. Pour devenir propriétaire, il se serre le 
ventre, et les imbéciles rient. Qui sera bien surpris 
quand il fera, lui aussi, son 89? Le bourgeois et aussi 
les barons de la féodalité financière. 

— Eh bien ? interrogea le vicomte. 

— ,Vous ne comprenez pas? Ce que fait le paysan^ 
la noblesse le devait faire. Ruinée, son devoir était 
de reconstituer sa fortune. Le commerce lui est in- 
terdit, soit. L'agriculture lui reste. Au lieu de bou- 
der niaisement, depuis un demi-siècle, au lieu de 
s'endetter pour soutenir un train d'une ridicule mes- 
quinerie, elle devait s'enfermer dans ses châteaux, 
en province, et là, travailler, se priver, économiser, 
acheter, s'étendre, gagner de proche en proche. Si 
elle avait pris ce parti, elle posséderait la France. 
Sa richesse serait énorme, car le prix de la terre 
s'élève de jour en jour. Sans effort, j'ai doublé ma 
fortune depuis trente ans. Blanlaville, ^ui a coûté à 
mon père cent mille écus en 1817, vaut maintenant 
plus d'un million. Ainsi, quand j'entends la noblesse 
se plaindre, gémir, récriminer, je hausse les épaules. 
Tout augmente, dit-elle, et ses revenus restent sta- 
tionnâmes. A qui la faute ? Elle s'appauvrit d'année 
en année. Elle en verra bien d'autres. Bientôt elle 
en sera réduite à la besace, et les quelques grands 



l'affaire lerouge 229 

noms qui nous restent finiront sur des enseignes. Et 
ce sera bien fait. Ce qui me console, c'est qu'alors 
le paysan, maître de nos domaines, sera tout puis- 
sant, et qu'il attellera à ses voitures ces bourgeois 
qu'il hait autant que je les exècre moi-même. 

La voiture, en ce moment, s'arrêtait dans la cour, 
après avoir décrit ce demi- cercle parfait, la gloire 
des cochers qui ont gardé la bonne tradition. 

Le comte descendit le premier et, appuyé sur le 
bras de son fils, il gravit les marches du perron. 

Dans l'immense vestibule, presque tous les domes : 
tiques en grande livrée formaient la haie. 

Le comte leur donna un coup d'œil en traversant, 
comme un officier à ses soldats avant la parade. Il 
parut satisfait de leur tenue et gagna ses apparte- 
ments, situés au premier étage, au-dessus des ap- 
partements de réception. 

Jamais, nulle part, maison ne fut miens ordonnée 
que celle du comte de Gommarin, maison considé- 
rable, car la fortune lui permettait de soutenir un 
train à éblouir plus d'un principicule allemand. 

Il possédait, à un degré supérieur, le talent, il fau- 
drait dire l'art, beaucoup plus rare qu'on ne le sup- 
pose, de commander à une armée de valets. Selon 
Rivarol, il est une façon de dire à un laquais : « Sor- 
tez ! » qui affirme mieux la race que cent livres de 
parchemins. 

Les domestiques si nombreux du comte n'étaient 

20 



230 l'affaire lërouge 

pour lui ni une gêne, ni un souci, ni un eml?&rfa#. 
Ils lui étaient nécessaires, le servaient bien, à sa 
guise et non à la leur. Il était l'exigence même, tou- 
jours prêt à dire : « J'ai failli entendre, » et cepen- 
dant il était rare qu'il eût un reproche à adresser. 

Chez lui tout était si bien prévu, même et surtout 
l'imprévu, si bien réglé, arrangé à l'avance, d'une 
manière invariable, qu'il n'avait plus à s'occuper de 
rien. Si parfaite était l'organisation de la machine 
intérieure, qu'elle fonctionnait sans bruit, sans effort, 
sans qu'il fût besoin de la remonter sans cesse. Un 
rouage manquait, on le remplaçait et on s'en aper- 
cevait à peine. Le mouvement général entraînait le 
nouveau venu, et au bout de huit jours il avait pris 
le pli ou il était renvoyé. 

Ainsi, le maître arrivait de voyage, et l'hôtel en- 
dormi s'éveillait comme sous la baguette d'un ma- 
gicien. Chacun se trouvait à son poste, prêt à repren- 
dre la besogne interrompue six semaines auparavant. 
On savait qc<i le comte avait passé la journée en 
wagon, donc il pouvait avoir faim : le dîner avait 
été avancé. Tous les gens, jusqu'au dernier marmi- 
ton, avaient présent à l'esprit l'article premier de la 
charte de l'hôtel : « Les domestiques sont faits, noa 
pour exécuter des ordres, mais pour épargner la 
peine d'en donner. » 

M. de Commarin finissait de réparer sur sa per- 
sonne le désordre du voyage et de changer de vête* 



l'affaire lerougb 231 

ments, quand le maître d'hôtel en bas de soie parut 
et annonça que M. le comte était servi. 

Il descendit presque aussitôt, et le père et le 
fils se rencontrèrent sur le seuil de la salle à man- 
ger. 

C'est une vaste pièce, très-haute de plafond comme 
tout le rez-de-chaussée de l'hôtel, et d'une simplicité 
magnifique. Un seul des quatre dressoirs qui la dé- 
corent encombrerait un de ces vastes appartements 
que les millionnaires de la dernière liquidation 
louent quinze mille francs au boulevard Malesherbes. 
Un collectionneur se pâmerait devant ces dressoirs, 
chargés à rompre, d'émaux rares, de faïences mer- 
veilleuses et de porcelaines à faire verdir de jalousie 
un roi de Saxe. 

Le service de la table où prirent place le comte et 
Albert, dressée au milieu de la salle, répondait à et 
luxe grandiose. L'argenterie et les cristaux y res- 
plendissaient. 

Le comte était un grand mangeur. Parfois il tirait 
vanité de cet appétit énorme qui eût été pour un 
pauvre diable une véritable infirmité. Il aimait à 
rappeler les grands hommes dont l'estomac est resté 
célèbre. Charles-Quint dévorait des montagnes de 
viande. Louis XIV engloutissait à chaque repas la 
nourriture de six hommes ordinaires. Il soutenait 
volontiers à table qu'on peut presque juger les hom- 
mes à leur capacité digestive; il les comparait à des 



232 l'affaire lerouge 

lampes dont le pouvoir éclairant est en raison de 
l'huile qu'elles consument. 

La première demi-heure du dîner fut silencieuse* 
M. de Commarin mangeait en conscience, ne s' aper- 
cevant pas ou ne voulant pas s'apercevoir qu'Albert 
remuait sa fourchette et son couteau par contenance 
et ne touchait à aucun des mets placés sur son as- 
siette. Mais avec le dessert la mauvaise humeur du 
vieux gentilhomme reparut, fouettée par un certain 
vin de Bourgogne qu'il affectionnait, et dont il 
buvait presque exclusivement depuis longues an- 
nées. 

11 ne détestait pas d'ailleurs se mettre la bile 
en mouvement après le dîner, professant cette théo- 
rie qu'une discussion modérée est un parfait digestif. 
Une lettre qui lui avait été remise à son arrivée et 
qu'il avait trouvé le temps de parcourir fut son pré- 
texte et son point de départ. 

— J'arrive il y a une heure, dit-il à son fils, et 
j'ai déjà une homélie de Broisfresnay. 

— Il écrit beaucoup, observa Albert. 

— Trop. Il se dépense en encre. Encore des plans, 
des projets, des espérances, véritables enfantillages. 
Il porte la parole au nom d'une douzaine de politi- 
ques de sa force. Ma parole d'honneur, ils ont perdu 
le sens, ils parlent de soulever le monde ; il ne leur 
manque qu'un levier et un point d'appui. Je les 
trouve, moi qui les aime, à mourir de rire. 



l'affaire lerouge 233 

Et pendant dix minutes le comte chargea des plus 
piquantes injures et des épigrammes les plus vives 
ses meiUeurs amis, sans paraître se douter que bon 
nombre de leurs ridicules étaient un peu les siens. 

— Si encore, continua-t-il plus sérieusement, s'ils 
avaient quelque confiance en eux, s'ils montraient 
une ombre d'audace ! Mais non. La foi même leur 
manque. Ils ne comptent que sur autrui, tantôt sur 
celui-ci et tantôt sur cet autre. Il n'est pas une de 
leurs démarches qui ne soit un aveu d'impuissance, 
une déclaration prématurée d'avortement. Je les vois 
continuellement en quête d'un mieux monté qui con- 
sente à les prendre en croupe. Ne trouvant personne, 
c'est qu'ils sont v embarrassants ! ils en reviennent 
toujours au clergé comme à leurs premières amours. 

Là, pensent-ils, est le salut et l'avenir. Le passé l'a 
bien prouvé. Ahl ils sont adroits! En somme, nous 
devons au clergé la chute de la Restauration. Et 
maintenant, en France, aristocratie et dévotion sont 
synonymes. Pour sept millions d'électeurs, un petit 
fils de Louis XIV ne peut marcher qu'à la tête d'une 
armée de robes noires, escorté de prédicants, de 
moines et de missionnaires, avec un état-major d'ab- 
bés, le cierge au vent. Et on a beau dire, le Français 
n'est pas dévot, etil hait les jésuites. N'est-ce pas votro 
a<s, vicomte? 

Albert ne put qu'incliner la tète en signe d'assen* 
timent. Déjà M. de Gommarin continuait : 

20* 



234 l'affaire lerougë 

— Ma foî! je le déclare, je suis las de marcher à 
la remorque de ces gens-là. Je perds patience, quand 
je vois sur quel ton ils le prennent avec nous, et à 
quel prix ils mettent leur alliance. Ils n'étaient pas si 
grands seigneurs jadis, un évêque à la ?our faisait 
mince Hgure. Aujourd'hui, ils se sentent indispen- 
sables. Moralement, nous n'existons que par eux. 
Et quel rôle jouons-nous à leur profit? Nous sommes 
le paravent derrière lequel ils jouent leur comédie. 
Quelle duperie ! Est-ce que nos intérêts sont les leurs. 

Ils se soucient de nous, monsieur, comme de 
l'an vin. Leur capitale est Rome, et c'est là que 
trône leur seul roi. Depuis, je ne sais combien d'an- 
nées, ils crient à la persécution, et jamais ils n'ont 
été si véritablement puissants. Enfin, si nous n'avons 
pas le sou, ils sont immensément riches. Les lois qui 
frappent les fortunes particulières ne les atteignent 
pas. Ils n'ont point d'héritiers qui se partagent leurs 
trésors et les divisent à l'infinie Ils possèdent la 
patience et le temps qui élèvent des montagnes avec 
des grains de sable. Tout ce qui va au clergé reste 
tu clergé. 

— Rompez avec eux, alors, monsieur, dit Albert. 

— Peut-être le faudrait41, vicomte. Mais aurions- 
nous les bénéfices de la rupture? Et d'abord, y croi- 
rait-on? 

On venait de servir le café. Le comte fît un signe, 
les domestiques sortirent. 



L AFFAIRE LEROUGR 235 

— Non, poursuivit-il, on n'y croirait pas. Puis ce 
serait la guerre et la trahison dans nos ménages. Ils 
nous tiennent, par nos femmes et nos filles, otages 
de notre alliance. Je ne vois plus pour l'aristocratie 
française qu'une planche de salut; une bonne petitç 
loi autorisant les majorats. 

— Vous ne l'obtiendriez jamais, monsieur. 

— Croyez-vous, demanda M. de Commarin, vous 
y opposeriez-vous donc, vicomte? 

Albert savait par expérience combien était brû- 
lant ce terrain où l'attirait son père, il ne répondit 
pas. 

— Mettons donc que je rêve l'impossible, reprit le 
comte : alors que la noblesse fasse son devoir. Que 
toutes les filles de grande maison, que tous les ca- 
dets se dévouent. Qu'ils laissent pendant cinq géné- 
rations le patrimoine entier à l'aîné et se contentent 
chacun de cent louis de rentes. De cette façon en 
core, on peut reconstruire les grandes iortunes. Les 
familles, au lieu d'être divisées par des intérêts et 
des égoïsmes divers, seraient unies par une aspira- 
tion commune. Chaque maison aurait sa raison 
d'Etat, un testament politique, pour ainsi dire, que 
se légueraient les aînés. 

— Malheureusement, objecta le vicomte, le temps 
n'est plus guère aux dévouements. 

— Je le sais, monsieur, reprit vivement le comte, 
Je le sais très-bien, et dans ma propre maison j'en 



236 ^AFFAIRE LEROUGB 

ai la preuve. Je vous ai prié, moi, votre père, je 

vous ai conjuré de renoncer à épouser la petite-fille 
de cette vieille folle de marquise d'Arlange : à quoi 
cela a-t-il servi? A rien. Et après trois ans de luttes 
il m'a fallu céder. 

— Mon père... voulut commencer Albert. 

— C'est bien, interrompit le comte, vous avez ma 
parole, brisons. Mais souvenez-vous de ce que je 
vous ai prédit. Vous portez le coup mortel à notre 
maison. Vous serez, vous, un des grands proprié- 
taires de la France ; ayez quatre enfants, ils seront 
à peine riches ; qu'eux-mêmes en aient chacun au- 
tant, et vous verrez vos petits-fils dans la gène. 

— Vous mettez tout au pis, mon père. 

— Sans doute, et je le dois. C'est le moyen d'évi- 
ter les déceptions. Vous m'avez parlé du bonheur 
de votre vie! Misère! Un homme vraiment noble 
songe à son nom avant tout. Mademoiselle d'Arlange 
est très-jolie, très-séduisante, tout ce que vous vou- 
drez, mais elle n'a pas le sou. Je vous avais, moi, 
choisi une héritière. 

— Que je ne saurais aimer... 

— La belle affaire ! Elle vous apportait, dans son 
tablier, quatre millions, plus qu.e les rois d'aujour- 
d'hui ne donnent en dot à leurs filles. Sans compter 
les espérances... 

L'entretien, sur ce sujet, pouvait être intermina- 
ble ; mais, en dépit d'une contrainte visible, le vi.« 



L'AFFAIRE LEROUGB 237 

comte restait à cent lieues de la ^discussion. À peine, 
de temps à autre, et pour ne pas jouer le rôle de 
confident absolument muet, il balbutiait quelques 
syllabes. 

Cette absence d'opposition irritait le comte en- 
core plus qu'une contradiction obstinée. Aussi fit- 
il tous ses efforts pour piquer son fils. C'était sa tac- 
tique. 

Cependant il prodigua vainement les mots provo- 
cants .et les allusions méchantes. Bientôt il fut 
sérieusement furieux contre son fils, et sur une la- 
conique réponse, il s'emporta tout à fait. 

— Parbleu! s'écria-t-il, le fils de mon intendant 
ne raisonnerait pas autrement que vous. Quel sang 
avez-vous donc dans les veines ! Je vous trouve bien 
peuple, pour un vicomte de Commarin ! 

Il est des situations d'esprit où la moindre conver- 
sation est extrêmement pénible. Depuis une heure, 
en écoutant son père et en lui répondant, Albert su- 
bissait un intolérable supplice. La patience dont il 
était armé lui échappa enfin. 

— Eh! répondit-il, si je suis peuple, monsieur, il 
y a peut-être de bonnes raisons pour cela. 

Le regard dont le vicomte accentua cette phrase 
était si éloquent et si explicite, que le comte eux un 
brusque haut-le-corps. Toute l'animation de l'en- 
tretien tomba, et c'est d'une voix hésitante qu'il de- 
manda : 



238 l'affaire lerougb 

— Que v ouïe? »vous dire, vicom + e? 

Albert, la phrase lancée, l'avait regrettée. Mais il 
était trop avancé pour reculer. 

— Monsieur, répondit-il avec un certain embarras, 
j'ai à vous entretenir de choses graves. Mon honneur, 
la vôtre, celui de notre maison, sont en jeu. Je de- 
vais avoir avec vous une explication, et je comptais 
:a remettre à demain, ne voulant pas troubler la 
soirée de votre retour. Néanmoins, si vous l'exigez. 

Le comte écoutait son fils avec une anxiété mal 
dissimulée. On eût dit qu'il devinait où il allait en 
venir, et qu'il s'épouvantait de l'avoir deviné. 

— •* Croyez, monsieur, continuait Albert, cherchant 
ses mots, que jama^, quoi que vous ayez fait, ma 
voix ne s'élèvera pour vous accuser. Vos bontés 
constantes pour moi... 

C'est tout ce que put supporter M. de Comma- 
rin. 

— Trêve de préambules, interrompit-il durement. 
Les faits, sans phrases. 

Albert tarda à répondre. Il se demandait comment 
et par où commencer. 

— Monsieur, dit-il enfin, en votre absence j'ai eu 
aous les yeux toute votre correspondance avec ma- 
dame Valérie Gerdy. Toute, ajouta-t-il, soulignant 
ce mot déjà si significatif. 

lie comte ne laissa pas à Albert le temps d'achever 
sa phrase. Il s'était levé comme si un serpent l'eût 



l'affaire lerouge 239 

mordu* si violemment que sa chaise alla rouler à 
quatre pas. 

— Plus un mot ! s'écria-t-il d'une voix terrible, 
plus une syllabe, je vous le défends ! 

Mais il eut honte, sans doute, de ce premier mou- 
vement, car presque aussitôt il reprit son sang-froid. 
Il releva même sa chaise avec une affectation visible 
de calme, et la replaça devant la table. 

— Qu'on vienne donc encore nier les pressentiments! 
reprit-il d'un ton qu'il essayait de rendre léger et 
railleur. Il y a deux heures, au chemin de fer, en 
apercevant votre face blême, j'ai flairé quelque mé- 
chante aventure. J'ai deviné que vous saviez peu ou 
beaucoup de cette histoire, je l'ai senti, j'en ai été 
sûr. 

Il y eut un long moment de ce silence si pesant 
de deux interlocuteurs, du deux adversaires qui se 
recueillent avant d'entamer de redoutables explica- 
tions. 

D'un commun accord, le père et le fils détour- 
naient les yeux et évitaient de laisser se croiser 
et se rencontrer leurs regards peut-être trop élo- 
quents. 

A un bruit qui se fit dans l'antichambre, le comte 
se rapprocha d'Albert. 

— Vous l'avez dit, monsieur, prononça-t-il, l'hon- 
lieur commande. Il importe d'arrêter une ligne de 



240 t'AFFÀIRE LEROUGB 

conduite et de l'arrêter sans retard : veuillez ma 
suivre chez moi. 

Il sonna, un valet parut aussitôt. 

— Prévenez, lui dit-il, que ni M. le vicomte ni 
moi n'y sommes pour personne au monde. 






IX 



La révélation qui venait de se produis avait 
beaucoup plus irrité que surpris le comte de Com- 
marin. 

Faut-il le dire ! depuis vingt ans il redoutait de 
voir éclater la vérité. Il savait qu'il n'est pas de se- 
cret si soigneusement gardé qiû ne puisse s'échapper, 
et son secret, à lui, quatre personnes l'avaient connu, 
trois le possédaient encore. 

Il n'avait pas oublié qu'il avait commis cette im- 
prudence énorme de le confier au papier, comme 
s'il ne se fût plus souvenu qu'il est des choses qu'on 
n'écrit pas. 

Comment, idi, un diplomate prudent, un politique 
hérissé de précautions, avait-il pu écrire ! Gomment, 
ayant écrit, avait-il laissé subsister cette correspon- 
dance accusatrice? Comment n'avait-il pas anéanti^ 

ai 



242 l'affaire lerouge 

coûte que coûte, ces preuves écrasantes qui, d'un 
instant à l'autre, pouvaient se dresser contre Vii? 
C'est et qu'il serait malaisé d'expliquer sans une 
passion folle, c'est-à-dire aveugle, sourde et impré- 
voyante jusqu'au délire. 

Le propre de la passion est de si bien croire à sa 
durée qu'à peine elle se trouve satisfaite de la pers- 
pective de l'éternité. Absorbée complètement dans 
le présent, elle ne prend nul souci de l'avenir. 

Quel homme d'ailleurs songe jamais à se mettre 
en garde contre la femme dont il est épris? Toujours 
Samson amoureux livrera, sans défense, sa cheve- 
lure aux ciseaux de Dalila. 

Tant qu'il avait été l'amant de Valérie^ le comte 
n'avait pas eu l'idée de redemander ses lettres à cette 
complice adorée. Si elle lui fût venue, cette idée, il 
l'eût repougsée comme outrageante pour le caractère 
d'un ange. 

Quels motifs lui pouvaient faire suspecter la dis- 
crétion de sa maîtresse? Aucun. Il devait la suppo- 
ser bien plus que lui intéressée à faire disparaître 
jusqu'à la plus légère trace des événements passés. 
N'était-ce pas elle, en définitive, qui avait recueilli 
les bénéfices de l'acte odieux? Qui avait usurpé le 
nom et la fortune d'un autre ! N'était-ce pas son 
fils? 

Lorsque, huit années plus tard, se croyant trahi, 
le comte rompit une liaison qui avait fait son bon* 



L'AFFAIRE IER0UGE 243 

heur, il songea à rentrer en possession de cette fu- 
neste correspondance. 

Il ne sut quels moyens employer. Mille raison* 
l'empêchaient d'agir. 

La principale est qu'à aucun prix il ne voulait se 
retrouver en présence de cette femme jadis trop ai- 
mée. Il ne se sentait assez sûr ni de sa colère ni de 
sa résolution pour affronter les larmes qu'elle ne 
manquerait pas de répandre. Pourrait-il sans faiblir 
soutenir les regards suppliants de ces beaux yeux 
qui si longtemps avaient eu tout empire sur son 
âme! 

Revoir cette maîtresse de sa jeunesse, c'était s' ex- 
poser à pardonner, et il avait été trop cruellement 
blessé dans son orgueil et dans son affection pour 
admettre l'idée de retour. 

D'un autre côté, se confier à un tiers était absolu- 
ment impraticable. Il s'abstint donc de toute dé- 
marche, s' ajournant indéfiniment. 

— Je la verrai, se disait-il, mais quand je l'aurai 
si bien arrachée de mon cœur qu'elle me sera de- 
venue indifférente. Je neveux pas lui donner la joie 
de ma douleur. 

Ainsi, les mois et les années se passèrent, et il en 
vint à se dire, à se prouver qu'il était désormais trop 
tard. 

En effet, il est des souvenirs qu'il est imprudent 
de «éveille* Il est des circonstances où une dé- 



244 l'affaire lerougb 

fiance injuste devient la plus maladroite des provo» 
cations. 

Demander à qui est armé de rendre ses armes, 
n'est-ce pas le pousser à s'en servir? Après si long- 
temps, venir réclamer ces lettres, c'était presque dé- 
clarer la guerre. D'ailleurs existaient-elles encore? 
Qui le prouverait? Qui garantissait que madame 
Gerdy ne les avait pas anéanties, comprenant que 
leur existence était un péril et que leur destruction 
seule assurait l'usurpation de son fils. 

M. de Gommarin ne s'aveugla pas, mais, se trou- 
vant dans une impasse, il pensa que la suprême sa- 
gesse était de s'en remettre au hasard, et il laissa 
pour sa vieillesse, cette porte ouverte à l'hôte qui 
vient toujours : le malheur. 

Et, cependant, depuis plus de vingt années, ja- 
mais un jour ne s'était écoulé sans qu'il maudit 
l'inexcusable folie de sa passion. 

Jamais il ne put prendre sur lui d'oublier qu'au- 
dessus de sa tête un danger plus terrible que l'épéû 
de Damoclès était suspendu par un fil que le moindre 
accident pouvait rompre. 

Aujourd'hui ce fil était brisé. 

Maintes fois, rêvant à la possibilité d'une catas- 
trophe, il s'était demandé comment parer un coup 
si fatal. Souvent il s'était dit : — « Que resterait-il 
à faire, si tout se découvrait? » 

Il avait conçu et rejeté bien des plans ; il s'était 



l'affaire lerouge 245 

bercé, à l'exemple des hommes d'imagiration, de 
bien des projets chimériques, et voilà que la réalité 
le prenait comme au dépourvu. 

Albert resta respectueusement debout, pendant 
que son père s'asseyait dans son grand fauteuil trr- 
morié, précisément au-dessous d'un cadre immense 
où l'arbre généalogique de l'illustre famille de Rhé- 
teau de Commarin étalait ses luxuriants rameaux. 

Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir -des 
appréhensions cruelles qui l'étreignaient. Il ne sem- 
blait ni irrité ni abattu. Seulement ses yeux expri- 
maient une hauteur encore plus dédaigneuse qu'à 
l'ordinaire, une assurance pleine de mépris à force 
d'être imperturbable. 

— Maintenant vicomte, commença-t-il d'une voix 
ferme, expliquez -vous. Je ne vous dirai rien de la 
situation d'un père condamné à rougir devant son 
fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre. 
Epargnons-nous mutuellement et tâchez de rester 
calme. Parlez, comment avez- vous eu connaissance 
de is a, correspondance? 

Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir 
et de se préparer à la lutte présente, depuis quatre 
jours qu'il attendait cet entretien avec une mortelle 
impatience. 

Le trouble qui s'était emparé de lui aux premiers 
mots avait fait place à une contenance digne et fière* 
Il s'exprimait purement et nettement, sans s'égarer 

21* 



M6 l'affaire lerouge 

dans ces détails si fatigants lorsqu'il s'agit d'une 
chose grave et qui reculent inutilement le but. 

— Monsieur , répondit - il , dimanche matin un 
jeune liomme s'est présenté ici, affirmant qu'il était 
chargé pour moi d'une mission de la plus haute im- 
portance, et qui devait rester secrète. Je l'ai reçu. 
C'est lui qui m'a révélé que je ne suis, hélas! qu'un 
enfant naturel substitué par votre affection à l'en- 
fant légitime que vous avez eu de madame Corn- 
marin. 

— Et vous n'avez pas fait jeter cet homme à la 
porte I exclama le comte. 

— Non, monsieur. J'allais répliquer fort vive- 
ment, sans doute, lorsque, me présentant une liasse 
de lettres, il me pria de les lire avant de rien ré- 
pondre. 

— Ah! s'écria M. de Commarin, il fallait les lan- 
cer au feu, vous aviez du feu, j'imagine. Quoi! vous 
les avez tenues entre vos mains et elles subsistent 
encore ! Que n'étais-je là, moi ! 

— Monsieur!... fit Albert d'un ton de reproche. 
Et se souvenant de la façon dont Noël s'était placé 

devant la cheminée, et de l'air qu'il avait en s'y pla- 
çant, il ajouta : 

— Cette pensée me fût venue qu'elle eût été irréa-» 
lisable. D'ailleurs, j'avais au premier coup d'œil 
reconnu votrp écriture. J'ai donc pris les lettres et je 
les ai lu§§3 



L* AFFAIRE LEROUGE 247 

— Et alors? 

— Alors , monsieur, j'ai rendu eette correspon- 
dance à ce jeune homme, et je lui ai demandé un 
délai de huit jours. Non pour me consulter, il n'en 
était pas besoin, parce que je jugeais un entretien 
avec vous indispensable. Aujourd'hui donc, je viens 
vous adjurer de me dire si cette substitution a en 
effet eu lieu. 

— Certainement, répondit le comte avec violence, 
oui, certainement, par malheur. Vous le savez bien, 
puisque vous avez lu ce que j'écrivais à madame 
Gerdy, à votre mère. 

Cette réponse, Albert, la connaissait à l'avance, il 
l'attendait. Elle l'accabla pourtant. 

Il est de ces infortunes si grandes qu'il faut pour 
5 croire les apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. 
Cette défaillance dura moins qu'un éclair. 

— Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j'avais une 
conviction, mais non pas une assurance formelle. 
Toutes les lettres que j'ai lues disent nettement vos 
intentions, détaillent minutieusement votre plan, 
aucune n'indique, ne prouve du moins l'exécution 
de votre projet. 

Le comte regarda son fils d'un air de surprise pro- 
fonde. Il avait encore toutes ses lettres présentes à la 
mémoire, et il se rappelait que vingt fois, écrivant à 
Valérie, il s'était réjoui du succès, la remerciant de 
s'être ;oumise à ses volontés. 



248 l'affaire lerouge 

— Vous n'êtes donc pas allé jusqu'au bout, vi« 
Oomte, dit-il, vous n'avez donc pas tout lu? 

— Tout, monsieur, et avec une attention que vous 
devez comprendre. Je puis vous affirmer que la der- 
nière lettre qui m'a été montrée annonce simplement 
à madame Gerdy l'arrivée de Claudine Lerouge, de 
la nourrice qui a été chargé d'accomplir l'échange. 
Je ne savais rien au delà. 

— Pas de preuves matérielles ! murmura le comte. 
On peut concevoir un dessein, le caresser long- 
temps, puis au dernier moment l'abandonner; cela 
se voit souvent. 

Il se reprochait d'avoir été si prompt à répondre, 
Albert avait des soupçons sérieux, il venait de les 
changer en certitude. Quelle maladresse! 

— Il n'y a pas de doute possible, se disait-il, Va- 
lérie a détruit les lettres les plus concluantes, celles 
qui lui ont paru les plus dangereuses, celles que j'é- 
crivais après. Mais pourquoi avoir conservé les au- 
tres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, 
comment a-t-elle pu s'en dessaisir? 

Albert restait toujours debout, immobile, atten- 
dant un mot du comte. Quel serait-il? Son sort, sans 
doute, se décidait en ce moment dans l'esprit du 
vieillard. 

— Peut-être est-elle morte ! dit à haute voix M. de 
mmarin. 



l'affaire lerouge 249 

Et à cette pensée que Yalérie était morte, sans 
qu'il Feût revue, il tressaillit douloureusement. Son 
cœur, après une séparation volontaire de plus de 
vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son 
adolescence avait jeté en lui de profondes racines. Il 
l'avait maudite; en ce moment il pardonnait. Elle 
l'avait trompé, c\^t vrai, mais ne lui devait-il pas 
ses seules années de bonheur! N'avait-elle pas été 
toute la poésie de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis 
elle, une heure seulement de joie, d'ivresse ou d'ou- 
bli? Dans la disposition d'esprit où il se trouvait, 
son cœur ne retenait que les bons souvenirs, comme 
un vase qui, une première fois empli de précieux 
aromates, en garde le* parfum jusqu'à sa destruc- 
tion. 

— Pauvre femme ! murmura- t-il encore. 

Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses 
paupières clignotèrent comme si une larme eût été 
près de lui venir. Albert le regardait avec une cu- 
riosité inquiète. C'était la première fois depuis que 
le vicomte était homme, qu'il surprenait sur le vi- 
sage de son père d'autres émotions que celle de l'am- 
bition ou de l'orgueil vaincus ou triomphants. Mais 
M. de Gommarin n'était pas d'une trempe à se lais- 
ser longtemps aller à l'attendrissement. 

— Vous ne m'avez pas dit, vicomte, demanda-t-il f 
qui vous avait envoyé ce messager de malheur. 

— 11 venait en son nom, monsieur, ne voulant 



250 l'affaihe lerougb 

pas, fl me Ta dit, mêler personne à cette triste af- 
faire. Ce jeune homme n'était autre que celui dont 
j'ai pris la place, votre fils légitime, M. Noël Gerdy 
lui-même. 

— Oui ! fit le comte à demi-voix, Noël, c'est bk;n 
son nom, je me souviens; et avec une hésitation évi- 
dente il ajouta : Vous a-t-il parlé de sa mère, de vo- 
tre mère. 

— A peine, monsieur. Il m'a seulement déclaré 
qu'il venait à son inau, que le hasard seul lui avait 
livré le secret qu'il venait me révéler, 

M. de Gommarin ne répliqua pas. Il ne lui restait 
plus rien à apprendre. Il réfléchissait. Le moment 
définitif était venu, et il ne voyait qu'un seul moyen 
ië le retarder. 

— Voyons, vicomte, dir-il enfin d'un ton affec- 
tueux qui stupéfia Albert, ne restez pas ainsi de- 
bout, asseyez -vous là, près de moi, et causons. 
Unissons nos efforts pour éviter, s'il se peut, un 
grand malheur. Parlez -moi en toute confiance, 
comme un fils à son père. Avez-vous songé à ce que 
vous avez à faire? Avez-vous pris quelque détermi- 
nation? 

— Il me semble, monsieur, qu'il n'y a pas d'hési- 
tation possible. 

— Gomment l'entendez-vous? 

— Mon devoir,. mon père ? e^t, o.e me semble, tout 



l'affaire lerougb 25! 

tracé. Devant votre fils légitime, je dois me retirer 
?ans plainte, sinon sans regrets. Qu'il vienne, je suis 
prêt à lui rendre tout ce que, sans m'en douter, je 
lui ii cris depuis trop longtemps, l'affection d'un 
père, sa fortune et son nom. 

Le vieux gentilhomme, à cette réponse si digne, 
ne sut pas garder le calme qu'en commençant il avait 
recommandé à son fils. Son visage devint pourpre et 
il ébranla la table du plus furieux coup de poing 
qu'il eût donné en sa vie. Lui toujours si mesuré, si 
convenable en toutes occasions, il s'emporta en ju- 
rons que n'eût pas désavoués un vieux sous-officier 
de cavalerie. 

— Et moi, monsieur, je vous déclare que ce que 
vous rêvez là n'arrivera jamais. Non, cela ne sera 
pas, je vous le jure. Ce qui est fait est bien fait. Quoi 
qu'il advienne, entendez-vous, monsieur, les choses 
resteront ce qu'elles sont, parce que telle est ma vo- 
lonté. Vicomte de Commarin vous êtes, vicomte de 
Commarin vous resterez, et malgré vous, s'il le 
faut. Vous le serez jusqu'à votre mort, ou du moins 
jusqu'à la mienne; car jamais, moi vivant, votre pro- 
jet insensé ne s'accomplira. 

— Cependant, monsieur, commença timidement 
Albert. 

— Je vous trouve bien osé, monsieur de m'in- 
terrompre quand je parle, exclama le comte. Ne 
sais-je pas d'avance toutes vos objections! Vous m'ai- 






252 l'affaire lerouge 



lez dire, n'est-ce pas, que c'est une injustice révol- 
tante, une odieuse spoliation? J'en con viens, et plus 
que vous j'en gémis. Pensez-vous donc que d'au- 
jourd'hui seulement je me repens de l'égarement 
fatal de ma jeunesse? 11 y a vingt ans, monsieur, 
que je regrette mon fils légitime, vingt ans que je 
me maudis de l'iniquité dont il est victime. Et ce- 
pendant j'ai su me taire et cacher les chagrins et 
les remords qui hérissent d'épines mon oreiller. En 
un moment votre stupide résignation rendrait mes 
iongues souffrances inutiles ! Non. Je ne le permettrai 
pas. 

Le comte lut une réplique sur les lèvres de son fils, 
il l'arrêta d'un regard foudroyant. 

— Croyez-vous donc, poursuivit-il, que je n'ai 
pas pleuré au souvenir de mon fils légitime usant sa 
vie à lutter contre la médiocrité? Pensez-vous qu'il 
ne m'est pas venu d'ardents désirs de réparation? 
Il y a eu des jours, monsieur, où j'aurais donné la 
moitié de ma fortune seulement pour embrasser cet 
enfant d'une femme que j'ai su trop tard apprécier* 
La crainte de faire planer sur votre naissance l'om- 
bre d'un soupçon m a retenu. Je me suis sacrifié 
à cP grand nom de Commarin que je porte. Je 
l'aï reçu sans tache de mes pères, tel vous le lé- 
guerez à vos fils. Votre premier mouvement a été 
bon, généreux, chevaleresque, mais il faut l'oublier. 
Songez -vous au scandale, si jamais notre secret 



L'AFFAIRE LEROUGB 253 

était livré au public? Ne devinez-vous \&s la joie de 
iios ennemis, de cette tourbe de parvenus qui nous 
environne? Je frémis en songeant à l'odieux et au ri- 
dicule qui rejailliraient sur notre nonî. Trop de fa- 
milles déjà ont des taches de boue sur leur blason, 
je n'en veux pas au mien. 

M. de Commarin s'interrompit quelques minutes 
sans qu'Albert osât prendre la parole, tant, depuis 
son enfance, il était habitué à respecter les moindres 
volontés du terrible gentilhomme. 

— Nous chercherions vainement, reprit le comte : 
il n'est pas de transaction possible. Puis-je, demain, 
vous renier et présenter Noël pour mon fils ? dire : 
« Excusez, celui-ci n'est pas le vicomte, c'est cet au- 
tre?» Ne faut-il pas que les tribunaux interviennent? 
Qu'importe que ce soit tel ou tel qui se nomme ou 
Benoît, ou Durand, ou Bernard ! Mais quand on s'est 
appelé Commarin un seul jour, c'est ensuite pour la 
vie. La morale n'est pas la même pour tous, parce 
que tous n'ont pas le même devoir. Dans notre si- 
tuation, les erreurs sont irréparables. Àrmez-vous 
donc de courage, et montrez-vous digne de ce nom 
que vous portez. L'orage vient, tenons tète à l'o- 
rage. 

L'impassibilité d'Albert ne contribuait pas peu à 
augmenter l'irritation de M. de Commarin. Fortifié 
dans une résolution immuable, le vicomte écoutait 
commç on remplit un devoir, et sa physionomie ne 



254 l'affaire lerouge 

reflétait aucune émotion. Le comte comprenait qu'il 
ne Tébranlait pas. 

— Qu'avez-vous à répondre? lui dit-il. 

— Qu'il me semble, monsieur, que vous ne soup- 
çonnez même pas tous les périls que j'entrevois- 5i 
est malaisé de maîtriser les révoltes de sa conscience. 

— Vraiment ! interrompit railleusement le comte, 
votre conscience se révolte ! Elle choisit mal son mo- 
ment. Vos scrupules viennent trop tard. Tant que 
vous n'avez vu dans ma succession qu'un titre illus- 
tre et une douzaine de millions, elle vous a souri. 
Aujourd'hui elle vous apparaît grevée d'une lourde 
faute, d'un crime, si vous voulez, et vous demandez 
à ne l'accepter que sous bénéfice d'inventaire. Re- 
noncez à cette folie. Les enfants, monsieur, sont res- 
ponsables des pères, et ils le seront tant que vous ho- 
norerez le fils d'un grand homme. Bon gré mal gré 
vous serez mon complice,bon gré mal gré vous por- 
terez le fardeau de la situation telle que je l'ai faite. 
Et quoi que vous puissiez soufirir, croyez que cela 
n'approchera jamais ôe ce que j'endure, moi, depuis 
des années. 

— Eh! monsieur, s'écria Albert, est-ce donc moi, 
le spoliateur, qui ai à me plaindre, n'est-ce pas au 
contraire le dépossédé ! Ce n'est pas moi qu'il s* agit 
de convaincre, mais bien M. Noël Gerdy. 

*— Noël? demanda le comte. 

— Votre fils légitime, oui , monsieur. Vous me 



l'affaire lerouge 255 

traitez en ce moment comme si l'issue de cette mal- 
heureuse affaire dépendait uniquement de ma vo- 
lonté. Vous imaginez-vous donc que M. Gerdy sera 
de si facile composition et se taira? Et s'il élève la 
voix, espérez-vous le toucher beaucoup avec les con- 
sidérations que vous m'exposez ? 
— -Je ne le redoute pas. 

— Et vous avez tort, monsieur, permettez-moi de 
vous le dire. Accordez à ce jeune homme, j'y con- 
sens, une âme assez haute pour ne désirer ni votre 
rang ni votre fortune ; mais songez à tout ce qu'il 
doit s'être amassé de fiel dans son cœur. Il ne peut 
pas ne pas avoir un cruel ressentiment de l'horrible 
injustice dont il a été victime. Il doit souhaiter pas- 
sionnément une vengeance, c'est-à-dire la répara- 
tion. 

— Il n'y a pas de preuves. 

— Il a vos lettres, monsieur. 

— Elles ne sont pas décisives, vous me Pavez dit. 

— C'est vrai, monsieur, et, cependant, elles m'ont 
convaincu, moi qui avais intérêt à ne l'être pas. Puis, 
s'il lui faut des témoins, il en trouvera. 

— Et qui donc, vicomte? Vous, sans doute! 

— Vous-même, monsieur. Le jour ou il le voudra, 
vous nous trahirez. Qu'il vous fasse appeler devant 
les tribunaux, et que là, sous la foi du serment, on 
vous adjure, on vous somme de dire la vérité, que 
répondrez-vous? 



256 L'AFFAIRE lerouge 

Le front de M. de Commarin se rembrunit encore à 
cette supposition si naturelle. 11 délibérait mie l'hon- 
neur si puissant en lui, 

— Je sauverais le nom de mes ancêtres, dit-il 
enfin. 

Albert secoua la tête d'un air de doute. 

— Au prix d'un faux serment, mon père, dit-il, 
c'est ce que je ne croirai jamais. Supposons-le pour- 
tant. Alors, il s'adressera à madame Gerdy. 

— Oh! je puis répondre d'elle, s'écria le comte. 
Son intérêt la fait notre alliée. Au besoin je la ver- 
rai. Oui, ajouta-t-il avec effort, j'irai chez elle, je lui 
parlerai, et je vous garantis qu'elle ne nous trahira 
pas. 

— Et Claudine, continua le jeune homme, se taira- 
t-elle aussi? 

— Pour de l'argent, oui, et je lui donnerai ce 
qu'elle voudra. 

— Et vous vous fiez, mon père, à un silence payé, 
comme si on pouvait être sûr d'une conscience ache- 
tée. Qui s'est vendu à vous peut se vendre à un au- 
tre. Une certaine somme lui fermera la bouche, uns 
plus forte la lui iera ouvrir. 

— Je saurai l'effrayer. 

— Vous oubliez, mon père, que Claudine Lerouge 
a été la nourrice de M. Gerdy, qu'elle s'intéresse à 
son bonheur, qu'elle l'aime. Savez-vouo s'il ne s'est 



L'AFFAIRE LEROUGE 257 

pas assuré son concours? Elle demeure à Bougival, 
j'y suis ailé, je me le rappelle, avec vous. Sans doute, 
il la voyait souvent, c'est peut-être elle qui Ta mis 
sur la trace de votre correspondance. Il m'a parlé 
d'elle en homme bien certain de son témoignage. 
Il m'a presque proposé d'aller me renseigner près 
d'elle. 

— Hélas, s'écria le comte, que n'est-ce Claudine 
qui est morte, à la place de mon fidèle Germain ! 

— Vous le voyez, monsieur, conclut Albert, Clau- 
dine Lerouge seule rendrait vains tous vos projets. 

— Eh. bien ! non! s'écria M. de Commarin, je trou- 
verai un expédient !... 

L'entêté gentilhomme ne voulait pas se rendre 
à l'évidence dont les clartés l'aveuglaient. Depuis 
une heure, il divaguait absolument et divaguait de 
bonne foi. L'orgueil de son sang paralysait en lui un 
bon sens pratique très-exercé et obscurcissait une 
lucidité remarquable. S'avouer vaincu par une né- 
cessité de la vie l'humiliait et lui paraissait honteux, 
indigne de lui. Il ne se souvenait pas d'avoir en sa 
longue carrière rencontré de résistance invincible ni 
d'obstacle absolu. 

Il était un peu comme ces hercules qui, n'ayant 
pas expérimenté la limite de leurs forces, se persua- 
dent qu'ils soulèveraient des montagnes, si la fantai- 
sie leur en venait. 

Il avait aussi le malheur de tous les hommes dl- 

22* 



258 l'affaire lerougb 

magination qui s'éprennent de leurs chimères, qui 
prétendent toujours les faire triompher, comme s'il 
suffisait de vouloir fortement pour changer les rêve- 
ries en réalités. 

C'est Albert, cette fois, qui rompit un silence dont 
la durée menaçait de se prolonger : 

— Je crois m' être aperçu, monsieur, dit-il, que 
vous redoutez surtout la publicité de cette lamenta- 
ble histoire. Le scandale possible vous désespère. Eh 
bien, c'est surtout si nous nous obstinons à lutter que 
le tapage sera effroyable. Que demain une instance 
s'entame, notre procès sera dans quatre jours le su- 
jet de conversation de l'Europe. Les journaux s'em- 
pareront des faits, et Dieu sait de quels commen- 
taires ils les accompagneront! L'hypothèse d'une 
lutte admise, notre nom, quoi qu'il arrive, traînera 
dans tous les papiers de l'univers. Si encore nous 
étions sûrs de gagner! Mais nous devons perdre, 
mon père, nous perdrons. Alors représentez-vous 
l'éclat ! Songez à la flétrissure imprimée par l'opi- 
nion publique!... 

— Je songe, dit le comte, que pour parler ainsi 
il faut que vous n'ayez ni respect ni aûection pour 
moi. 

— C'est qu'il est de mon devoir, monsieur, de vous 
montrer tous les malheurs que je redoute pendant 
qu'il est encore temps de les éviter. M. Noël Gerdy 
est votre fils légitime, reconnaissez-le, accueillez ses 



L'AFFAIRE LEROUGE 259 

justes prétentions. Qu'il vienne. Nous pouvons, à bas 
bruit, faire rectifier les états civils. Il sera facile de 
mettre L'erreur sur le compte d'une nourrice, de 
Claudine Lerouge, par exemple. Toutes les parties 
étant d'accord, il n'y aura cas la moindre objection. 
Alors, qui empêche le nouveau vicomte de Commariu 
de quitter Paris, de se faire perdre de vue ? Il peut 
voyager en Europe pendant quatre ou cinq ans, au 
bout de ce temps tout sera oublié et personne ne se 
êouviendra plus de moi. 
M. de Gommarin n'écoutait pas, il réfléchissait. 

— Mais au lieu de lutter, vicomte, s'écria-t-il, oa 
peut transiger. Ges lettres, on peut les racheter. Que 
veut-il, ce jeune homme? une position et de la for^ 
tune. Je lui assurerai l'une et l'autre. Je le ferai 
aussi riche qu'il l'exigera. Je lui donnerai un mil- 
lion, s'il le faut, deux, trois, la moitié de ce que je 
possède. Avec de l'argent, voyez-vous, beaucoup 
d'argent!... 

— Épargnez-le, monsieur, il est votre fils. 

— Malheureusement! et je le voudrais aux cinq 
cents diables ! Je me montrerai, il transigera. Je lui 
prouverai que, pot de terre, il a tort de lutter con- 
tre le port de fer, et, s'il n'est pas un sot, il com- 
prendra. 

Le comte se frottait les mains en parlant. Il était 
ravi de cette belle idée de transaction. Elle ne pou- 
vait manquer de réussir, une foule d'arguments se 



260 l'affaire lerouge 

présentaient à son esprit pour le lui prouver. Il allait 
donc acheter £a tranquillité perdue. 

Mais Albert ne semblait pas partager les espérances 
de son père. 

— Vous allez peut-être m'en vouloir, monsieur,, 
dit-il d'un ton triste, de vous arracher cette illusion 
dernière; mais il le faut. Ne vous bercez pas de ce 
songe d'un arrangement amiable, le réveil vous se- 
rait trop cruel. J'ai vu M. Gerdy, mon père, et ce 
n'est pas, je vous l'affirme, un de ces hommes qu'on 
intimide. S'il est une nature énergique, c'est la 
sienne. Il est bien votre fils, celui-là, et son regard 
comme le vôtre, annonce une volonté de fer qu'on 
brise, mais qui ne fléchit pas. J'entends encore sa 
voix frémissante de ressentiment, tandis qu'il me 
parlait; je vois encore le feu sombre de ses yeux. 
Non, il ne transigera pas. Il veut tout ou rien, et je 
ne puis dire qu'il a tort. Si vous résistez, il vous at- 
taquera sans que nulle considération l'en empêche. 
Fort de ses droits, il s'attachera à vous avec le plus 
terrible acharnement, il vous traînera de juridiction 
en juridiction, il ne s'arrêtera qu'après une défaite 
définitive ou un triomphe complet. 

Habitué à l' obéissance absolue, presque passive, 
de son fils, le vieux gentilhomme s'étonnait de cette 
opiniâtreté inattendue. 

— Où voulez-voue en venir? demanda-t-ii . 

~- A ceci, monsieur, que je me mépriserais, si je 



l'affaire lerouGb 261 

n'épargnais pas les plus grandes calamités à votre 
vieillesse. Votre nom ne m'appartient pas, je repren- 
drai le mien. Je suis votre fils naturel, je céderai la 
place à votre fils légitime. Permettez-moi de me re- 
tirer avec les honneurs du devoir librement accompli, 
souffrez que je n'attende pas un arrêt du tribunal qui 
me chasserait honteusement. 

— Quoi ! dit le comte abasourdi, vous m'abandon- 
nez, vous renoncez à me soutenir, vous vous tournez 
contre moi, vous reconnaissez les droits de cet autre 
malgré mes volontés?... 

Albert s'inclina. Il était réellement très-beau d'é- 
motion et de fermeté. 

— Ma résolution est irrévocablement arrêtée, ré- 
pondit-il, je ne consentirai jamais à dépouiller votre 
fils. 

— Malheureux ! s'écria M. de Commarin, fils in- 
grat!... 

Sa colère était telle que, dans son impuissance à 
la traduire par des injures, il passa sans transition à 
la raillerie. 

— Mais non ! continua-t-il, vous êtes grand, vous 
êtes noble, vous êtes généreux. C'est très-chevale- 
resque ce que vous faites-là, vicomte; je veux dire : 
cher monsieur Gerdy, et tout à fait dans 1p goût des 
hommes de Plutarque. Ainsi, vous renoncez à mon 
nom, à ma fortune, et vous partez. Vous allez se- 
couer la poussière de vos souliers sur le seuil de mon 



262 l'affaire lerouge 

hôtel et vous lancer dans le monde. Je ne vois pour 
vous qu'une difficulté : Comment vivrez-vous, mon- 
sieur le philosophe stoïque? Auriez-vous un état au 
bout des doigts comme l'Emile du sieur Jean-Jac- 
ques? ou bien excellent monsieur Gerdy, avez-vous 
réalisé des économies sur les quatre mille francs que 
je vous allouais par mois pour votre cire à mousta- 
che? Vous avez peut-être gagné à la Bourse. Ah çà! 
mon nom vous semblait donc furieusement lourd à 
porter, que vous le jetiez là avec tant d'empresse- 
ment 1 La boue a donc pour vous bien des attraits 
que vous descendez si vite de voiture ! i^e serait-ce 
pas plutôt que la compagnie de mes pairs vous gêne 
et que vous avez hâte de dégringoler pour trouver 
des égaux. 

— Je suis bien malheureux, monsieur, répondit 
Albert à cette avalanche d'injures, et vous m'accablez. 

■ — Vous, malheureux! A qui la faute? Mais j'en 
reviens à ma question : Gomment et de quoi vivrez 
vous? 

— Je ne suis pas si romanesque qu'il vous plaît 
de le dire, monsieur. Je dois avouer que, pour l'a- 
venir, j'ai compté sur vos bontés. Vous êtes si riche 
que cinq cent mille francs ne diminueront pas sen- 
siblement votre fortune, et, avec les revenus de 
cette somme, je vivrais tranquille, sinçn heureux. 

— Et si je vous refusais cet argent?... 

— Je vous connais assez, monsieur, pour savoir 



L*ÀF URE LEROUGB 263 

que vous ne le ferez pas. Vous êtes trop juste pour 
vouloir que j'expie seul des torts qui ne sont pas les 
miens. Livré à moi-même, j'aurais, à l'âge que j'ai, 
une position. Il est tard pour m'en créer une. J'y 
tâcherai pourtant. 

— Superbe, interrompit le comte, il est superbe. 
Jamais on n'a ouï parler d'un pareil héros de roman. 
Quel caractère ! C'est du Romain tout pur, du Spar- 
tiate endurci. C'est beau comme toute l'antiquité. 
Cependant, dites-moi, qu'attendez-vous de ce'surpre- 
nant désintéressement ? 

— Rien, monsieur. 

Le comte haussa les épaules en regardant ironi- 
quement son fils. 

— La compensation est mince, fit-il. Est-ce à moi 
que vous pensez faire accroire cela? Non, monsieur, 
on ne commet pas de si belles actions pour son plai- 
sir. Vous devez avoir, pour agir si magnifiquement, 
quelque raison qui m'échappe. 

— Aucune autre que celles que je vous ai dites. 

— Ainsi, c'est entendu vous renoncez à tout. Vous 
abandonnez même vos projets d'union avec made- 
moiselle Claire d'Arlange. Vous oubliez ce mariage 
auquel pendant deux ans je vous ai vainement con- 
juré de renoncer. 

— Non, monsieur. J'ai vu mademoiselle Claire, 
je lui ai expliqué ma situation cruelle : quoi qu'il 
arrive, elle sera ma femme elle me l'a juré. 



264 l'affaire lerougb 

— Et vous pensez que madame d'Arlange donnera 
sa petite-fille au sieur Gerdy ? 

— Nous l'espérons, monsieur. La marquise est 
assez entichée de noblesse pour préférer le bâtard d'un 
gentilhomme au fils de quelque honorable industriel. 
Si cependant elle refusait, eh bien 1 nous attendrions 
sa mort sans la désirer. 

Le ton toujours calme d'Albert transportait le 
comte de Gommarin. 

— Et ce serait-là mon fils! s'écria-t-il; jamais! 
Quel sang, monsieur, avez-vous donc dans les veines? 
Seule, votre digne mère pourrait le dire, si elle le 
sait elle-même toutefois... 

— Monsieur, interrompit Albert d'un ton mena- 
çant, monsieur, mesurez vos paroles ! Elle est ma 
mère, et cela suffit. Je suis son fils, et non son juge. 
Personne, devant moi, ne lui manquera de respect, 
je ne le permettrai pas, monsieur. Je le souffrirai 
moins de vous que de tout autre. 

Le comte faisait vraiment des efforts héroïques 
pour ne pas se laisser emporter par sa colère hors de 
certaines limites. L'attitude d'Albert le jeta hors de 
lui. Quoi ! il se révoltait, il osait le braver en face, il * 
le menaçait! Le vieillard s'élança de son fauteuil et 
marcha sur son fils comme pour le frapper. 

~ Sortez, criait-il d'une voix étranglée par la fu- 
reur, sortez ! Retirez-veus dans votre appartement et 



l'affaire lerouge 265 

gardez-vous d'en sortir sans mes ordres. Demain je 
vous ferai connaître mes volontés. 

Albert salua respectueusement, mais sans baisser 
les yeux, et gagna lentement la porte. Il l'ouvrait 
déjà, quand M. de Coiumarin eut un de ces retours 
si fréquents chez les natures violentes. 

— Albert, dit-il, revenez, écoutez-moi. 

Le jeune homme se retourna singulièrement tou- 
ché de ce changement de ton, 

— Vous ne sortirez pas, reprit le comte, sans que 
je vous aie dit ce que je pense. Vous êtes digne d'ê- 
tre l'héritier d'une grande maison, monsieur. Je puis 
être irrité contre vous, je ne puis pas ne vous pas 
estimer. Vous êtes un honnête homme. Albert, don- 
nez-moi votre main. 

Ce fut un doux moment pour ces deux hommes, 
et tel qu'ils n'en avaient guère rencontré dans leur 
vie réglée par une triste- étiquette. Le comte se sen- 
tait fier de ce fils, et il se reconnaissait en lui tel 
qu'il était à cet âge. Pour Albert, le sens de la scène 
qu'il venait d'avoir avec son père éclatait à ses yeux; 
il lui avait jusqu'alors échappé. Longtemps leurs 
mains restèrent unies, sans qu'ils eussent la force, ni 
3'un ni l'autre, de prononcer une parole. 

Enfin, M. de Commarin revint prendre sa place 
sous le tableau généalogique. 

— Je vous demanderai de me laisser, Albert, re- 
pr/c-il doucement. J'ai besoin d'être seul pour ré- 

23 



266 l'affaire lerouge 

fléchir, pour tâcher de m'accoutumer au coup ter- 
rible. 

Et comme le jeune homme refermait la porte, fi 
ajouta, répondant à ses plus secrètes pensées : 

■ — Si celui-ci me quitte, en qui j'ai mis tout mon 
espoir, que deviendrai-je, ô mon Dieu ! Et que sera 
l'autre!... 

Les traits d'Albert, lorsqu'il sortit de chez le com- 
te, portaient la trace des violentes émotions de la 
soirée. Les domestiques devant lesquels il passa y fi- 
rent d'autant plus d'attention qu'ils avaient entendu 
quelques éclats de la querelle. 

— Bon! disait un vieux valet de pied depuis trente 
ans dans la maison, monsieur le comte vient encore de 
faire une scène pitoyable à son fils. Il est enragé, ce 
vieux-là. 

— J'avais eu vent de la chose pendant le dîner, re- 
prit un valet de chambre, monsieur le comte se tenait à 
quatre pour ne pas parler devant le service, mais il 
roulait des yeux furibonds. 

— Que diable peut-il y avoir entre eux? 

— Est-ce qu'on sait? des bêtises, des riens, quoi! 
M. Denis, devant qui ils ne se cachent pas, m'a dit 
que souvent ils se chamaillaient des heures entières, 
comme des chiens, pour des choses qu'il ne comprend 
même pas. * 

— Ah! s'écria un jeune drôle qu'on dressait pour 
l'avenir au service des appartements, c'est moi qui, 



t'AFFÀIRE LEROUGB 267 

à la place de monsieur le vicomte, remercierais mon 
père un peu proprement. 

— Joseph, mon ami, fit sententieusement le valet 
de pied, vous n'êtes qu'un sot. Que vous envoyiez 
promener votre papa, vous, c'est tout naturel, vous 
n'attendez pas cinq sous de lui et vous savez déjà 
gagner votre pain sans travailler. Mais monsieur le 
vicomte ! Sauriez-vous me dire à quoi il est bon et ce 
qu'il sait faire? Mettez-le-moi au milieu de Paris 
avec ses deux belles mains pour capital, et vous 
verrez... 

— Tiens ! il a le bien de sa mère, riposta Joseph, 
qui était Normand. 

— Enfin, reprit le valet de chambre, je ne sais pas 
de quoi monsieur le comte peut se plaindre, vu que son 
fils est un modèle à ce point que je ne serais pas fâché 
d'en avoir un pareil. C'était une autre paire de man- 
ches quand j'étais chez le marquis de Courtivois. En 
voilà un qui avait le droit de n'être pas content tous 
les matins. Son aîné, qui vient quelquefois ici, étant 
l'ami de monsieur le vicomte, est un vrai puits sans 
fond pour l'argent. Il vous grille un billet de mille 
plus lestement que Joseph une pipe. 

— Le marquis n'est pourtant cas riche, fit un pe- 
tit vieux pxà devait placer ses gages à la quinzaine ; 
qu'est-c^ qu'il peut avoir? Une soixantaine de mille 
livres de rentes, au plus, au plus. 

— C'est justement pour cela qu'il enrage. Tous 



268 Î,°AFFAIRE LEROUGfi 

les jours, c'est de nouvelles histoires au sujet de son 
aîné. Il a un appartement en ville, il rentre ou ne 
rentre pas, il passe les nuits à jouer et à boire, il fait 
une telle vie de polichinelle avec des actrices que la 
police est obligée de s'en mêler. Sans compter que 
moi qui vous parle, j'ai été plus de cent fois forcé 
d'aider à le monter dans sa chambre et à le coucher, 
quand des garçons de restaurant le ramenaient à 
l'hôtel dans un fiacre, soûl à ne pas pouvoir dire : 
pain. 

— Bigre ! exclama Joseph enthousiasmé, son ser- 
vice doit être crânement agréable, à cet homme- 
là. 

— C'est selon. Quand il a gagné à la bouillotte, il 
se déboutonne volontiers d'un louis , mais il perd tou- 
jours, et quand il a bu il a la main prompte. 11 faut 
lui rendre cette justice qu'il a des cigares fameux. 
Enfin, c'est un bandit, quoi ! tandis que monsieur le 
vicomte est une vraie fille pour la sagesse. Il est sé- 
vère pour le£ manquements, c'est vrai, mais pas ra- 
geur ni brutal avec les gens. Ensuite il est généreux 
régulièrement, ce qui est plus sûr. Je dis donc qu'il 
est meilleur que le plus grand nombre, et que mon- 
sieur le comte n'a pas raison. 

Tel était ta jugement des domestiques. Celui de la 
société était peut-être moins favorable. 

Le vicomte de Commarin n'était pas de ces êtres 
banals qui jouissent du privilège assez peu enviable 



L'AFFAIRE LEROUGB 269 

et dans tous tes cas peu flatteur de plaire à tout le 
monde. Il est sage de se défier de ces personnages 
surprenants qu'exaltent les louanges unanimes. Eu 
y regardant de près, on découvre souvent que l'homme 
à succès et à réputation n'est qu'un sot, sans autre 
mérite que son insignifiance parfaite. La sottise con- 
venable qui n'offusque personne, la médiocrité de 
bon ton qui n'effarouche aucune vanité, ont surtout 
le don de plaire et de réussir. 

Il est de ces individus qu'on ne peut rencontrer 
sans se dire : <x Je connais ce visage-là, je l'ai déjà 
vu quelque part; » c'est qu'ils ont la vulgaire physio- 
nomie de la masse. Bien des gens sont ainsi au mo- 
ral. Parlent-ils, on reconnaît leur esprit, on les a 
déjà entendus, on sait leurs idées par cœur. Ceux-là 
sont bien accueillis partout, parce qu'ils n'ont rien 
de singulier, et que la singularité, surtout dans les 
classes élevées, irrite et offense. On hait tout ce q*i 
est différent. 

Albert était singulier, par suite très -discuté et 
très-diversement jugé. On lui reprochait les choses 
les plus opposées, et des défauts si contradictoires 
qu'ils semblaient s'exclure, dn lui trouvait, par exem- 
ple, des idées bien avancées pour un homme de son 
rang e\ en même temps on se plaignait cîe sa mor- 
gue. On l'accusait de traiter avec une légèreté insul- 
tante les questions les plus sérieuses, pendant qu'on 
blâmait son affectation de gravité. On s'entendait 

sa* 



270 l'affaire lerougb 

assez bien cependant pour ne Taimer guère, mais on 
le jalousait et on le craignait. 

Lui portait dans les salons un air passablement 
maussade qu'on trouvait du plus mauvais goût. Forcé 
par ses relations, par soi* père, de sortir beaucoup, 
il ne sj amusait pas dans le monde et avait l'impar- 
donnable tort de le laisser deviner. Peut-être avait- 
il été dégoûté par toutes les avances qui lui avaient 
été laites, par les prévenances un peu plates qu'on 
n épargnait pas au noble héritier d'un des plus ri- 
ches propriétaires de France. Ayant tout ce qu'il 
faut pour briller, il le dédaignait et ne prenait nulle 
peine pour séduire. Terrible grief! il n'abusait d'au- 
cun de ses avantages. Et on ne lui connaissait pas 
d'aventures. 

11 avait eu, dans le temps, disait-on, un goût fort 
vif pour madame de Prosny, la plus laide peut-être, 
la plus méchante à coup sûr des femmes du faubourg, 
et c'était tout. Les mères ayant une fille à placer 
l'avaient soutenu autrefois, elles s'étaient tournées 
contre lui depuis deux ans que son amour pour ma- 
demoiselle d'Arlange était devenu un fait notoire. 

Au club on le plaisantait de sa sagesse, 11 avait 
pourtant eu comme les autres ses veines de folies, ' i 
seulement il s'était promptement dégoûté dp ce qu'on 
est convenu d'appeler le plaisir. Le métier si noble 
de viveur lui avait paru très-insipide et fatigant. Il 
n'estimait pas qu'il soit plaisant de passer les nuits à 



l'affaire lerougb 271 

remuer des cartes et il n'appréciait aucunement la 
société des quelques femmes xaciles qui, à Paris, 
font un nom à leur amant. Il disait qu'un gentil- 
homme n'est pas ridicule pour ne pas s'afficher avec 
des drôlesses dans les avant-scènes. Enfin, jamais ses 
amis n'avaient pu lui inoculer la passion des chevaux 
de courses. 

Gomme l'oisiveté lui pesait, il avait essayé ni plus 
ni moins qu'un parvenu de donner par le travail un 
sens à sa vie. Il comptait plus tard prendre part aux 
affaires publiques et comme souvent il avait été 
frappé de la crasse ignorance de certains hommes 
qui arrivent au pouvoir, il ne voulait pas leur res- 
sembler. 11 s'occupait de politique, et c'était la cause 
de toutes ses querelles avec son père. Le seul mot de 
libéral faisait tomber le comte en convulsions, et il 
soupçonnait son fils de libéralisme depuis certain 
article publié par le vicomte dans la Revue des Deux 
Mondes. 

Ses idées ne l'empêchaient pas de tenir grande- 
ment son rang. Il dépensait le plus noblement du 
monde le revenu que lui assignait son père et même 
un peu au-delà. Sa maison, distincte de celle du 
comte, était ordonnée comme le doit être celle d'un 
jeune gentilhomme très-riche. Ses livrées ne lais- 
saient rien à désirer, et on citait ses chevaux et ses 
équipages. On se disputait les lettres d'invitation 
pour les grandes chasses que tous les ans, vers la fia 



272 l'affaire lerougb 

d'octobre, il organisait à Commarin, propriété ad- 
mirable, entourée de bois immenses. 

L'amour d'Albert pour mademoiselle d'Arlange, 
amour profond et réfléchi, n'avait pas peu contribué 
à l'éloigner des habitudes et de la vie des aimables 
et élégants oisifs ses amis. Un noble attachement est 
un admirable préservatif. En luttant contre les dé- 
sirs de son fils, M. de Commarin avait tout fait pour 
en augmenter l'intensité et la durée. Cette passion 
contrariée fut pour le vicomte la source des émotions 
les plus vives et les plus fortes. L'ennui fut banni de 
son existence. 

Toutes ses pensées prirent une direction constante, 
toutes ses actions eurent un but unique. S'arrête-t- 
on à regarder à droite et à gauche quand, au bout 
du chemin, on aperçoit la récompense ardemment 
souhaitée? Il s'était juré qu'il n'aurait pas d'autre 
femme que Claire ; son père repoussait absolument 
ce mariage, les péripéties de cette lutte .si palpitante 
pour lui remplissaient ses journées. Enfin, après trois 
ans de persévérance, il avait triomphé, le comte 
avait consenti. Et c'est alors qu'il était tout entier 
au bonheur du succès que Noël arrivé, implacable 
comme la fatalité, avec ces lettres maudites. 

C'est vers Claire encore que volait la pensée d'Al- 
bert en quittant M. de Commarin et en remontant 
lentement l'escalier qui conduisait à ses appartements. 
Que faisait-elle à cette heure? Elle songeait à lui, 



l'affaire lerouge 273 

sans doute. Elle savait que ce soir-là même ou le len- 
demain au plus tard aurait lieu la crise décisive. Elle 
devait prier. 

En ce moment Albert se sentait brisé, il souffrait. 
Il avait des éblouissements, la tête lui semblait près 
3'éclater. Il sonna et demanda du thé. 

— Monsieur le vicomte a bien tort de ne pas en- 
voyer chercher le docteur, lui dit son valet de cham- 
bre, je devrais désobéir à Monsieur et l'aller cher- 
cher. 

— Ce serait bien inutile, répondit tristement Al- 
bert, il ne pourrait rien contre mon mal. 

Au moment où le domestique se retirait, il ajouta : 

— Ne dites à personne que je suis souffrant, Lubin, 
cela ne sera rien. Si je me trouvais plus indisposé, 
je sonnerais. 

C'est qu'en ce moment, voir quelqu'un, entendre 
une voix, être obligé de répondre, lui paraissait in- 
supportable. Il lui fallait le silence pour s'écouter. 

Après les cruelles émotions de son explication avec 
son père, il ne pouvait songer à dormir. Il ouvrit 
une des fenêtres de la bibliothèque et s'accouda sur 
la balustrade. 

Le temps s'était remis au beau, et il faisait un 
clair de lime magnifique. Vus à cette heure, aux 
clartés douces et tremblantes de la nuit, les jardins 
de l'hôtel paraissaient immenses. La cime immobile 
des grands arbres se déroulait comme une plaine im* 



274 ^AFFAIRE LEROUGE 

mense cachant les maisons voisines. Les corbeilles 
du parterre, garnies d'arbustes verts, apparaissaient 
comme de grands dessins noirs, tandis que dans les 
allées soigneusement sablées scintillaient les débris 
de coquilles, les petits morceaux de verre et les cail- 
loux polis. A droite, dans les communs, encore éclai- 
rés, on entendait aller et venir les domestiques, les 
sabots des palefreniers sonnaient sur le bitume de la 
cour. Les chevaux piétinaient dans les écuries et on 
distinguait le grincement de la chaîne de leur licol 
glissant le long des tringles du râtelier. Dans les re- 
mises on dételait la voiture qu'on tenait prête toute 
la soirée pour le cas où le comte voudrait sortir. 

Albert avait là, sous les yeux, le tableau complet 
de sa magnifique existence. Il soupira profondé- 
ment. 

— Fallait-il donc perdre tout cela? murmura-t-il. 
Déjà pour moi seul je n'aurais pu abandonner sans 
regrets tant de splendeurs, le souvenir de Claire 
m'aura désespéré. N'ai-je pas rêvé pour elle une de 
ces vies heureuses et exceptionnelles, presque impos- 
sibles sans une immense fortune ! 

Minuit sonna à Sainte-Clotilde, dont il pouvait, en 
se penchant un peu, apercevoir les flèches jumelles. 
Il frissonna, il avait froid. 

Il referma sa fenêtre et vint s'asseoir près du feu 
qu'il aviva. Dans l'espoir d'obtenir une trêve de ses 
pensées, il prit un journal du soir, le journal où était 



l'affaire lerocge 275 

relaté l'assassinat de la Jonchère, maïs il lui fut im- 
possible àe lire, les lignes dansaient devant ses yeux. 
Alors il songea i écrire à Glaire, Il se mit à table et 
écrivit : « Ma Glaire bien aimée ... » Il lui fut impos- 
sible d'aller plus loin, son cerveau bouleversé ne lui 
fournissait pas une phrase. 

Enfin, à la pointe du jour, la fatigue l'emporta. 
Le sommeil le surprit sur un divan où il s'était jeté, 
un sommeil lourd, peuplé de fantômes. 

A neuf heures et demie du matin, il fut éveillé en 
sursaut par le bruit de la porte s'ouvrant avec fra- 
cas. 

Un domestique entra, tout efîaré, si essouflé, d'a- 
voir monté les escaliers quatre à quatre, qu'à peine 
il pouvait articuler un son. 

— Monsieur, disait-il, monsieur le vicomte, vite, 
partez, cachez- vous, sauvez- vous, les voilà, c'est 
le... 

Un commissaire de police, ceint de son écharpe, 
parut à la porte de la bibliothèque. Il était suivi de 
plusieurs hommes, parmi lesquels on apercevait, se 
faisant aussi petit que possible, le père Tabaret. 

Le commissaire s'avança jusqu'à Albert. 

— Vous êtes, lui demanda-t-il, Guy-Louis-Marie- 
Albert de Rhéteau de Gommarin? 

— Oui, monsieur. 

Le commissaire étendit la main en même temps 
qu'il prononçait la formule sacramentelle : 



276 l'affaire lerouge 

— Monsieur de Commarin.. au nom de la loi, je 
vous arrête. 

— Moi! monsieur, moi... 

Albert, arraché brusquement à des rêves pénible^ 
paraissait ne rien comprendre à ce qui se passait. 11 
avait l'air de se demander : 

— Suis-je bien éveillé? N'est-ce pas un odieux cau- 
chemar qui se continue? 

Il promenait un regard stupide à force d'éton- 
nement du commissaire de police à ses hommes 
et au père Tabaret, qui se tenait comme en arrêt de- 
vant lui. 

— Voici le mandat, ajouta le commissaire en dé- 
veloppant un papier. 

Machinalement Albert y jeta un coup d'œiL 

— Claudine assassinée ! s'éeria-t-il. 

Et très-bas, mais assez distinctement encore pour 
être entendu du commissaire de police, d'un agent et 
du père Tabaret, il ajouta : 

— Je suis perdu ! 

Pendant que le commissaire de police remplissait 
la formalité de l'interrogatoire sommaire qui suit 
immédiatement toutes les arrestations, les estafîers 
s'étaient répandue dans l'appartement et procédaient 
à une minutieuse perquisition. Ils avaient reçu l'or- 
dre d'obéir au père Tabaret, et c'était le bonhomme 
qui les guidait dans leurs recherches, qui leur faisait 
fouiller les tiroirs et les armoires, et déranger les 



l'affaire lerouge 277 

meubles. On saisit un assez grand nombre d'objets à 
Fusage du vicomte, des titres, des manuscrits, une 
correspondance très -volumineuse. Mais c'est avec 
bonheur que le père Tabaret mit la main sur certains 
objets qui furent soigneusement décrits dans leur or- 
dre au procès-verbal : 

1° Dans la première pièce, servant d'entrée, gar- 
nie de toutes sortes d'armes, derrière un divan, un 
fleuret cassé. Cette arme a une poignée particulière, 
et comme il ne s'en trouve pas dans le commerce. 
Elle porte une couronne de comte avec les initiales 
A. C. Ce fleuret a été brisé par le milieu et le bout 
n'a pu être retrouvé. Le sieur Commarin interpellé 
a déclaré ne savoir ce qu'est devenu ce bout; 

2° Dans un cabinet servant de vestiaire : un pan- 
talon de drap noir encore humide, portant des traces 
de boue ou plutôt de terre. Tout un des côtés a des 
empreintes de mousse verdâtre comme il en vient 
sur les murs. Il présente sur le devant plusieurs 
éraillures et une déchirure de dix centimètres envi- 
ron au genou. Le susdit pantalon n'était pas accro- 
ché au porte-manteau, il paraissait avoir été ca- 
ché entre deux grandes malles pleines d'effets d'ha- 
billement; 

3° Dans la poche du pantalon ci-dessus décrit a été 
trouvée une paire de gants gris-perle, La paume du 
gant droit présente une large tache verdâtre pro- 
duite par de l'herbe ou de la mousse. Le bout des 

34 



278 L'AFFAIRE LEROUGE 

doigts a été comme usé par un frottement. On re- 
marque sur le dos des deux gants des éraillures pa- 
raissant avoir été faites par des ongles ; 

4° Deux paires de bottines, dont une, bien que net- 
toyée et vernie, encore très-humide. Un parapluie 
récemment mouillé, dont le bout est taché de boue 
blanche; 

5° Dans une vaste pièce dite « la bibliothèque, * 
une boîte de cigares nommés trabucos, et sur la 
cheminée divers porte-cigare en ambre ou en écume 
de mer... 

Ce dernier article enregistré, le père Tabaret s'a- 
procha du commissaire de police. 

— J'ai tout ce que je pouvais désirer, lui dit-il à 
l'oreille. 

— Moi, j'ai fini, répondit le commissaire. Il ne sait 
pas se tenir, ce garçon. Vous avez entendu? il s'est 
vendu du premier coup. Après ça, vous me direz : 
le manque d'habitude. 

— Dans la journée, reprit toujours à voix basse 
l'agent volontaire, il n'aurait pas été mou comme 
cela. Mais le matin, réveillé en sursaut!... Il faut 
toujours servir les gens à jeun, au saut du lit. 

— J'ai fait parler trois ou quatre domestiques, ' 
ieurs dépositions sont singulières... 

— Très-bien! on verra. Je cours, moi, trouver 
M. le juge d'instruction, qui attend les pieds dans le 
feu. 



ï? AFFAIRE LEROUGE 279 

Albert commençait à revenir un peu de la stupeur 
où l'avait plongé l'entrée du commissaire de police. 

— Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis 
de dire devant vous quelques mots à M. le comte de 
Commarin? Je suis victime d'une erreur qui sera 
vite reconnue... 

— Toujours des erreurs! murmura le père Ta- 
baret. 

— Ce que vous me demandez n'est pas possible, 
répondit le commissaire. J*ai les ordres spéciaux les 
plus sévères. Vous ne devez désormais communiquer 
avec âme qui vive. Nous avons une voiture en bas, 
si vous voulez descendre... 

En traversant le vestibule, Albert put remarquer 
l'agitation des gens. Ils avaient tous l'air d'avoir 
perdu la tète. M. Denis donnait des ordres d'une 
voix brève et impérative. Enfin il crut entendre que 
le comte de Commarin venait <?' çtre frappé d'une at- 
taque d'apoplexie. 

On le porta presque dans le fiacre, qui partit au 
trot de ses deux petites rosses. Une voiturcplus ra- 
pide emportait le père Tabaret. 



XI 



Lorsqu'on se risque dans le dédale de couloirs et 
d'escaliers du Palais-de-Justice, si Ton monte au 
troisième étage de l'aile gauche, on arrive à une 
longue galerie très-basse d'étage, mal éclairée pai 
d'étroites fenêtres, et percée de distance en distance 
de petites portes, assez semblable au corridor d'uu 
ministère ou d'un hôtel garni. 

C'est un endroit qu'il est difficile de voir froide- 
ment, l'imagination le montre sombre et triste. 

Il faudrait le Dante pour composer l'inscription à 
placer au-dessus des marches qui y conduisent. Du 
matin au soir, les dalles y sonnent souj les. lour- 
des bottes des gendarmes qui accompagnent les pré- 
venus. On n'y rencontre guère que de mornes ligu- 
res. Ce sont les parents ou les amis des accusés, les 
témoins, des agents de police. Dans ce+te galerie, 

24* 



282 l'affaire lerougb 

loin de tous les regards, s'élabore la cuisine judi- 
ciaire. Elle est comme la coulisse du palais de Jus- 
tice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans de 
véritable sang, des drames trop réels. 

Chacune des petites portes, qui a son numéro 
peint en noir, ouvre sur le cabinet du juge d'ins- 
truction. Toutes ces pièces se ressemblent, qui en 
connaît une les connaît toutes. Elles n'ont rien de 
terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d'y 
pénétrer sans un serrement de cœur. On y a froid. 
Les murs semblent humides de toutes les larmes 
qui s'y sont répandues. On frisonne en songeant aux 
aveux qui y ont été arrachés, aux confessions qui 
s'y sont murmurées entrecoupées de sanglots. 

Dans le cabinet du juge d'instruction, la justice 
ne déploie rien de cet appareil dont elle s'entoure 
plus tard pour frapper l'esprit des masses. Elle y est 
simple encore et presque disposée à la bienveillance. 
Elle dit au prévenu : 

— « J'ai de fortes raisons de te croire coupable, 
mais prouve-moi ton innocence, et je te lâche. » 

On pourrait s'y croire dans la première boutique 
d'affaire venue. Le mobilier y est rudimentaire com- 
me celui de tous les endroits où on ne fait que pas- 
ser et où s'agitent des intérêts énormes. Qu'impor- 
tent les choses extérieures à qui poursuit l'auteur 
d'un crime ou à qui défend sa tête? 

Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une 



l'affaire lerougb 283 

table pour le greffier, un fauteuil et quelques chai- 
ses, voilà tout l'ameublement de l'antichambre de 
la cour d'assises. Les murs sont tendus de papier 
vert, les rideaux sont verts, à terre se trouve un 
méchant tapis de même couleur. Le cabinet de 
M. Daburon portait le numéro 15. 

Dès neuf heures du matin il y était arrivé et il at- 
tendait. Son parti pris, il n'avait pas perdu une mi- 
nute, comprenant aussi bien que le père Tabaret la 
nécessité d'agir rapidement. Ainsi, il avait vu le pro- 
cureur impérial et s'était entendu avec les officiers 
de la police judiciaire. 

Outre le mandat décerné contre Albert, il avait 
expédié des mandats de comparution immédiate au 
comte de Commarin, à madame Gerdy, à Noël et à 
quelques gens au service d'Albert. 

Il tenait essentiellement à interroger tout ce monde 
avant d'arriver à l'inculpé. 

Sur ses ordres, dix agents s'étaient mis en campa- 
gne, et il était là, dans son cabinet^ comme un gé- 
néral d'armée qui vient d'expédier ses aides de camp 
pour engager la bataille et qui espère la victoire de 
ses combinaisons. 

Souvent, à pareille heure, il, s'était trouve dans ce 
même cabinet avec des conditions identiques. Un 
crime avait été commis, i] pensait avoir découvert le 
coupable, il avait donné tordre de l'arrêter N'é- 
tait-ce pas son métier ? Mais jamais il Savait éprouvé 



284 L'AFFAIRE LEROUGE 

cette trépidation intérieure qui l'agitait. Maintes 
fois, cependant, il avait lancé des mandats d'amener 
sans posséder la moitié seulement des indices qui 
l'éclairaient sur l'affaire présente. Il se répétait cela 
et ne réussissait pas à calmer une préoccupation 
anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en 
place. 

Il trouvait que ses gens tardaient bien à reparaî- 
tre. Il se promenait de long en large, comptant les 
minutes, tirant sa montre trois fois par quart d'heu- 
re pour la comparer à la pendule. Involontairement, 
lorsqu'un pas raisonnait dans la galerie , presque dé- 
serte à cette heure, il se rapprochait de l'entrée, 
s'arrêtait et prêtait l'oreille. 

On frappa à la porte. C'était son greffier qu'il 
avait fait prévenir. 

Celui-ci n'avait rien de particulier, il était long 
plutôt que grand et très-maigre. Ses allures étaient 
compassées, ses gestes méthodiques, sa figure était 
aussi impassible que si elle eût été sculptée dans ue 
morceau de bois jaune. 

Il avait trente-quatre ans, et depuis treize avait 
écrit successivement les interrogatoires de quatre 
juges d'instruction. C'est dire qu'il pouvait entendre 
sans sourciller les choses les plus monstrueuses. Un 
jurisconsulte spirituel a ainsi défila le greffier : 
ce Plume du juge d'instruction. Personnage qui est 
muet et qui parle, qui est aveugle et qui écrit, qui 



i'àffaire lerouge 285 

est sourd et qui entend. » Celui-ci remplissait le pro- 
gramme, et de plus s'appelait Constant. 

Il salua « son juge » et s'excusa sur son reidid. Il 
était à sa tenue de livres, qu'il faisait tous les ma- 
tins, et il avait fallu que sa femme l'envoyât cher- 
cher. 

— Vous arrivez encore à temps, lui dit M. Dabu- 
ron, mais nous allons avoir de la besogne, vous pou- 
vez préparer votre papier. 

Cinq minutes plus tard l'huissier de service intro- 
duisait M. Noël Gerdy. 

Il entra d'un air aisé, en avocat qui a pratiqué son 
palais et en sait les détours. Il ne ressemblait en 
rien, ce matin, à l'ami du père Tabaret. Encore 
moins aurait-on pu reconnaître l'amant de madame 
Juliette. Il était tout autre, ou plutôt il avait repris 
son rôle habituel. 

C'était l'homme officiel, qui se présentait, tel que 
le connaissaient ses confrères, tel que l'estimaient ses 
amis, tel qu'on l'aimait dans le cercle de ses rela- 
tions. 

A sa tenue correcte, à sa figure reposée, jamais 
on ne se serait imaginé qu'après une soirée d'émo- 
tions et de violences, après une visite furtive à sa 
maîtresse, il avait passé la mit au chevet d'une mou- 
rante. Et quelle mourante! Sa mère, ou du moins la 
femme qui lui en avait tenu lieu. 

Ûuelle différence entre lui et le juge. 



286 l'affaire lerougb 

Le juge non plus n'avait pas dormi, maïs on le 
voyait du reste à son affaissement, à sa mine sou- 
cieuse, à ses yeux largement cernés de bistre. Le 
devant de sa chemise était abominablement froissé, 
ses manchettes n'étaient pas fraîches. Emportée à la 
suite des événements, l'âme avait oublié la bète. Le 
menton bien rasé de Noël s'appuyait sur une cravate 
blanche irréprochable, son faux-col n'avait pas un 
pli, ses cheveux et ses favoris étaient soigneusement 
peignés. Il salua M. Daburon et tendit sa citation. 

— Vous m'avez fait appeler, monsieur, dit-il, me 
voici à vos ordres. 

Le juge d'instruction n'était pas sans avoir rencon- 
tré le jeune avocat dans les couloirs du palais, il le 
connaissait de vue. Puis il se rappelait avoir entendu 
parler de maître Gerdy comme d'un homme de ta- 
lent et d'avenir et dont la réputation commençait à 
sortir de pair. Il l'accueillit donc en habitué de la 
boutique, la barrière est si légère entre le par quel 
et le barreau! et il l'invita à s'asseoir. 

Les préliminaires de toute audition de témoins 
terminés, les nom, prénoms, âge, lieu de naissan- 
ce, etc., enregistrés, le juge, qui suivait son gref- 
fier de l'œil pendant qu'il écrivait, se retourna vers 
Noël : 

— On vous a dit, maître Gerdy, cômmença-t-il, 
l'affaire à laquelle vous devez l'ennui de compa- 
raître? 



t*ÀFFÀIRE lEKOtJGB 28T 

— Oui, monsieur, l'assassinat de cette pauvrt 
vieille, à la Jonchère. 

— Précisément, répondit M. Daburon. 

Et se souvenant fort à propos de sa promesse au 
père Tabaret, il ajouta : 

— Si la justice est arrivée à vous si promptement, 
c'est que nous avons trouvé votre nom mentionné 
souvent dans les papiers de la veuve Lerouge. 

— Je n'en suis pas surpris, répondit l'avocat, nous 
nous intéressions à cette bonne femme, qui a été 
ma nourrice, et je sais que madame Gerdy lui écri- 
vait assez souvent. 

— Fort bien ! Vous allez donc pouvoir nous don- 
nez des renseignements. 

— Ils seront, je le crains, monsieur, fort incom- 
plets. Je ne sais pour ainsi dire rien de cette pauvre 
mère Lerouge. Je lui ai été repris de très-bonne 
heure; et depuis que je suis homme je ne me suis 
occupé d'elle que pour lui envoyer de temps à autre 
quelques secours. 

— Vous n'alliez jamais ïa visiter? 

— Pardonnez-moi. J'y suis allé plusieurs fois, mais 
je ne restais chez elle que quelques minutes. Ma- 
dame Gerdy, qui la voyait souvent et à qui elle con- 
fiait toutes ses affaires, vous aurait éclairé bien 
mieux que moi. 

— Mais, fit le juge, je compte bien voir madame 
Gerdy, elle a dû recevoir une citation» 



288 L f AFFAIRE LER0UGE 

— Je le sais, monsieur, mais il lui est impossible 
de répondre, elle est au lit, malade... 

— ■ Gravement. 

— Si gravement qu'il est prudent, je dois, de 
renoncer à son témoignage. Elle est atteinte d'une 
affection qui, au dire de mon ami, le docteur Hervé, 
ne pardonne jamais. C'est quelque chose comme 
une inflammation du cerveau, une encéphalite, si je 
ne m'abuse. Il peut arriver qu'on lui rende la vie, 
on ne lui rendra pas la raison. Si elle ne meurt pas, 
elle sera folle. 

M. Daburon parut vivement contrarié. 

— Voilà qui est bien fâcheux, murmura-t-il. Et 
vous croyez, mon cher maître, qu'il est impossible 
de rien obtenir d'elle? 

— Il ne faut pas même y songer. Elle a complète- 
ment perdu la tête. Elle était, lorsque je l'ai quittée, 
dans un état de prostration à faire croire qu'elle ne 
passera pas la journée. 

— Et quand a-t-elle été prise de cette maladie ? 

— Hier soir. 

— Tout à coup ? 

— Oui, monsieur, en apparence, du moins, car 
pour moi j'ai de fortes raisons de croire qu'elle souf- 
frait députe au moins irois semaines, Hier donc, en 
sortant de table, ayant à peine mangé, elle prit un 
journal, et par un hasard bien regrettable, ses yeux 
s'arrêtent précisément sur les ligues qui relataient 



l'affaire lerouge 280 

le crime. Aussitôt elle a poussé un grand cri, s'est 
débattue une seconde sur un fauteuil et a glissé sur 
le tapis en murmurant : « Oh! le malheureux 1 le 
malheureux I » 

— La malheureuse! vous voulez dire. 

— Non, monsieur, j'ai bien dit. Évidemment, 
cette exclamation ne s'adressait pas à ma pauvre 
nourrice. 

Sur cette réponse si grave, faite du ton le plus in- 
nocent, M. Daburon leva les yeux sur son témoin. 
&»' avocat baissa la tète. 

— Et ensuite? demanda le juge après un moment 
de silence pendant lequel il avait pris quelques 
notes. 

— Ces mots, monsieur, sont les derniers prononcés 
par madame Gerdy. Aidé de notre servante, je Fai 
portée dans son Ut, le médecin a été appelé, et de- 
puis elle n'a pas repris connaissance. Le docteur, au 
surplus... 

— C'est bien ! interrompit M. Daburon. Laissons 
cela, au moins pour le moment. Maintenant, vous, 
maître Gerdy, connaissez-vous des ennemis à la veuve 
Lerouge? 

— Aucun. 

— Elle n'avait pas d'ennemis? Soit. Et dites- 
moi, existe-t-il à votre connaissance quelqu'un ayant 
un intérêt quelconque à la mort de cette pa?\vre 
vieille? 

25 



290 t'AFFAIRE LEROUGB 

Le juge d'instruction, en posant cette question,' 
avait les yeux sur les yeux de Noël, il ne voulait pas 
qu'il put détourner ou baisser la tête. 

L'a\ Jcat tressaillit et parut vivement impressionné. 
Il était décontenancé, il hésitait comme si une lutte 
se fût établie en lui. 

Enfin, d'une voix qui n'était rien moins que ferme, 
il répondit : 

— Non, personne. 

— Est-ce bien vrai ? demanda le juge en impri- 
mant plus de fixité à son regard. Vous ne connaissez 
personne à qui ce crime profite ou puisse profiter, 
personne absolument? 

— Je ne sais qu'une chose , monsieur, répondit 
Noël, c'est qu'il me cause à moi un préjudice irrépa- 
rable. 

— Enfin ! pensa M. Daburon, nous voici aux let- 
tres et je n'ai pas compromis ce pauvre père Taba- 
ret. Il eût été désagréable de lui causer le moindre 
chagrin, à ce brave et habile homme. 

— Un préjudice à vous, mon cher maître, reprit- 
il; vous allez, je l'espère, m'expliquer cela. 

Le malaise dont Noël avait donné quelques lignes 
reparut beaucoup plus marqué. 

— Je sais, monsieur, répondit-il, que je dois à la 
justice non-seulement la vérité, mais encore toute la 
vérité. Cependant il est des circonstances si délicates 
que la conscience d'un homme d'honneur y voit ua 



L'AFFAIRE 1ËR0UGE 29Î 

péril. Puis il est bien cruel d'être contraint de sou- 
lever le voile qui recouvre des secrets douloureux 
et dont la révélation peut quelquefois... 

M. Daburon interrompit d'un geste. L'accent triste 
de Noël l'impressionnait. Sachant d'avance ce qu'il 
allait entendre, il souffrait pour le jeune avocat. Il 
se retourna vers son greffier. 

— Constant! dit-il avec une certaine inflexion de 
voix. 

Cette intonation devait être un signal, car le long 
greffier se leva méthodiquement, passa sa plume 
derrière son oreille et sortit d'un pas mesuré. 

Noël parut sensible à la délicatesse du juge d'ins- 
truction. Son visage exprima la plus vive recon- 
naissance, son regard rendit grâce. 

— Combien je vous suis obligé, monsieur, dit-il 
avec un élan contenu, de votre généreuse attention! 
Ce que j'ai à dire est pénible, mais devant vous, 
maintenant, c'est à peine s'il m'en coûtera de par- 
ler. 

— Soyez sans crainte, reprit le juge, je ne re- 
tiendrai de votre déposition, mon cher maître, que 
ce qui me semblera tout à fait indispensable. 

— Je me sens peu maître de moi, monsieur, 
commença Noël, soyez indulgent pour mon trouble. 
Si quelque parole m'échappe qui vous semble em- 
preinte d'amertume, excusez-là, elle sera involon- 
taire. Jusqu'à ces jours passés j'ai cru que j'étais uu 



292 l'affaire lerouge 

enfant de l'amour. Je le serais que je ne rougirais 
pas de l'avouer. Mon histoire est courte. J'avais une 
ambition honorable, j'ai travaillé. Quand on n'a pas 
de nom, on doit savoir s'en faire un. J'ai mené la vie 
obscure, retirée et austère de ceux qui, partis de 
bien bas, veulent arriver haut. J'adorais celle que 
je croyais ma mère, j'étais convaincu qu'elle m'ai- 
mait. La tache de ma naissance m'avait attiré quel- 
ques humiliations, je les méprisais. Comparant mon 
sort à celui de tant d'autres, je me trouvais encore 
parmi les privilégiés, quand la Providence a fait 
tomber entre mes mains toutes les lettres que mon 
père, le comte de Commarin, écrivait à madame 
Gerdy au moment de leur liaison. De la lecture de 
ces lettres, j'ai tiré cette conviction que je ne suis 
pas ce que je croyais être, que madame Gerdy n'est 
pas ma mère. 

Et sans laisser à M. Daburon le temps de répli- 
quer, il exposa les événements que douze heures 
plus tôt il racontait au père Tabaret. 

C'était bien la même histoire, avec les mêmes cir- 
constances, la même abondance de détails précis et 
concluants, mais le ton était changé. Autant chez lui 
la veille le jeune avocat avait été emphatique et vio- 
lent, autant à cette heure dans le cabinet du juge 
d'instruction, il était contenu et sobre d'impressions 
fortes. 

On aœait pu s'imaginer qu'il mesurait son récit 



l'affaire lerougb 293 

à la portée de ses auditeurs, de façon à les frapper 
également l'un et l'autre, avec une forme diffé- 
rente. 

Au père Tabaret, esprit vulgaire, l'exagération de 
la colère; à M. Daburon, intelligence supérieure, 
l'exagération de la modération. 

Autant il s'était révolté contre une injuste desti- 
née, autant il semblait s'incliner armé de résignation 
devant une aveugle fatalité. 

Avec une réelle éloquence et un bonheur rarf 
d'expressions, il exposa sa situation au lendemaii 
de sa découverte, sa douleur, ses perplexités, se 
doutes. 

Pour étayer sa certitude morale, il fallait un té- 
moignage positif. Pouvait-il espérer celui du comte 
ou de madame Gerdy, complices intéressés à taire la 
vérité? Non. Mais il comptait sur celui de sanourrice, 
pauvre vieille qui l'affectionnait et qui, arrivée au 
terme de sa vie, était heureuse de décharger sa con- 
science d'un aussi lourd fardeau. Elle morte, les lettres 
devenaient comme un chiffon entre ses mains. 

Puis il passa à son explication avec madame Gerdy 
et fut pour le juge plus prodigue de détails que pour 
son vieux voisin. 

Elle avait, dit-il, tout nié d'abord, mais il donna 
à entendre que, pressée de questions, accablée par 
l'évidence, dans un moment de désespoir, elle avait 
avoué, déclarant toutefois que cet aveu elle le ré* 

25* 



294 l'affaire lerouge 

tracterait et le nierait, étant disposée à tout faire 
au monde pour que son fils conservât sa belle si- 
tuation. 

De cette scène dataient, au jugement de l'avocat, 
les premières atteintes du mal auquel succombait 
l'ancienne maîtresse de son père. 

Noël s'étendit encore sur son entrevue avec le vi- 
comte de Commarin. 

Même dans sa narration se glissèrent quelques va- 
riantes, mais si légères qu'il eût été bien difficile de 
les lui reprocher. Elles n'avaient rien d'ailleurs de 
défavorable à Albert. 

Il insista, au contraire, sur l'excellente impression 
qu'il gardait de ce jeune homme. 

Il avait reçu sa révélation avec une certaine dé- 
fiance, il est vrai, mais avec une noble fermeté en 
même temps et comme un brave cœur prêt à s'incli- 
ner devant la justification du droit. 

Enfin, il traça un portrait presque enthousiaste 
de ce rival que n'avaient point gâté les prospérités, 
qui l'avait quitté sans un regard de rancune, vers 
lequel il se sentait entraîné, et qui après tout était 
son irère. 

M. Daburon avait écouté Noël avec l'attention la 
plus soutenue, sans qu'un mot, un geste, un fronce- 
ment de sourcils trahit ses impressions. Quand il eut 
terminé : 

— Gomment, monsieur, observa le juge, avez- 



t 9 AFFAIRE LEROUGE 295 

vous pu me dire que, dans votre opinion, personne 
n'avait intérêt à la mort de la veuve Lerouge? 
L'avocat ne répondit pas. 

— Il me semble que la position de M* le vicomte 
de Gommarki devient presque inattaquable. Madame 
Gerdy est folle, le comte niera tout, vos lettres ne 
prouvent rien. Il faut avouer que ce crime est des 
plus heureux pour ce jeune homme, et qu'il a été 
cox^mis singulièrement à propos. 

— Oh ! monsieur ! s'écria Noël, protestant de toute 
son énergie, cette insinuation est formidable !... 

Le juge interrogea sévèrement la physionomie de 
l'avocat. Parlait-il franchement, jouait-il une géné- 
reuse comédie? Est-ce que réellement il n'avait ja- 
mais eu de soupçons? Noël ne broncha pas et presque 
aussitôt reprit : 

— Quelles raisons pouvait avoir ce jeune homme 
de trembler, de craindre pour sa position ! Je ne lui 
ai pas adressé un mot de menace, même indirect. 
Je ne me suis pas présenté comme un dépossédé fu- 
ribond qui veut qu'on lui restitue là, sur-le-champ, 
tout ce qu'on lui a pris. J'ai exposé les faits à Albert 
en lui disant : « Voilà : que pensez-vous, que déci- 
dons-nous^ Soyez juge. » 

— Et il vous a demandé du temps? 

— Oui. Je lui ai pour ainsi dire proposé de m'ac- 
compagner chez la mère Lerouge, dont le témoi- 
gnage pouvait lever tous ses doutes ; il n'a pas sem- 



296 l'affaire lerouge 

blé me comprendre. Cependant il la connaissait bien 
étant allé chez elle avec le comte qui lui donnait, je 
l'ai su depuis, beaucoup d'argent. 

— Cette générosité ne vous a pas paru singulière? 

— Non. 

— Vous expliquez-vous pourquoi le vicomte n'a 
pas paru disposé à vous suivre? 

— Certainement. Il venait de me dire qu'il voulait 
avant tout avoir une explication avec son père, ab- 
sent pour le moment, mais qui devait revenir sous 
peu de jours. 

La vérité, tout le monde le sait et se plaît à le 
proclamer, a un accent auquel personne ne se 
trompe. M* Daburon n'avait plus le moindre doute 
sur la bonne foi de son témoin. Noël continuait avec 
une candeur ingénue, celle d'un cœur honnête que 
les soupçons n'ont jamais effleuré de leur aile de 
chauve-souris : 

— Moi, cela me convenait fort, d'avoir immé- 
diatement à traiter avec mon père. Je tenais d'au- 
tant plus à laver tout ce linge sale en famille, que je 
n'ai jamais désiré qu'un arrangement amiable. Les 
mains pleines de preuves, je reculerais devant un 
procès. 

— Vous n'auriez pas plaidé? 

— Jamais, monsieur, 4 aucun prix. Il aurait donc 
fallu, ajouta-t-il d'un ton fier, pour reprendre un nom 
qui m'appartient, commencer par le déshonorer? 



l'affaire lerouge 297 

Pour le coup, M. Daburon ne put dissimuler une 
très-sincère admiration. 

— Voilà un beau désintéressement , monsieur, 
dit-il. 

— Je pense, répondit Noël, qu'il n'est que raison- 
nable. Oui, au pis aller, je me déciderais à laisser 
mon titre à Albert. Certes, le nom de Commarin 
est illustre, cependant j'espère que dans dix ans le 
mien sera plus connu. Seulement j'exigerais de lar- 
ges compensations. Je n'ai rien, et souvent j'ai été 
entravé dans ma carrière par de misérables questions 
d'argent. Ce que madame Gerdy devait à la géné- 
rosité de mon père a été presque entièrement dis- 
sipé. Mon éducation en a absorbé une grande partie, 
et il n'y a pas longtemps que mon cabinet couvre 
mes dépenses. 

Nous vivons, madame Gerdy et moi, très-modes- 
tement; par malheur, bien que simple dans ses goûts, 
elle manque d'économie et d'ordre, et jamais on ne 
•s'imaginerait ce qui s'engloutissait dans notre mé- 
nage. Enfin, je n'ai rien à me reprocher : advienne 
que pourra. Sur le premier moment, je n'ai pas su 
dominer ma colère, mais maintenant je n'ai plus de 
rancune. En apprenant la mort de ma nourrice, j'ai 
ieté toutes mes espérances à la mer. 

— ^t vous avez eu tort, mon cher maître, pro- 
nonça le juge. Maintenant, c'est moi qui vous le dis : 
espérez. Peut-être avant la fin de la journée serez- 



298 l'affaire lerougb 

vous rentré en possession de vos droits. La justice, 
je ne vous le cache pas, croit connaître l'assassin de 
la veuve Lerouge. A l'heure qu'il est, le vicomte Al- 
bert doit être arrêté. 

— Quoi! exclama Noël avec une sorte de stupeur, 
c'est donc vrai!... Je ne m'étais donc pas mépris, 
monsieur, au sens de vos paroles 1 J'avais craint de 
comprendre. 

— Et vous aviez compris , maître Gerdy. inter- 
rompit, M. Daburon. Je vous remercie de vos sin- 
cères et loyales explications, elles facilitent singu- 
lièrement ma tâche. Demain, car aujourd'hui mes 
minutes sont comptées, nous mettrons en règle votre 
déposition... ensemble, si cela vous convient. Il ne 
me reste plus qu'à vous demander communication 
des lettres que vous possédez et qui me sont indis- 
pensables. 

— Avant une heure, monsieur, vous les aurez, ré- 
pondit Noël. 

Et il sortit, après avoir chaudement exprimé sa 
gratitude au juge d'instruction. 

Moins préoccupé, l'avocat eut aperçu à l'extrémité 
de la galerie le père Tabaret, qui arrivait à fond de 
train, empressé et joyeux, comme un porteur de 
grandes nouvelles qu'il était. 

Sa voiture n'était pas arrêtée devant la grille du 
Palais de Justice que déjà il était dans la cour et s'é- 
lançait sous le porche. A le voir grimper plus leste 



L P AFPAIRE LEROUGB 299 

qu'un cinquième clerc d'avoué le roide es«alier qui 
conduit aux galeries des juges d'instruction , on ne 
se serait pas douté qu'il était depuis bien des années 
du mauvais côté de la cinquantaine. Lui-même ne 
s'en doutait pas. Il ne se souvenait pas d'avoir passé 
la nuit, jamais il ne s'était senti si frais, si dispos, si 
I gaillard : il avait dans les jambes des ressorts d'acier. 
Il traversa la galerie en deux sauts et entra comme 
une balle dans le cabinet du juge d'instruction, bous- 
culant, sans lui demander pardon, lui si poli ! le mé 
thodique greffier, qui revenait de faire quelques 
douzaines de tours dans la salle des Pas-Perdus. 

— Enlevé ! s'écria-t-il dès le seuil, pincé, serré, 
bouclé, ficelé, emballé, coffré! Nous tenons l'homme! 

Le père Tabaret, plus Tirauclair que jamais, ges- 
ticulait avec une si comique véhémence et de si 
singulières contorsions, que le long greffier eut un 
sourire que d'ailleurs il se reprocha le soir même en 
; se couchant. 

Mais M. Daburon, encore sous le poids de la dé- 
position de Noël, fut choqué de cette joie intempes- 
| tive qui pourtant lui apportait la sécurité. Il regarda 
sévèrement le père Tabaret en disant : 

— Plus bas ! monsieur, plus bas, soyez convena- 
ble, modérez-vous. 

A tout autre moment, le bonhomme eut été cons- 
terné d'avoir mérité cette mercuriale. Elle glissa sur 
sa jubilation. 



300 l'affaire lerouGe 

— De la modération, répondit-il, je n'en manque 
pas, Dieu merci! et je m'en vante. C'est que, jamais 
on n'a rien vu de pareil. Tout ce que j'avais annoncé, 
on l'a trouvé. Fleuret cassé, gants gris perle drail- 
les, porte-cigare, rien n'y manque. On va, monsieur, 
vous apporter tout cela et bien d'autres choses en- 
core. On a son petit système à sof, et il parait qu'il 
n'est pas mauvais. Voilà le triomphe de ma méthode 
d'induction dont Gévrol fait des gorges chaudes. Je 
donnerais cent francs pour qu'il fût ici. Mais non, 
mons Gévrol tient à pincer l'homme aux boucles 
d'oreilles. Il est ma foi ! bien capable de mettre la 
main dessus. C'est un gaillard, Gévrol, un lapin, un 
fameux ! Combien lui donne-t-on par an, pour son 
habileté?... 

— Voyons, cher monsieur Tabaret, fit le juge, dès 
qu'il trouva jour à placer un mot, soyons sérieux, 
s'il se peut, et procédons avec ordre. 

— Bast ! reprit le bonhomme, à quoi bon ! c'est une 
affaire toisée maintenant. Quand on va vous ame- 
ner notre homme, montrez-lui seulement les érail- 
lures retirées des ongles de la victime et ses gants à 
lui, et vous l'assommez. Moi je parie qu'il va tout 
avouer uic et nunc. Oui, je parie ma tête contre la 
sienne, quoiqu'elle soit bien aventurée. Et encore 
non., il sauvera son cou! Ces poules mouillées du 
jury sont capables de lui accorder les circonstances 
atténuantes. C'est moi qui lui en donnerais! Ahl 



l'affaire lerouge 301 

ces lenteurs perdent la justice! Si tout le monde 
était de mon avis, le châtiment des coquins ne traî- 
nerait pas si longtemps. Sitôt pris, sitôt pendu. Et 
voilà. 

M. Daburon s'était résigné à laisser passer cette 
trompe de paroles. Quand l'exaltation du bonhomme 
fut un peu usée, il commença seulement à l'inter- 
roger. Il eut encore assez de peine à obtenir des 
détails précis sur l'arrestation, détails que devait 
confirmer le procès-verbal du commissaire de po- 
lice. 

Le juge parut très-surpris en apprenant qu'Al- 
bert, à la vue du mandat, avait dit : c< Je suis 
perdu ! » 

— Voilà, murmura-t-il, une terrible charge. 

— Certes ! reprit le père Tabaret. Jamais, dans 
son état normal, il n'eût laissé échapper ces mots 
qui le perdent, en effet. C'est que nous l'avions saisi 
mal éveillé. 11 ne s'était pas couché. Il dormait d'un 
mauvais sommeil sur un canapé quand nous sommes 
arrivés. J'avais eu soin de laisser filer en avant et 
de suivre de très-près un domestique dont l'épou- 
vante l'a démoralisé. Tous mes calculs étaient faits, 
Mais ; soyez sans craiûte, il trouvera pour son excla- 
mation malheureuse une explication plausible. Je 
dois ajouter que près de lui, par terre, n©us avons 
trouvé toute froissée la Gazette de France de la veille, 
qui contenait la nouvelle de l'assassinat. Ce sera la 



302 l'affaire lerouge 

première fois qu'un avis dans les journaux aura fait 
pincer un coupable. 

— Oui, murmura le juge devenu pensif, oui, vous 
êtes un homme précieux, monsieur Tabaret. Et plus 
haut il ajouta : j'ai pu m'en convaincre, car M. Gerdy 
sort d'ici à l'instant. 

— Vous avez vu Noçl! s'écria le bonhomme. 

En même temps toute sa vaniteuse satisfaction dis- 
parut. Un nuage d'inquiétude voila comme un crêpe 
sa face rouge et joyeuse. 

— Noël ici! répéta-t-il. Et timidement il demanda : 
Et sait-il?. 

— Rien, répondit M. Daburon. Je n'ai pas eu be- 
soin de vous faire intervenir. Ne vous ai-je pas d'ail- 
leurs promis une discrétion absolue? 

— Tout va bien! s'écria le père Tabaret. Et que 
pense monsieur le juge de Noël? 

— C'est, j'en suis sûr, un noble et digne cœur, 
dit le magistrat : une nature à la fois forte et tendre. 
Les sentiments que je lui ai entendu exprimer ici 
et qu'il est impossible de révoquer en doute mani- 
festent une élévation d'âme malheureusement excep- 
tionnelle. Rarement dans ma vie, j'ai rencontré un 
homme dont l'abord m'ait été aussi sympathique. Je 
comprends qu'on soit fier d'être son ami. 

— Quand je le disais à monsieur le juge! voilà 
l'effet qu'il a produit à tout le monde. Moi je l'aime 
comme mon enfant, et quoi qu'il arrive, il aura 



L'AFFAIRE LEROUGB 303 

toute ma fortune. Oui, je lui laisserai tout après moi, 
comme il est dit sur mon testament déposé chez 
maître Baron, mon notaire. Il y a aussi un paragra- 
phe pour madame Gerdy, mais je vais le biffer, et 
vivement. 

— Madame Gerdy, monsieur Tabaret, n'aura bien- 
tôt plus besoin de rien. 

— Elle ! comment cela? Est-ce que le comte?... 

— Elle est mourante et ne passera sans doute pas 
la journée, c'est M. Gerdy qui me Ta dit. 

— Ah ! mon Dieu ! s'écria le bonhomme, que m'ap- 
prenez-vous là! mourante!.,. Noël va être au déses- 
poir..., c'est-à-dire non, puisque ce n'est plus sa 
mère, que lui importe. Mourante ! Je l'estimais beau- 
coup avant de la mépriser. Pauvre humanité. Il pa- 
raît que tous les coupables vont y passer le même 
jour, car, j'oubliais de vous en informer, au moment 
où je quittais l'hôtel de Gommarin, j'ai entendu un 
domestique annoncer à un autre que le comte, à la 
nouvelle de l'arrestation de son fils, avait été frappé 
d'une attaque. 

— Ce serait pour M. Gerdy la pire des catastrophes. 

— Pour Noël? 

— Je comptais sur la déposition de M. de Gom- 
marin pour lui rendre, moi, tout ce dont il est si 
digne. Le comte mort, la veuve Lerouge morte, ma- 
dame Gerdy mourante ou dans tous les cas folle, 
<jui donc pourra dire si les papiers ont raison? 



304 l'affaire lerouge 

— C'est vrai ! murmura le père Tabaret, c'est 
vrai! Et je ue voyais pas cela, moi! Quelle fatalité! 
Car je ne me suis pas trompé, j'ai bien entendu... 

Il n'acheva pas. La porte du cabinet de M. Dabu- 
ron s'ouvrit, et le comte de Commarin lui-même 
parut dans l'encadrement, roide comme un de ces 
vieux portraits qu'on dirait glacés dans leur bordure 
dorée. 

Le vieux gentilhomme fit un signe de la main, et 
les deux domestiques qui l'avaient aidé à monter 
jusqu'à la galerie en le soutenant sous les bras se re- 
tirèrent. 



XII 



C'était le comte de Commarm, son ombra plutôt, 
t Sa tête qu'il portait si haut penchait sur sa poitrine, 
sa taille s'était affaissée, ses yeux n'avaient nlus leur 
flamme, ses belles mains tremblaient. Le désordre 
violent de sa toilette rendait plus frappant encore le 
changement qu'il avait subi. En une nuit, il avait 
vieilli de vingt ans. 

Ces vieillards robustes ressemblent à ces grands 
arbres dont le bois intérieurement s'est émietté et 
qui ne vivent plus que par l'écorce. Us paraissent 
inébranlables, ils semblent défier le temps, un vent 
d'orage les jette à terre. Cet homme, hier encore si 
fier de n'avoir jamais plié, était ttrisé. L'orgueil de 
son nom constituait toute sa force; humilié, il se 
sentait anéanti. En lui tout s'était déchiré à la fois, 
tous les appuis lui avaient manqué en même temps* 

86* 



306 l'affaire lerouge 

Son regard sans chaleur et sans vie disait la morne 
stupeur de ^a pensée. Il présentait si bien l'image la 
plus achevée du désespoir, que le juge d'instruction, 
à sa vue, éprouva comme un frisson. Le père Taba- 
ret eut un mouvement d'épouvante, le greffier lui- 
même fut ému. 

— Constant, dit M. Daburon vivement, allez donc 
avec M. Tabaret chercher des nouvelles à la Préfec- 
ture. 

Le greffier sortit, suivi du bonhomme, qui s'éloi- 
gnait bien à regret. 

Le comte ne s'était pas aperçu de leur présence, 
il ne remarqua pas leur sortie. 

M. Daburon lui avança un siège, il s'assit. 

— Je me sens si faible, dit -il, que je ne saurais 
rester debout. 

U s'excusait, lui, près d'un petit magistrat! 

C'est que nous ne sommes plus précisément au 
temps si regrettable où la noblesse se croyait bien 
au-dessus de la loi, et s'y trouvait en effet. Elle est 
loin, l'année où la duchesse de Bouillon faisait la 
nique à messieurs du parlement, où les hautes et 
nobles empoisonneuses du règne de Louis XIV trai ■ 
taient avec le dernier mépris les conseillers de la 
chambre ardente ! Tout le monde respecte la justice 
aujourd'hui, et la craint un peu, même quand elle 
n'est représentée que par un simple et consciencieux 
juge d'instruction. 



l'affaire lerouge 307 

— Vous êtes peut-être bien indisposé , monsieur 
le comte, dit le juge, pour me donner des éclaircis- 
sements que j'espérais de vous. 

— Je me sens mieux, répondit M. de Gommarin, 
je vous remercie. Je suis aussi bien que je puis l'être 
après le coup terrible. En apprenant de quel crime 
est accusé mon fils et son arrestation, j'ai été fou- 
droyé. Je me croyais fort, j'ai roulé dans la pous- 
sière. Mes domestiques m'ont cru mort. Que ne le 
suis-je, en effet! La vigueur de ma constitution m'a 
sauvé, à ce que dit mon médecin, mais je crois que 
Dieu veut que je vive pour que je boive jusqu'à la 
lie le calice des humiliations. 

Il s'interrompit; un flot de sang qui remontait à 
sa gorge l' étouffait. Le juge d'instruction se tenait 
debout près de son bureau, n'osant se permettre un 
mouvement. 

Après quelques instants de repos, le comte éprouva 
un soulagement, car il continua : 

— Malheureux que je suis! ne devais-je pas m'at- 
tendre à tout cela ? Est-ce que tout ne se découvre 
pas, tôt ou tard ! Je suis châtié par où j'ai péché, 
par l'orgueil. Je me suis cru au-dessus de la foudre 
et j'ai attiré l'orage sur ma maison. Albert un as- 
sassin! un vicomte de Commarin à la cour d'assises! 
Ah! monsieur, punissez-moi aussi, car seul j'ai pré- 
paré le crime autrefois. Avec moi, qmnze siècles de 
!a gloire la plus pure s'éteignent dans l'ignominie. 



308 l'affaire lerouge 

M. Daburon jugeait impardonnable la conduite du 
comte de Commarin : aussi s'était-il formellement 
promis de ne pas lui ménager le blâme. 

Il pensait voir arriver un grand seigneur hautain, 
presque intraitable, et il s'était juré de faire tomber 
toute sa morgue. 

Peut-être le plébéien traité de si haut jadis par la 
marquise d'Arlange gardait-il, sans s'en douter, un 
grain de rancune contre l'aristocratie. 

Il avait vaguement préparé certaine allocution un 
peu plus que sévère qui ne pouvait manquer d'at- 
terrer le vieux gentilhomme et de le faire rentrer en 
lui-même. 

Mais voilà qu'il se trouvait en présence d'un si 
immense repentir, que son indignation se changeait 
en pitié profonde, et qu'il se demandait comment 
adoucir cette douleur. 

— Écrivez, monsieur, poursuivait le comte avec 
une exaltation dont on ne l'eût pas cru capable dix 
minutes plus tôt, écrivez mes aveux sans y retrancher 
rien. Je n'ai plus besoin de grâce ni de ménage- 
ments. Que puis-je craindre désormais? La honte 
n'est-elle pas publique! Ne faudra-t-il pas dans quel- 
ques ^ours, que moi, le comte de Rhéteau de Com- 
marin, je paraisse devant le tribunal pour proclamer 
l'infamie de "\otre maison ! Ah ! tout est perdu, 
maintenant, même l'honneur! Écrivez, monsieur, 
ma volonté est que tout le monde sache que je fus le 



L'AFFAIRE LEROUGE 309 

premier coupable. Mais on saura aussi que déjà la 
punition avait été terrible, et qu'il n'était pas besoin 
de cette dernière et mortelle épreuve. 

Le comte s'arrêta pour rassembler et condenser 
ses souvenirs. Il reprit ensuite d'une voix plus ferme 
et qui trouvait ses vibrations à mesure qu'il par- 
lait : 

— A l'âge qu'a maintenant Albert, monsieur, mes 
parents me firent épouser, malgré mes supplications, 
la plus noble et la plus pure des jeunes filles. Je l'ai 
rendue la plus infortunée des femmes. Je ne pouvais 
l'aimer. J'éprouvais alors la plus vive passion pour 
une maîtresse qui s'était donnée à moi sage et que 
j'avais depuis plusieurs années. Je la trouvais ado- 
rable de beauté, de candeur et d'esprit. Elle se nom- 
mait Valérie. Tout est mort en moi, monsieur; eh 
bien ! ce nom, quand je le prononce, me remue en- 
core. Malgré mon mariage, je ne pus me résigner à 
rompre avec elle. Je dois dire qu'elle le voulait. L'idée 
d'un partage honteux la révoltait. Sans doute elle m'ai- 
mait alors. Nos relations continuèrent. Ma femme et ma 
maîtresse devinrent mères presque en même temps. 
Cette coïncidence éveilla en moi l'idée funeste de 
sacrifier mon fils légitime à mon bâtard. Je commu- 
niquai ce projet à Valérie. A ma grande sui prise, 
elle le repoussa avec horreur. En elle déjà l'instinct 
de la maternité s'était éveillé, elle ne voulait pas se 
séparer de son enfant. J'ai conservé, comme un mo- 



310 L'AFFAIRE LER0UG8 

nument de ma folie, les lettres qu'elle m'écrivait en 
ce temps; je les relisais cette nuit même. Comment 
ne me suis-je rendu ni à ses raisons ni à ses prières? 
C'est que j'étais frappé de vertige. Elle avait comme 
le pressentiment du malheur qui m'accable aujour- 
d'hui. Mais je vins à Paris, mais j'avais sur elle un 
empire absolu : je menaçai de la quitter, de ne ja- 
mais la revoir, elle céda. Un valet à moi et Claudine 
Lerouge furent chargés de cette coupable substitu- 
tion. C'est donc le fils de ma maîtresse qui porte le 
titre de vicomte de Commarin et qu'on est venu ar- 
rêter il y a une heure. « 

M. Daburon n'espérait pas une déclaration si nette, 
ni surtout si prompte. Intérieurement il se réjouit 
pour le jeune avocat, dont les nobles sentiments 
avaient fait sa conquête. 

— Ainsi, monsieur le comte, dit-il, vous recon- 
naissez que M. Noël Gerdy est né de votre légitime 
mariage et que seul il a le droit de porter votre 
nom? 

— Oui, monsieur. Hélas ! autrefois je me suis ré- 
joui du succès de mes projets comme de la plus 
heureuse victoire. J'étais si enivré de la joie d'avoir 
là, près de moi, l'enfant de ma Valérie, que j'ou- 
bliais tout. J'avais reporté sur lui une partie de mon 
amour pour sa mère, ou plutôt je l'aimais davan- 
tage encore, s'il est possible. La pensée qu'il porterait 
mon nom, qu'il hériterait de tous mes biens, au dé* 



L'AFFAIRE LER0U6B 311 

triment de I ature, me transportait de ravissement. 
L'autre, je le détestais, je ne pouvais le voir. Je ne 
me souviens pas de l'avoir embrassé deux fois. C'est 
au point que souvent Valérie, qui était très-bonne, 
me reprochait ma dureté. Uo seul mov troublait 
mon bonheur. La comtesse de Commariri adorait 
celui qu'elle croyait son fils, sans cesse elle voulait 
Tavoir sur ses genoux. Ce que je souffrais en voyant 
ma femme couvrir de baisers et de caresses l'enfant 
de ma maîtresse, je ne saurais l'exprimer. Autant 
que je le pouvais, je l'éloignais d'elle, et elle, ne 
pouvant comprendre ce qui se passait en moi, s'ima- 
ginait que je faisais tout pour empêcher son fils de 
l'aimer. Elle mourut, monsieur, avec cette idée qui 
empoisonna ses derniers jours. Elle mourut de cha- 
grin, mais, comme les saintes, sans une plainte. 
sans un murmure, le pardon sur les lèvres et dans 
le cœur. 

Bien que pressé par l'heure, M. Daburon n'osait 
interrompre le comte et l'interroger brièvement sur 
les faits directs de la cause. 

Il pensait que la fièvre seule lui donnait cette 
énergie factice à laquelle, d'un moment à l'autre, 
pouvait succéder la plus complète prostration; il 
craignait, si une fois on l'arrêtait, qu'il n'eût plus la 
force de reprendre. 

— Je n'eus pas, continua le comte, une larme 
pour elle. Qu'avait-elle été dans ma vie? Un chagrin 



312 l'affaire lerougb 

et un remords. Mais la justice de Dieu, en avance 
sur celle des hommes, allait prendre une terrible 
revanche. Un jour, on vint m'avertir que Valérie se 
jouait de moi et me trompait depuis longtemps. Je 
ne voulus pas le croire d'abord; cela me paraissait 
impossible, insensé. J'aurais plutôt douté de moi 
que d'elle. Je l'avais prise dans une mansarde, s'é- 
puisant seize heures pour gagner trente sous, elle 
me devait tout. J'en avais si bien fait, à la longue, 
une chose à moi, qu'une trahison d'elle répugnait 
en quelque sorte à ma raison. Je ne pouvais pas 
prendre sur moi d'être jaloux. Cependant, je m'in- 
formai, je la fis surveiller, je descendis jusqu'à l'é- 
pier. Oa avait dit vrai. Cette malheureuse avait un 
amant, et elle l'avait depuis plus de dix ans. C'était 
un officier de cavalerie. Il venait chez elle en s'en- 
tourant de précautions. D'ordinaire il se retirait vers 
minuit, mais il lui arrivait aussi de passer la nuit, 
et, en ce cas, il s'échappait de grand matin. Envoyé 
en garnison loin de Paris, il obtenait des permissions 
pour la venir visiter, et, pendant ces permissions, il 
restait enfermé chez elle sans bouger. Un soir, mes 
espions me prévinrent qu'il y était. J'accourus. Ma 
présence ne la troubla pas. Elle m'accueillit comme 
toujours ^m me sautant au cou. Je crus qu'on m'a- 
busait, et j'allais tout lui dire, quand, sur le piano, 
j'aperçus des gants de daim comme en portent les 
militaires. Ne voulant pas d'éclat, ne sachant à quei 



L'AFFAIRE LEROU<fE 313 

excès pourrait me porter ma colère, je m'enfuis sans 
prononcer une parole. Depuis, je ne l'ai pas revue. 
Elle m'a écrit, je n'ai pas ouvert ses lettres. Elle a 
essayé de pénétrer jusqu'à moi, de se trouver sur 
mon passage, en vain : mes domestiques avaient une 
consigna que pas un n'eût osé enfreindre. 

C'était à douter si c'était bien le comte de Com- 
marin, cet homme d'une hauteur glacée, d'une ré- 
serve si pleine de dédain, qui parlait ainsi, qui li- 
vrait sa vie entière sans restrictions, sans réserve, et 
à qui? A un inconnu. 

C'est qu'il était dans une de ces heures désespé- 
rées, proches de l'égarement, où toute réflexion 
manque, où il faut quand même une issue à l'émo- 
tion trop forte. 

Que lui importait ce secret si courageusement 
porté pendant tant d'années? Il s'en débarrassait 
comme le misérable qui, accablé par un fardeau trop 
lourd, le jette à terre sans se soucier où il tombe ni 
s'il tentera la cupidité des passants. 

— Rien, continua-t-il, non, rien n'approche de ce 
que j'endurai alors. Je tenais à cette femme par le 
fond de mes entrailles. Elle était comme une éma- 
nation de moi-même. En me séparant d'elle, il me 
semblait que j'arrachais quelque chose de ma pro- 
pre chair. Je ne saurais dire quelles passions furieu- 
ses son souvenir attisait en moi. Je la méprisais et 
je la désirais avec une égale violence. Je la haïssais 

27 



314 l'affaire lerouge 

et je l'aimais. Et partout j'ai traîné sa détestable 
image. ftien n'a pu me la faire oublier. Je ne me 
suis jamar consolé de sa perte. Et ce n'est rien en- 
core » *)es doutes affreux m'étaient venus au sujet 
d'Albert. Étais-je réellement son père? Comprenez- 
vous quel supplice était le mien, lorsque je me di- 
sais : a C'est peut-être à l'enfant d'un étranger 
que j'ai sacrifié le mien! » Ce bâtard qui s'ap- 
pelait Commarin me faisait horreur. A mon amitié 
si vive avait succédé une invincible répulsion. Que 
de fois, en ce temps, j'ai lutté contre une envie folle 
de le tuerl Plus tard, j'ai su maîtriser mon aversion, 
je n'en ai jamais complètement triomphé. Albert, 
monsieur, était le meilleur des fils; néanmoins, il y 
avait entre lui et moi une barrière de glace qu'il ne 
pouvait s'expliquer. Souvent j'ai été sur le point de 
m' adresser aux tribunaux, de tout avouer, de ré- 
clamer mon héritier légitime, le respect qu'on doit 
à son rang m'a retenu. Je reculais devant le scan-» 
dale. Je m'effrayais pour mon nom du ridicule ou 
du blâme, et je n'ai pu le sauver de l'infamie. 

La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces 
derniers mots. D'un geste désolé il voila sa figure 
de ses deux mains. Deux grosses larmes presque aus- 
sitôt séchées roulèrent silencieusement le long de ses 
joues ridées. » 

Cependant, la porte du cabinet s'entre-bailla et, la 
tête du long greffier apparut. 



l'affaire lerougb 315 

M. Daburon lui fit signe de reprendre sa place, et 
g'adressant à M. de Commarin : 

- — Monsieur, dit-il d'une voix que la compassion 
faisait plus douce, aux yeux de Dieu comme aux 
yeux de la société, vous avez commis une grande 
faute, et les suites, vous le voyez, en sont désastreu- 
ses. Cette faute, il est de votre devoir de la réparer 
autant qu'il est en vous. 

— Telle est mon intention, monsieur, et, vous le 
dirai-je? mon plus cher désir. 

— Vous me comprenez, sans doute, insista M. Da- 
buron. 

— Oui, monsieur, répondit le vieillard, oui, je 
vous comprends. 

— Ce sera une consolation pour vous, ajouta le 
juge, d'apprendre que M. Noël Gerdy est digne à 
tous égards de la haute position que vous allez lui 
rendre. Peut-être reconnaîtrez-vous que son carac- 
tère s'est plus fortement trempé que s'il eut été élevé 
près de vous. Le malheur est un maître dont toutes 
les leçons portent. C'est un homme d'un grand ta- 
lent, et le meilleur et le plus digne que je sache. 
Vous aurez un fils digne de ses ancêtres. Enfin, nul 
de votre famille n'a failli, monsieur, le vicomte Al- 
bert n'est pas un Commarin. 

— Nonl n'est-ce pas? répliqua vivement le comte. 
Un Commarin, ajouta-t-il, serait mort à cette heuf^ 
et le sang lave tout. 



316 i/afjaire lerouge 

Cette explication du vieux gentilhomme fit profon- 
dément réfléchir le juge d'instruction. 

— Sériez-vous donc sûr, monsieur, demanda-t-il, 
de la culpabilité du vicomte? 

M. de Commarin arrêta sur le juge un regard où 
éclatait l'étonnement. 

— Je ne suis à Paris que d'hier soir, répondit-il, 
et j'ignore tout ce qui a pu se passer. Je sais seule- 
ment qu'on ne procède pas à la légère contre un 
homme dans la situation qu'occupait Albert. Si vous 
l'avez fait arrêter, c'est qu'évidemment vous avez 
plus que des soupçons, c'est que vous possédez des 
preuves positives. 

M. Daburon se mordit les lèvres et ne put dissimu- 
ler un mouvement de mécontentement. Il venait de 
manquer de prudence, il avait voulu aller trop vite. II 
avait cru l'esprit du comte complètement boulever- 
sé, et il venait d'éveiller sa défiance. Toute l'habileté 
du monde ne répare pas une pareille maladresse. 

Au bout d'un interrogatoire dont on attend beau- 
coup, elle peut stériliser toutes les combinaisons. 

Un témoin sur ses gardes n'est plus un témoin sur 
lequel on peut compter, il tremble de se compromet- 
tre, mesure la portée des questions et marchande 
ses réponses. 

D'autre part, la justice comme la police est dis- 
posée à douter de tout, à tout supposer, à soupçon- 
ner tout le monde. 



L'AFFAIRE LER0UGK 317 

Jusqu'à quel point le comte était-il étranger au 
crime de la Jonchère? Évidemment, quelques jours 
auparavant, bien que doutant de sa paternité, il eût 
fait les plus grands efforts pour sauver la situation 
d'Albert. Il y croyait son honneur intéressé, son ré- 
cit le démontrait* 

N'était-il pas homme à supprimer par tous moyens 
un témoignage gênant? Voilà ce que disait M. Da- 
buron. 

Enfin, il ne voyait pas clairement où se trouvait 
dans cette affaire l'intérêt du comte de Commarin, 
et cette incertitude l'inquiétait. De là sa vive con- 
trariété. 

— Monsieur, reprit -il plus posément, quand 
avez vous été informé de la découverte de votre se- 
cret. 

— Hier soir, par Albert lui-même. Il m'a parlé 
de cette déplorable histoire d'une façon que main- 
tenant je cherche en vain à m' expliquer. A moins 
que... 

Le comte s'arrêta court comme si sa raison eut été 
choquée de l'invraisemblance de la supposition qu'il 
allait formuler. 

— A moins que?... interrogea avidement le juge 
d'instruction. 

— Monsieur , dit le comte sans répondre direc- 
tement, Albert serait un héros, s'il n'était pas cou- 
pable. 



318 l'affaire lerougb 

— Ah ! fit vivement le juge, avez-vous donc, mon- 
sieur, des raisons de croire à son innocence? 

Le dépit de M. Daburon perçait si bien sous le ton 
de ses paroles, que M. de Commarin pouvait et 
devait y voir une apparence d'intention injurieuse, 
11 tressaillit, vivement piqué, et se redressa en di- 
sant : 

— Je ne suis pas plus maintenant un témoin à dé- 
charge que je n'étais un témoin à charge tout à 
l'heure. Je cherche à éclairer la justice, comme c'est 
mon devoir, et voilà tout. 

— Allons, boni se dit M. Daburon, voici que je 
l'ai blessé, à présent. Est-ce que je vais aller comme 
cela de faute en faute ! 

— Voici les faits, reprit le comte. Hier soir, après 
m' avoir parlé de ces maudites lettres, Albert a com- 
mencé par me tendre un piège pour savoir la vérité, 
car il doutait encore, ma correspondance n'étant 
pas arrivée entière à M. Gerdy. Une discussion aussi 
vive que possible s'est alors élevée entre mon fils et 
moi. Il m'a déclaré qu'il était résolu à se retirer de- 
vant Noël. Je prétendais, moi, au contraire, transi- 
ger coûte que coûte. Albert a osé me tenir tète. 
Tous mes efforts pour l'amener à mes vues ont été 
superflu». Vainement j'ai essayé de faire vibrer en 
lui les cordes que je supposais les plus sensibles. Il 
m'a répété fermement qu'il se retirerait malgré moi, 
se déclarant satisfait, si je consentais à lui assurer 



l'affaire lerougb 319 

une modeste aisance. J'ai encore tenté de le faire 
revenir en lui démontrant qu'un mariage qu'il 
souhaite ardemment depuis deux aps manquerait 
de ce coup, il m'a répondu qu'il s'était assuré l'assen- 
timent de sa fiancée, mademoiselle d'Arlange. 

Ce nom éclata comme la foudre aux oreilles du 
juge d'instruction. Il bondit sur son fauteuil. 

Sentant qu'il devenait cramoisi, il prit au hasard 
sur son bureau un énorme dossier, et, pour dissi- 
muler son trouble, il l'éleva à la hauteur de sa fi- 
gure comme s'il eut cherché à déchiffrer un mot il- 
lisible. 

Il commençait à comprendre de quelle tâche il 
s'était chargé. Il sentait qu'il se troublait comme un 
enfant, qu'il n'avait ni son calme ni sa lucidité ha- 
bituels. Il s'avouait qu'il était capable de commettre 
les plus fortes bévues. Pourquoi s'être chargé de 
cette instruction? Possédait-il son libre arbitre, dé- 
pendait-il de sa volonté d'être impartial? 

Volontiers il eut renvoyé à un autre moment la 
suite de la déposition du comte; le pouvait-il? Sa 
conscience de juge d'instruction lui criait que ce se- 
rait une maladresse nouvelle. Il reprit donc cet in- 
terrogatoire si pénible. 

— Monsieur, dit-il, les sentiments exprimés par 
le vicomte sont fort beaux sans doute, mais ne vous 
a-t-il pas parlé de la veuve Lerouge? 

— Si, répoadit ïe comte, qui parut soudain 



320 l'affaire lerougb 

éclairé par le souvenir d'un détail inaperçu , si, eer* 
tainement. 

— Il a dû vous montrer que le témoignage de cette 
fetnme rendait impossible nue lutte avec M. Gerdy. 

— Précisément, monsieur, et, écartant la question 
de bonne foi, c'est là-dessus qu'il se basait pour se 
refuser à suivre mes volontés. 

— Il faudrait, monsieur le comte, me raconter 
bien exactement ce qui s'est passé entre le vicomte 
et vous. Faites donc, je vous prie, un appel à vos 
souvenirs, et tâchez de me rapporter aussi exacte- 
ment que possible ses paroles. 

M. de Commarin put obéir sans trop de difficulté. 
Depuis un moment, une salutaire réaction s'opérait 
en lui. Son sang, fouetté par les insistances de l'in- 
terrogatoire, reprenait son cours accoutumé. Son 
cerveau se dégageait. 

La scène de la soirée précédente était admirable- 
ment présente à sa mémoire jusque dans ses plus 
insignifiants détails. Il avait encore dans l'oreille 
l'intonation des paroles d'Albert, il revoyait sa mi- 
mique expressive, 

A mesure que s'avançait son récit, vivant de clarté 
et d'exactitude, la conviction de M. Daburon s'affer- 
missait. 

Le juge retournait contre Albert précisément ce 
qui la veille avait fait Fadmiration du comte. 

— Quelle surprenante comédie! pensait-il. Taba- 



l'affaire lerougb 321 

ret a décidément une double vue. A son incompré- 
hensible audace ce jeune homme joint une infernale 
habileté. Le génie du crime lui-même l'inspire. C'est 
un miracle que nous puissions le démasquer. Comme 
il avait bien tout prévu et préparé 1 Comme cette 
scène avec son père est merveilleusement combinée 
pour donner le change en cas d'accident ! 

Il n'y a pas une phrase qui ne souligne une inten- 
tion, qui n'aille au-devant d'un soupçon. Quel fini 
d'exécution ! Quel soin méticuleux des détails. 

Rien n'y manque, pas même le grand duo avec la 
femme aimée. A-t-il réellement prévenu Claire? Pro- 
bablement. 

Je pourrais le savoir, mais il faudrait la revoir, 
lui parler! Pauvre enfant! aimer un pareil homme! 
Mais son plan maintenant saute aux y&ax. 

Cette discussion avec le comte, c'est sa planche de 
salut. Elle ne l'engage à rien et lui permet de gagner 
du temps. 

Il aurait vraisemblablement traîné les choses en 
longueur, puis il aurait fini par se ranger à l'avis de 
son père. Il se serait encore fait un mérite de sa 
condescendance et aurait demandé des récompenses 
pour sa faiblesse. Et lorsque Noël serait revenu à la 
charge, il se serait trouvé en face du comte, qui au- 
rait tout nié bravement, qui l'aurait éconduit poli- 
ment, et au besoin l'aurait chassé comme un impos- 
teur et un faussaire. 



322 l'affaire lerougb 

Chose étrange, mais cependant explicable, M, de 
Commarin, tout en parlant, arrivait précisément 
aux idées du juge, à des conclusions presque iden- 
tiques^ 

Dans le fait, pourquoi cette insistance au sujet de 
Claudine? Il se rappelait fort bien que dans sa co- 
lère il avait dit à son fils : « On ne commet pas de si 
belles actions pour son plaisir. » Ce sublime désin- 
téressement s'expliquait. 

Lorsque le comte eut terminé : 

— Je vous remercie, monsieur, dit M. Daburon. 
Je ne saurais vous rien dire encore de positif, mais 
la justice a de fortes raisons de croire que, dans la 
scène que vous venez de me rapporter, le vicomte 
Albert jouait en comédien consommé un rôle appris 
à l'avance. 

— Et bien appris, murmura le comte, car il m'a 
trompé, moi!... 

Il fut interrompu par Noël qui entrait, une ser- 
viette de chagrin noir à son chiffre sous le bras. 

L'avocat s'inclina devant le vieux gentilhomme 
qui, de son côté, se leva et se retira, par discrétion, 
à l'extrémité de la pièce. 

— Monsieur, dit Noël à demi- voix au juge, vous 
trouverez toutes les lettres dans ce portefeuille. Je 
vous demanderai la permission de vous quitter bien 
vite, l'état de madame Gerdy devient d'heure en 
heure plus alarmant. 



L'AFFAIRE LEROIfëE 323 

Noël avait quelque peu haussé la voix en pronon- 
çant ces derniers mots , le comte les entendit. Il 
tressaillit et dut faire un grand effort pour étouffer 
la question qui de son cœur montait à ses lèvres. 

— Il îaut pourtant, mon cher maître, que vous 
m'accordiez une minute, répondit le juge. 

M. Daburon quitta alors son fauteuil, et prenant 
l'avocat par la magi il l'amena devant le comte. 

— Monsieur de Commarin, prononça -t- il, j'ai 
l'honneur de vous présenter M. Noël Gerdy. 

M. de Commarin s'attendait probablement à quel- 
que péripétie de ce genre, car pas un des muscles de 
son visage ne bougea, il demeura imperturbable, 
Noël, lui, fut comme un homme qui reçoit un coup 
de marteau sur le crâne, il chancela et fut obligé de 
chercher un point d'appui sur le dossier d'une 
chaise. 

Puis, tous deux, le père et le fils, ils restèrent face 
à face, abîmés en apparence dans leurs réflexions, 
en réalité s' examinant avec une sombre méfiance, 
chacun s' efforçant de saisir quelque chose de la pen- 
sée de l'autre. 

M. Daburon avait espéré mieux d'un coup de 
théâtre qu'il méditait depuis l'entrée du comte dans 
son cabinet. Il se flattait d'amener par cette brusque 
présentation une scène pathétique très-vive qui ne 
laisserait pas à ses clients le loisir de la réflexion. 

Le comte ouvrirait les bras, Noël s'y précipiterait, 



324 l'affaire lerougk 

et la reconnaissance, pour être parfaite, n'aurait 
plus qu'à attendre la consécration des tribunaux. 

La roideur de l'un, le trouble de l'autre, décon- 
certaient ses prévisions. Il se crut obligé à une inter- 
vention plus pressante. 

— Monsieur le comte, dit-il d'un ton de reproche, 
vous reconnaissiez , il n'y a qu'un instant , que 
M. Gerdy est votre fils légitime. 

M. de Commarin ne répondit pas; on pouvait 
douter, à son immobilité, qu'il eût entendu. C'est 
Noël qui, rassemblant tout son courage, osa parler 
le premier. 

— Monsieur, balbutia-t-il, je ne vous en veux 
pas... 

— Vous pouvez dire : mon père, interrompit le 
hautain vieillard d'un ton qui n'avait certes rieii 
d'ému ni rien de tendre. 

Puis s'adressant au juge : 

— Vous suis-je encore de quelque utilité, mon- 
sieur? demanda-t-il. 

— Il vous reste, répondit M. Daburon, à écouter 
la lecture de votre déposition et à signer, si vous 
trouvez la rédaction conforme. Allez, Constant, ajou- 
ta-t-il. 

Le long greffier fit exécuter à sa chaise un comi- 
tour çt commença. Il avait une façon à lui toute 
particulière de bredouiller ce qu'il avait gribouillé. 
Il lisait très- vite, tout d'un trait, sans tenir compte 



l'affaire lerougb 32b 

ni des points, ni des virgules, ni des demandes, ni 
des réponses, il lisait tant que durait son haleine. 

Quand il n'en pouvait plus, il respirait et ensuite 
repartait de plus belle. Involontairement il faisait 
songer aux plongeurs qui, de moment en moment, 
élèvent la tête au-dessus de l'eau, font leur provision 
d'air et disparaissent. Noël fut le seul à écouter avec 
attention cette lecture rendue comme à dessein inin- 
telligible. Elle lui apprenait bien des choses qu'il 
lui importait de savoir. 

Enfin, Constant prononça les paroles sacramen- 
telles : En foi de quoi, etc., qui terminent tous les 
procès- verbaux de France. 

Il présenta la plume au comte, qui signa sans hé- 
sitation et sans élever la moindre objection. 

Le vieux gentilhomme alors se tourna vers Noël : 

— Je ne suis pas bien solide, dit-il : il faut donc, 
8&on fils, — ce mot fut souligné, — - que vous soute- 
niez votre père jusqu'à sa voiture* 

Le jeune avocat s'avança avec empressement. Sa 
figure rayonnait, pendant qu'il passait le bra& de 
M. de Commarin sous le sien. 

Quand ils furent sortis, M. Daburon ne put résis- 
ter à un mouvement de curiosité. 

Il courut à la porte, qu'il entr' ouvrit, et, tenant 
le corps en arrière, afin de n'être pas aperçu, il 
allongea la tète, explorant d'un coup d'œil la ga- 
lerie. 

28 



326 l'affaire lbrougb 

Le comte et Noël n'étaient pas encore parvenus à 
l'extrémité. Ils allaient lentement. 

Le comte paraissait se traîner pesamment et avec 
peine; l'avocat, lui, marchait à petits pas, légère- 
ment incliné du côté du vieillard, et tous ses mou- 
vements étaient empreints de la plus vive sollicitude. 

Le juge resta à son poste jusqu'à ce qu'il les eut 
perdus de vue au tournant de la galerie. Puis il re- 
gagna sa place en poussant un profond soupir. 

— Du moins, pensa-t-il, j'aurai contribué à faire 
un heureux. La journée ne sera pas complètement 
mauvaise. 

Mais il n'avait pas de temps à donner à ses ré- 
flexions, les heures volaient. Il tenait à interroger 
Albert le plus promptement possible, et il avait en- 
core à rec^oir les dépositions de plusieurs domes- 
tiques de l'hôtel Commarin, et à entendre le rapport 
du commissaire de police chargé de l'arrestation. 

Les domestiques cités, qui depuis longtemps at- 
tendaient leur tour, furent, sans retard, introduite 
êuccessivement. Ils n'avaient guère d'éclaircissements 
à donner, et pourtant tous les témoignages étaient 
autant de charges nouvelles. Il était aisé de voir que 
tous croyaient leui maître coupable. 

L'attitude à' Albert depuis le commencement de 
cette fatale semaine, ses moindres paroles, ses gestes I 
les plus insignifiants, Jurent rapportés, commentés, 
expliqués. 



l'affaire lerougb 327 

L'homme qui vit au milieu de trente valets est 
comme un insecte dans une boîte de verre sous la 
loupe d'un naturaliste. 

Aucun de ses actes n'échappé à l'observation, à 
peine peut-il avoir un secret, et encore, si on ne de- 
vine quel il est, au moins sait-on lorsqu'il en a un. 
Du matin au soir il est le point de mire de trente 
paires d'yeux intéressés à étudier les plus impercep- 
tibles variations de sa physionomie. 

Le juge eut donc en abondance ces futiles détails 
qui ne paraissent rien d'abord, et dont le plus in- 
fime peut tout à coup, à l'audience, devenir une 
question de vie ou de mort. 

En combinant les dépositions, en les rapprochant, 
en les coordonnant, M. Daburon put suivre son pré- 
venu heure par heure, à partir du dimanche matin. 

Le dimanche donc, aussitôt après la retraite de 
Noël, le vicomte avait sonné pour donner l'ordre de 
répondre à tous les visiteurs qui se présenteraient 
qu'il venait de partir pour la campagne. 

De ce moment, la maison entière s'était aperçue 
qu'il était ce tout chose, » vivement contrarié ou très- 
indisposé. 

Il n'était pas sorti de la journée de sa bibliothè- 
que, et s'y était fait servir à dîner. Il n'avait pris à 
ce repas qu'un pelage et un très-mince filet de sole 
au vin blanc. 

En mangeant, il avait dit à M, Courtois, le maître 



328 l'affaire lerouge 

d'hôtel S « Recommandez donc au chef d'épicer da- 
vantage cette sauce, une autre fois. » Puis il avait 
ajouté en a parte : « Bast ! à quoi bon ! » Le soir h avait 
donné congé à tous les gens de son service, en disant: 
«Allez vous amuser, allez.» Il avait expressément dé- 
fendu qu'on entrât chez lui, à moins qu'il ne sonnât. 

Le lendemain lundi, il ne s'était levé, lui ordinai- 
rement matinal, qu'à midi. Il se plaignait d'un vio- 
lent mal de tète et d'envies de vomir. Il prit cepen- 
dant une tasse de thé. Il demanda son coupé; mais 
presque aussitôt il le décommanda. Lubin, son valet 
de chambre, lui avait entendu dire : « C'est trop 
hésiter, » et quelques moments plus tard : « Il faut 
en finir. » Peu après, il s'était mis à écrire. 

Lubin avait été chargé de porter une lettre à ma- 
demoiselle Claire d'Arlange, avec ordre de ne la re- 
mettre qu'à elle-même ou à mademoiselle Schmidt^ 
l'institutrice. 

Une seconde lettre, avec deux billets de mille 
francs, furent confiés à Joseph pour être portés au 
club. Joseph ne se rappelait plus le nom du desti- 
nataire, ce n'était pas un homme titré. 

Le soir, Albert n'avait pris qu'un potage et s'était 
enfermé chez lui. 

Il était debout de grand matin, le mardi. Il allait 
et venait dans l'hôtel comme une âme en peine, ou 
comme quelqu'un qui attend avec impatience nue 
chose qui n'arrive pas. 



l'affaire lerouge 329 

Étant allé dans le jardin, le jardinier lui demanda 
son avis pour le dessin d'une pelouse. Il répondit : 
« Vous consulterez M. le comte à son retour. » Il 
avait déjeuné comme la veille. 

Vers une heure, il était descendu aux écuries et 
avait, d'un air triste, caressé Norma, sa jument de 
prédilection. En la flattant, il disait : « Pauvre bête ! 
ma pauvre vieille! » A trois heures, un commission- 
naire médaillé s'était présenté avec une lettre. 

Le vicomte l'avait prise et ouverte précipitam- 
ment. Il se trouvait alors devant le parterre. 

Deux valets de pied l'entendirent distinctement 
dire : « Elle ne saurait résister. » Il était rentré et 
avait brûlé la lettre au grand poêle du vestibule. 

Comme il se mettait à table, à six heures, deux de 
i ses amis, M. de Gourtivois et le marquis de Chouzé, 
forçant la consigne, arrivèrent jusqu'à lui. Il parut 
on ne peut plus contrarié. 

Ces messieurs voulaient absolument l'entraîner 
dans une partie de plaisir, il les refusa, affirmant 
qu'il avait un rendez-vous pour une affaire très-im- 
i portante. 

Il mangea, à son dîner, un peu plus que les jours 
précédents. Il demanda même au sommelier une 
bouteille de château-laffitte qu'il but entièrement. 

En prenant son café, il fuma un cigare dans la 
salle â manger, ce qui était contraire à la règle de 
l'hôtel, 

28* 



330 1ÀÎ7ÀIRE LEROUGE 

À sept heures et demie, selon Joseph et deux va- 
lets de pied, à huit heures seulement, suivant le 
suisse et Lubin, le vicomte était sorti à pied avec un 
parapluie. 

Il était rentré à deux heures du matin, et avait 
renvoyé son valet de chambre qui l'attendait, comme 
c'était son service. 

Le mercredi, en entrant chez le vicomte, le valet 
de chambre avait été frappé de l'état des vêtements 
de son maître. Ils étaient humides et souillés de 
terre, le pantalon était déchiré. Il avait hasardé une 
remarque, Albert avait répondu d'un ton furieux : 
a Jetez cette défroque dans un coin en attendant 
qu'on la donne.» Il paraissait aller mieux ce jour-là. 
Pendant qu'il déjeunait d'assez bon appétit le maî- 
tre d'hôtel lui avait trouvé l'aîr gai. Il avait passé 
T après midi dans la bibliothèque et avait brûlé des 
tas de papiers. 

Le jeudi, il semblait de nouveau très-souffrant. Il 
avait failli ne pouvoir aller au-devant du comte. Le 
soir, après sa scène avec son père, il était remonté 
chez lui dans un état à faire pitié. Lubin voulait cou- 
rir chercher le médecin, il le lui avait défendu, de 
même que de dire à personne son indisposition. 

Tel est l'exact résumé des vingt grandes pages 
qu'écrivit le long greffier sans détourner une seule 
fois la tète pour regarder les témoins en grande li- 
vrée qui défilaient» 



l'affaire lerougb 331 

Ces témoignages, M. Daburon avait su les obtenir 
en moins de deux heures. 

Bien qu'ayant la conscience de l'importance de 
leurs paroles, tous ces valets avaient la langue ex- 
trêment déliée. Le difficile était de les arrêter une 
tbis lancés. Et pourtant de tout ce qu'ils disaient il 
ressortait clairement qu'Albert était un très-bon 
maître, facile à servir, bienveillant et poli pour ses 
gens. Chose étrange, incroyable ! il s'en trouva trois 
dans le nombre qui avaient l'air de n'être pas ravis 
du grand malheur qui frappait la famille» Deux 
étaient sérieusement attristés. M. Lubin, ayant été 
l'objet de bontés particulières, n'était pas de ces der- 
niers. 

Le tour du commissaire de police était arrivé. En 
deux mots il rendit compte de l'arrestation déjà ra- 
contée par le père Tabaret. Il n'oublia pas de signa- 
ler ce mot : « Perdu ! » échappé à Albert; à son 
sens, c'était un aveu. Il fit ensuite la remise de tous 
les objets saisis chez le vicomte de Commarin. 

Le juge d'instruction examina attentivement tous 
ces objets, les comparant soigneusement avec les 
pièces de conviction rapportées de la Jonchère. 

Il parut alors plus satisfait qu'il ne l'avait été de 
la journée. 

Lui-même il déposa sur son bureau toutes ces 
preuves matérielles, et pour les cacher, il jeta des- 
sus trois ou quatre de ees immenses feuilles de pa«* 



332 l'affaire lerougb 

piers qui servent à confectionner des chemises pour 
les dossiers. 

La journée s avançait et M. Daburon n'avait plus 
que bien juste le temps d'interroger le « prévenu » 
avant la nuit. Quelle hésitation pouvait le retenir 
encore ? Il avait entre les mains plus de preuves qu'il 
n'en faut pour envoyer dix hommes en cour d'assises 
et de là à la place de la Roquette. Il allait lutter 
avec des armes si écrasantes de supériorité qu'à 
moins de folie Albert ne pouvait songer à se défen- 
dre. Et pourtant, à cette heure pour lui si solennelle, 
il se sentait défaillir. Sa volonté faiblissait-elle? Sa 
résolution allait-elle l'abandonner? 

Fort à propos il se souvint que depuis la veille il 
n'avait rien pris, et il envoya chercher en toute hâte 
une bouteille de vin et des biscuits. Ce n'est point 
de forces qu'avait besoin le juge d'instruction, mais 
de courage. Tout en vidant son verre, ses pensées, 
dans son cerveau, s'arrangèrent en cette phrase 
étrange : « Je vais donc comparaître devant le vi- 
comte de Commarin. » 

A tout autre moment, il aurait ri de cette saillie 
de son esprit; en cet instant, il y voulut voir un avis 
de la Providence. 

— Soit, se dit-il, ce sera mon châtiment. 

Et, sans se laisser le temps de la réflexion, il 
donna les ordres nécessaires pour qu'on amenât le 
vicomte Albert. 



XIÎÏ 



Entre ITiôtei de Commarin et a le secret » de la 
prison, il n'y avait pas eu, pour ainsi dire, de tran- 
sition pour Albert. 

Arraché à des songes pénibles par cette rude voix 
du commissaire, disant : « Au nom de la loi, je vous 
arrête! » son esprit jeté hors du possible devait être 
longtemps à reprendre son équilibre. 

Tout ce qui suivit son arrestation lui paraissait 
flotter à peine distinct, au milieu d'un brouillard 
3pais, comme ces scènes de rêve qu'on joue au théâ- 
tre, derrière un quadruple rideau de gaze. 

On l'avait interrogé, il avait répondu sans enten- 
dre le son de ses paroles. Puis deux agents l'avaient 
pris sous ies bras et l'avaient soutenu pour descendre 
le grand escalier de l'hôtel. Seul il ne l'eût pu. Ses 
jambes, qui fléchissaient plus molles que du coton, 



«34 l'affaire lerougb 

ne le portaient pas. Une seule chose l'avait frappé : 
la voix du domestique annonçant l'attaque d'apo- 
plexie du comte. Mais cela aussi, il l'oublia. 

On le hissa dans le fiacre qui stationnait dans la 
cour, au bas du perron, tout honteux de se trouver 
en pareil endroit, et on l'installa sur la banquette du 
fond. Deux agents prirent place sur la banquette de 
devant, tandis qu'un troisième montait sur le siège 
à côté du cocher. Pendant ie trajet, il ne revint pas 
à la notion exacte de la situation. Il gisait, dans cette 
sale et graisseuse voiture, comme une chose inerte. 
Son corps, qui suivait tous les cahots à peine amortis 
par les ressorts usés, allait ballotté d'un côté sur 
l'autre, et sa tête oscillait sur ses épaules comme si 
les muscles de son cou eussent été brisés. Il songeait 
alors à la veuve Lerouge. Il la revoyait telle qu'elle 
était lorsqu'il avait suivi son père à la Jonchère. 
On était au printemps, et les aubépines fleuries 
du chemin de traverse embaumaient. La vieille 
femme, en coiffe blanche, était debout sur la porte 
de son jardinet; elle avait en parlant l'air suppliant. 
Le comte l'écoutait avec des yeux sévères, puis ti- 
rant de l'or de son porte-monnaie, il le lui remet- 
tait. 

On le descendit du fiacre comme on Ty avait 
monté. 

Pendant les formalités de Fécrou, dans la salle 
sombre et puante du greffe, tout en répondant ma- 



l'affaire lerougb 335 

chinaîement, il ge livrait avec délices aux émotions 
du souvenir de Claire. C'était dans le temps de leurs 
premières amours, alors qu'il ne savait pas si ja- 
mais il aurait ce bonheur d'être aimé d'elle. Ils se 
rencontraient chez mademoiselle de Goëllo. Elle 
avait, cette vieille fille , un certain salon jonquille 
célèbre sur la rive gauche, d'un effet extravagant. 
Sur tous les meubles et jusque sur la cheminée, dans 
des poses variées, s'étalaient les douze ou quinze 
chiens d'espèces différentes qui, ensemble ou suc* 
cessivement, l'avaient aidée à traverser les steppes 
du célibat. Elle aimait à conter l'histoire de ces fi- 
dèles, dont l'affection ne trahit jamais. Il y en avai* 
de grotesques et d'affreux. Un surtout, outrageuse 
ment gonflé d'étoupe, semblait près d'éclater. Que 
de fois il en avait ri aux larmes avec Claire ! 
On le fouillait en ce moment. 
A cette humiliation suprême, de mains cyniques 
se promenant tout le long de son corps, il revint un 
peu à lui et sa colère s'éveilla. 

Mais c'était fini déjà, et on l'entraînait le long des 
corridors sombres, dont le carreau était gras et glis- 
sant. On ouvrit.une porte et on le poussa dans une 
sorte de cellule. Il entendit derrière lui un bruit de 
ferrures qui s'entrechoquaient et de serrures qui 
grinçaient. 

Il était prisonnier, et, en vertu d'ordres spéciaux* 
prisonnier au secret. 



336 l'affaire lerouge 

c 

Immédiatement il épreuva une sensation marquée 
de bien-être. Il était seul. Plus de chuchottements 
étouffés à ses oreilles, plus de voix aigres, plus de 
questions acharnées. Un silence, profond à donner 
Tidée du néant, se faisait autour de lui. Il lui sem- 
bla qu'il était à tout jamais retranché de la société, 
et il s'en réjouit. Il put croire qu'il lui était donné 
de subir une épreuve de la tombe. Son corps, aussi 
bien que son esprit, était accablé de lassitude. Il 
cherchait à s'asseoir quand il aperçut une maigre 
couchette, à droite, en face de la fenêtre grillée mu- 
nie de son abat-jour. Ce lit lui donna autant de joie 
qu'une planche au nageur qui coule. Il s'y précipita 
et s'étendit avec délices. Cependant il sentait des 
frissons. Il défit la grossière couverture de laine, 
s'en enveloppa et s'endormit d'un sommeil de 
plomb. 

Dans le corridor, deux agents de la police de sû- 
reté, l'un jeune encore, l'autre grisonnant déjà, ap- 
pliquaient alternativement l'œil et l'oreille au judas 
pratiqué dans la porte. 

Ils épiaient tous les mouvements du prisonnier, re- 
gardant et écoutant de toutes leurs forces. 

— Dieu ! est-il chiffe, cet homme-là, murmurait 
le jeune policier. Quand on n'a pas plus de nerf que 
cela, on devrait bien rester honnête. En voilà un qui 
né songera guère à faire sa tète, le matin de sa 
toilette. N'est-ce pas, monsieur Balan? 



l'affaire lerouge 337 

— C'est selon, répondit le vieil agent, il faudra 
voir. Leeoq m'a dit que c'est un rude matin. 

— Tiens ! voilà monsieur qui arrange son lit et 
qui se couche. Voudrait-il dormir, par hasard? Elle 
serait bonne celle-là ! Ce serait la première fois que 
je verrais ça. 

— C'est que voua n'avez eu de relations qu'avec 
des coquins subalternes, mon camarade. Tous les 
gredins huppés, et j'en ai serré plus d'un, sont dans 
ce style. Au moment de l'arrestation, bonsoir, plus 
personne, le cœur leur tourne. Ils se relèvent le len- 
demain. 

— Ma parole sacrée, on dirait qu'il dort. Est-ce 
drôle au moins ! 

— Sachez, mon cher, ajouta sentencieusement le 
vieil agent, que rien n'est au contraire si naturel. Je 
suis sûr que depuis son coup cet enfant-là ne vivait 
plus; il avait le feu dans le ventre. Maintenant il sait 
que son affaire est toisée, et le voilà tranquille. 

— Farceur de M. Balan! il appelle cela être tran- 
quille! 

— Certainement. Il n'y a pas, voyez-vous, de plus 
grand supplice que l'anxiété; tout est préférable. Si 
vous aviez seulement dix mille livres de rente, je 
vous indiquerais un moyen pour en juger. Je vous 
dirais : Filez à Hombourg et risquez-moi toute votre 
fortune d'un coup, à rouge et noir. Vous me conte- 
riez après des nouvelles de ce qu'on éprouve tant 



338 L'AFFAIRE LER0UGE 

que la bille tourne. C'est, voyez-vous, comme si Ton 
vous tenaillait la cervelle, comme si on vous coulait 
du plomb fondu dans les os en guise de moelle. C'est 
si fort que, même quand on a tout perdu, on est 
content, on est soulagé, on respire. On se dit : « Ah! 
c'est ^onc fini ! » On est ruiné, nettoyé, rasé, mais 
c'est fini. 

— Vrai, monsieur Balan, on croirait que vous avez 
passé par là. 

— Hélas ! soupira le vieux policier, c'est à mon 
amour pour la dame de pique, amour malheureux, 
que vous devez l'honneur de regarder en ma com- 
pagnie par ce vasistas. Mais notre gaillard en a pour 
deux heures à faire son somme, ne le perdez pas de 
vue, je vais fumer une cigarette dans la cour. 

Albert dormit quatre heures. Il se sentait, en s'é- 
veillant, la tète plus libre qu'il ne l'avait eue depuis 
son entrevue avec Noël. Ce fut pour lui un moment 
affreux que celui où pour la première fois il envi- 
sagea froidement sa situation. 

— C'est maintenant, murmura-t-il, qu'il s'agit de 
ne pas se laisser abattre. 

Il aurait vivement souhaité voir quelqu'un, par- 
ler, être interrogé, s'expliquer. Il eut envie d'ap- • 
peler. 

— A quoi bon! se dit-il, on va sans doute venir. 

Il voulu regarder l'heure qu'il était et s'aperçut 
qu'on lui avait enlevé sa montre. Ce petit détail lui 



^'AFFAIRE LEROUGE 339 

fut extrêmement sensible. On le traitait, lui, comme 
le dernier des scélérats. Il chercha dans ses poches, 
elles avaient toutes été scrupuleusement vidées. Il 
songea alors à l'état dans lequel il se trouvait, et se 
jetant à bas de la couchette, il répara, autant qu'il 
était en lui, le désordre de sa toilette. Il rajusta ses 
vêtements et les épousseta, il redressa son faux-col 
et tant bien que mal refit le nœud de sa cravate. 
Versant ensuite de l'eau sur le coin de son mouchoir 
il le passa sur sa figure, tamponnant ses yeux dont 
les paupières lui faisaient mal. Enfin, il s'efforça de 
faire reprendre leur pli à sa barbe et à ses cheveux. 
Il ne se doutait guère que quatre yeux de lynx étaient 
fixés sur lui. 

— Bon! murmurait Fapprenti policier, voilà notre 
coq qui relève la crête et qui lisse ses plumes. 

— Je vous disais bien, objecta M. Balan, qu'il n'é- 
tait qu'engourdi... Chut!... il a parlé, je crois. 

Mais ils ne surprirent ni un de ces gestes désor- 
donnés, ni une de ces paroles incohérentes qui pres- 
que toujours échappent aux faibles que la frayeur 
agite, ou aux imprudents qui croient à la discrétion 
des « secrets. » Une fois seulement, le mot : « hon- 
neur, » prononcé par Albert, arriva jusqu'à l'oreille 
des deux espions. 

— Ces mâtins de la haute, grommela M. Balan, 
ont sans cesse ce mot à la bouche, dans les commen- 
cements. Ce qui les tracasse surtout, c'est l'opinion 



340 l'affaire lerouge 

(Tune douzaine d'amis et des cent mille inconnus qui 
lisent la Gazette des Tribunaux. Ils ne songent à leur 
tête que plus tard. 

Quand les gendarmes arrivèrent pour cherche! 
Albert et le conduire à l'instruction, ils le trouvèrent 
assis sur le bord de sa couchette, les pieds appuyés 
sur la barre de fer, les coudes aux genoux et la tête 
cachée entre ses mains. 

11 se leva dès qu'ils entrèrent et fit quelques pas 
vers eux. 

Mais sa gorge était si sèche qu'il comprit qu'il lui 
serait impossible de parler. 

11 demanda un instant, et, revenant vers la petite 
iable du secret, il se versa et but coup sur coup deux 
grands verres d'eau. 

— Je suis prêt ! dit-il aussitôt après. 

Et d'un pas ferme, il suivit les gendarmes le long 
du passage qui conduit au palais. 

M. Daburon était alors au supplice. Il arpentait 
furieusement son cabinet et attendait son prévenu. 
Une fois encore, la vingtième depuis le matin, il re- 
grettait de s'être engagé dans cette affaire. 

— Qu'il soit maudit, pensait-il , l'absurde point 
d'honneur auquel j'ai obéi! J'ai beau essayer de me * 
rassurer a force de sophismes, j'ai eu tort de ne me 
point récuser. Rien au monde ne peut changer ma 
situation vis-à-vis de ce jeune homme. Je le hais. Je 
suis son juge, et il n'en est pas moins vrai que très- 



l'affaire lbrouge 341 

positivement j'ai voulu l'assassiner. Je l'ai tenu au 
bout de mon revolver : pourquoi n'ai-je pas lâché la 
âétente? Est-ce que je le sais? Quelle puissance a re- 
tenu mon doigt lorsqu'il suffisait d'une pression pres- 
que insensible pour que le coup partît? Je ne puis le 
dire. Que fallait-il pour qu'il fût le juge et moi l'as- 
sassin? Si l'intention était punie comme le fait, on 
devrait me couper le cou. Et c'est dans de pareilles 
conditions que j'ose l'interroger!... 

En repassant devant la porte, il entendit dans la 
galerie le pas lourd des gendarmes. 

— Le voilà ! dit-il tout haut. 

Et il regagna précipitamment son fauteuil derrière 
son bureau, se penchant à l'ombre des cartons, comme 
s'il eût cherché à se cacher. 

Si le long greffier eût eu des yeux, il eût assisté à 
ce singulier spectacle d'un juge plus troublé que le 
prévenu. Mais il était aveugle, et à ce moment il ne 
songeait qu'à une erreur de quinze centimes qui s'é- 
tait glissée dans ses comptes, et qu'il ne pouvait re- 
trouver. 

Albert entra le front haut dans le cabinet du juge. 
Ses traits portaient les traces d'une grande fatigue et 
de veilles prolongées, il était très-pale, mais ses yeux 
étaient clairs et brillants. 

Les questions banales qui commencent les inter- 
rogatoires donnèrent à M, Daburon le temps de sô 
remettre. 

29* 



342 l'affaire lerougb 

Heureusement, dans la matinée il avait trouvé une 
heure pour préparer un plan, il n'avait qu'à le suivre. 

— Vous n'ignorez pas, monsieur, commença-t-il 
d'un ton de politesse parfaite, que vous n'avez aucun 
droit au nom que vous portez? 

— Je sais, monsieur, répondit Albert, que je suis 
le fils naturel de M. de Commarin. Je sais de plus 
que mon père ne pourrait me reconnaître quand il 
le voudrait, puisque je suis né pendant son mariage* 

— Quelle a été votre impression en apprenant cela? 

— Je mentirais, monsieur, si je disais que je n'ai 
pas ressenti un immense chagrin. Quand on est aussi 
haut que je l'étais, la chute est terrible et bien dou- 
loureuse. Pourtant, je n'ai pas eu un seul moment la 
peu?é3 de contester les droits de M. Noël Gerdy. J'é- 
tais, comme je le suis encore, décidé à disparaître. 
Je l'ai déclaré à M. de Commarin. 

M. Daburon s'attendait à cette réponse, et elle ne 
pouvait qu'étayer ses soupçons. N'entrait- elle pas 
dans le système de défense qu'il avait prévu? A lui 
maintenant de chercher un joint pour désarticuler 
cette défense dans laquelle le prévenu allait se ren- 
fermer comme dans une carapace. 

— Vous ne pouviez entreprendre, reprit le juge, • 
d'opposer une fin de non-recevoir à M. Gerdy. Vous 
aviez bien pour vous le comte et votre mère, mais 
M. Gerdy avait pour lui un témoignage qui vous eût 
fait succomber, celui de la veuve Lerouge. 






L* AFFAIRE LEROUGE 343 

— Je n'en ai jamais douté, monsieur. 

— Eh bien! reprit le juge en cherchant à voiler le 
regard dont il enveloppait Albert, la justice suppose 
que, pour anéantir la seule preuve existante, vous 
avez assassiné la veuve Lerouge. 

Cette accusation terrible, terriblement accentuée, 
ne changea rien à la contenance d'Albert. Il garda 
son maintien ferme sans forfanterie; pas un pli ne 
parut sur son front. 

— Devant Dieu, répondit-il, et sur tout ce qu'il y 
y « ie plus sacré au monde, je vous le jure, mon- 
teur, je suis innocent! Je suis, à cette heure, pri- 
sonnier, au secret, sans communication avec le monde 
extérieur, réduit par conséquent à l'impuissance la 
plus absolue : c'est en votre loyauté que j'espère 
pour arriver à démontrer mon innocence. 

— Quel comédien ! pensait le juge ; se peut-il 
que le crime ait cette force prodigieuse ! 

Il parcourait ses dossiers, relisant quelques pas- 
sages des dépositions précédentes, cornant certaines 
pages qui contenaient des indications importantes 
pour lui. Tout à coup il reprit : 

— Quand vous avez été arrêté, vous vous êtes 
écrié : « Je suis perdu ! » Qu'entendiez-vous par là ! 

— Monsieur, répondit Albert, je me rappelle, en 
effet, avoir dit cela. Lorsque j'ai su de quel crime on 
m'accusait, en même temps que j'étais frappé de 
consternation, mon esprit a été comme illuminé pa? 



344 l'affaire lerougr 

un éclair de l'avenir. En moins d'une seconde j'ai 
entrevu tout ce que ma situation avait d'affreux; j'ai 
compris la gravité de l'accusation, sa vraisemblance, 
et les difficultés que j'aurais à me défendre. Use voix 
m'a crié : « Qui donc avait intérêt à la mort de Clau- 
dine ? » Et la conviction de l'imminence du péril m'a 
arraché l'exclamation que vous dites. 

L'explication était plus que plausible, possible et 
même vraisemblable. Elle avait encore cet avantage 
d'aller au-devant d'une question si naturelle qu'elle 
a été formulée en axiome : ce Cherche à qui le crime 
profite. » Tabaret avait prévu qu'on ne prendrait pas 
le prévenu sans vert. 

M. Daburon admira la présence d'esprit d'Albert 
9t les ressources de ^ette imagination perverse. 

— En effet, reprit le juge, vous paraissez avoir eu 
le plus pressant intérêt à cette mort. C'est d'autant 
plus vrai que nous sommes sûrs, entendez-vous, bien 
sûrs que le crime n'avait pas le vol pour mobile. Ce 
qu'on avait jeté à la Seine a été retrouvé. Nous sa- 
vons aussi qu'on a brûlé tous les papiers. Compro- 
mettraient-ils une autre personne que vous? Si vous 
le savez, dites-le. 

— Que puis-je vous répondre, monsieur? Rien. 

— Ètes-vous allé souvent chez cette femme? 

— Trois ou quatre fois, avec mon père. 

— Un des cochers de l'hôtel prétend vous y avoiff 
conduits au moins dix fois. 



l'affaire lerouge 345 

— Cet homme se trompe. D'ailleurs, qu'importe 
le nombre des visites? 

— Connaissez-vous la disposition des lieux, vous 
les rappelez-vous? 

— Parfaitement, monsieur, il y a deux pièces. 
Claudine couchait dans celle du fond. 

— Vous n'étiez pas un inconnu pour la veuve Le- 
rouge, c'est entendu. Si vous étiez allé frapper un 
soir à son volet, pensez-vous qu'elle vous eût ou- 
vert? 

— Certes, monsieur, et avec empressement. 

— Vous avez été malade, ces jours-ci? 

— Très-indisposé, au moins, oui monsieur. Mon 
corps fléchissait sous le poids d'une épreuve bien 
lourde pour mes forces. Je n'ai cependant pas man- 
qué de courage ! 

— Pourquoi avoir défendu à votre valet de cham- 
bre Lubin d'aller chercher le médecin? 

— Eh ! monsieur, que pouvait le docteur à mon 
mal ! Toute sa science m'aurait-elle rendu le fils lé- 
gitime de M. de Commarin? 

— On vous a entendu tenir de singuliers propos. 
Vous sembliez ne plus vous intéresser à rien de la 
maison. Vous avez détruit des papiers, des corres- 
pondances. 

— J'étais décidé à quitter l'hôtel, monsieur : ma 
résolution vous explique tout. 

Aux «juestions du juge, Albert répondait vive- 



346 l'affaire lerougb 

ment, sans le moindre embarras, d'un ton assuré. 
Sa voix, d'un timbre sympathique, ne tremblait pas; 
nulle émotion ne la voilait; elle gardait son éclat pur 
et vibrant. 

M. Daburon crut prudent de suspendre l'interro- 
gatoire. Avec un adversaire de cette force, évidem- 
ment il faisait fausse route. Procéder par détail était 
folie, on n'arriverait ni à l'intimider ni à le faire se 
couper. Il fallait en venir aux grands coups. 

— Monsieur, dit brusquement le juge, donnez-moi 
bien exactement, je vous prie, l'emploi de votre 
temps pendant la soirée de mardi dernier, de six 
heures à minuit. 

Pour la première fois, Albert parut se déconcer- 
ter. Son regard, qui jusque-là allait droit au juge, 
racilla. 

— Pendant la soirée de mardi... balbutia-t-il, ré- 
pétant la phrase comme pour gagner du temps. 

— Je le tiens ! pensa M. Daburon, qui eut un tres- 
saillement de joie. Et tout haut il insista : — Ou% 
de dix heures à minuit. 

— Je vous avoue, monsieur, répondit Albert, qu'il 
m'est difficile de vous satisfaire, je ne suis pas bien 
sûr de ma mémoire. 

— Oh ! ne dites pas cela, interrompit le juge. Si 
je vous demandais ce que vous faisiez il y a trois 
mois, tel soir, à telle heure, je concevrais votre hé- 
sitation. Mais il s'agit de mardi, et nous sommes au- 



l'affaire lerouge 347 

jourd'hui vendredi. De plus, ce jour si proche était 
le dernier du carnaval, c'était le mardi-gras. Cette 
circonstance doit aider vos souvenirs. 

— Ce soir-là, je suis sorti, murmura Albert. 

— Voyons, poursuivit le juge, précisons. Où avez- 
vous dîné? 

— A l'hôtel, comme à l'ordinaire. 

— Non, pas comme à l'ordinaire. A la fin de votre 
repas, vous avez demandé une bouteille de vin de 
Bordeaux et vous l'avez vidée. Vous aviez sans doute 
besoin de surexcitation pour vos projets ultérieurs. 

— Je n'avais pas de projets, répondit le prévenu 
avec une très-apparente indécision. 

— Vous devez vous tromper. Deux amis étaient 
venus vous chercher; vous leur aviez répondu, avant 
de vous mettre à table, que vous aviez un rendez- 
vous urgent. 

— Ce n'était qu'une défaite polie pour me dispen- 
ser de les suivre. 

— Pourquoi? 

— Ne le comprenez-vous donc pas, monsieur? J'é- 
tais résigné, mais non consolé. Je m'apprenais à 
m' accoutumer au coup terrible. Ne cherche-t-on pas 
la solitude dans les grandes crises de la vie. 

— La prévention suppose que vous vouliez rester 
seul pour aller à la Jonchère. Dans la journée vous 
avez dit : « Elle ne saurait résister. » De qui parliez- 
vous? 



348 i'affaire lerouge 

— D'une personne à qui j'avais écrit la veille, et 
qui venait de me répondre. J'ai dû dire cela ayant 
encore à la main la lettre qu'on venait de me re- 
mettre. 

— Cette lettre était donc d'une femme ? 

— Oui. 

— Qu'en avez-vous fait, de cette lettre? 

— Je l'ai brûlée. 

— Cette précaution donne à penser que vous la 
considériez comme compromettante. 

— Nullement, monsieur, elle traitait de questions 
intimes. 

Cette lettre, évidemment, venait de mademoiselle 
d'Arlange, M. Daburon en était sûr. 

Devait-il néanmoins le demander et s'exposer à 
entendre prononcer ce nom de Claire si terrible pour 
lui? 

Il l'osa, en se penchant beaucoup sur son bureau, 
de telle sorte que le prévenu ne pouvait l'aperce- 
voir. 

— De qui venait cette lettre ? interrogea-t-il. 

— D'une personne que je ne nommerai pas. 

~ Monsieur, fit sévèrement le juge en se redres- 
sant, je ne vous dissimulerai pas que votre position 
est des plus mauvaises. Ne l'aggravez pas par des 
réticences coupables. Vous êtes ici pour tout dire, 
monsieur. 

— Mes affaires, oui, celles des autres, non. 



^AFFAIRE LER0UGE 349 

Albert fit cette dernière réponse d'un ton sec. Il 
était étourdi, ahuri, crispé, par l'allure pressante et 
irritante de cet interrogatoire qui ne lui laissait pas 
le temps de respirer. Les questions du juge tom- 
baient sur sa tète plus dru que les coups de mar- 
teau du forgeron sur le fer rouge qu'il se hâte de fa- 
çonner. 

Ce semblant de rébellion de « son prévenu » in- 
quiéta sérieusement M. Daburon. Il était, en outre, 
extrêmement surpris de trouver en défaut la perspi- 
cacité du vieux policier, absolument comme si le 
Tabaret eût été infaillible. 

Tabaret avait prédit un alibi irrécusable, et cet 
alibi n'arrivait pas. Pourquoi? Ce subtil coupable 
avait-il donc mieux que cela ? Quelle ruse gardait-il 
au fond de son sac? Sans doute il tenait en réserve 
quelque coup imprévu, peut-être irrésistible. 

— Doucement, pensa le juge, je ne le tiens pas 
encore. 

Et vivement, il reprit : 

— Poursuivons. Après dîner, qu'avez-vous fait? 

— Je suis sorti. 

— Pas . immédiatement. La bouteille bue, vous 
avez fumé dans la salle à manger, ce qui a semblé 
assez extraordinaire pour être remarqué. Quelle es- 
pèce de cigares fumez-vous habituellement ? 

— Des trabucos. 

30 



350 l'affaire lerougb 

— Ne vous servez-vous pas d'un porte-cigare, pour 
éviter à vos lèvres le contact du tabac ? 

— Si, monsieur, répondit Albert assez surpris de 
cette série de questions. 

— A quelle heure êtes-vous sorti? 

— A huit heures environ. 

— Aviez-vous un parapluie? 

— Oui. 

— Où êtes-vous allé? 

— Je me suis promené. 

— Seul, sans but, toute la soirée? 

— Oui, monsieur. 

— Alors, tracez-moi votre itinéraire bien exacte- 
ment. 

— Hélas ! monsieur, cela même m'est fort difficile. 
J'étais sorti pour sortir, pour me donner du mouve- 
ment, pour secouer la torpeur qui m'accablait de- 
puis trois jours. Je ne sais si vous vous rendez un 
compte exact de ma situation : j'avais la tête per- 
due. J'ai marché au hasard, le long des quais, j'ai 
erré dans les rues... 

— Tout cela est bien improbable, interrompit le 
juge. 

M. Daburon devait pourtant savoir que cela était • 
du moins possible. N'avait-il pas eu, !uî aussi, une 
nuit de courses folles à travers Paris ? Qu'eût-il ré- 
pondu à qjri lui eût demandé, au matin. — Où êtes- 
vous allé? — Je ne sais, ne le sachant pas, en effet. 



l'affaire lerougb 351 

Mais il avait oublié, et ses angoisses du début étaient 
bien loin. L'interrogatoire commencé, il avait été pris 
de la fièvre de l'inconnu. Il se retrempait aux émo- 
tions de la lutte, la passion de Jon métier le repre- 
nait. 

Il était redevenu juge d'instruction, comme ce 
maître d'escrime qui, faisant des armes avec son 
meilleur ami, s'enivre au cliquetis du fer, s'échauffe, 
s'oublie et le tue. 

— Ainsi, reprit M. Daburon, vous n'avez rencontré 
absolument personne qui puisse venir affirmer ici 
qu'il vous a vu ? Vous n'avez parlé à âme qui vive ! 
Vous n'êtes entré nulle part, ni dans un café, ni dans 
un théâtre, pas même chez un marchahd de tabac 
pour allumer un de vos trabucos ? 

— Je ne suis entré nulle part. 

— Eh bien ! monsieur, c'est un grand malheur 
pour vous, oui, un malheur immense, car, je dois 
vous le dire, c'est précisément pendant cette soirée 
de mardi, entre huit heures et minuit, que la veuve 
Lerouge a été assassinée. La justice peut préciser 
l'heure. Encore une fois, monsieur, dans votre inté- 
rêt, je vous engage à réfléchir, à faire un énergique 
appel à votre mémoire. 

L'indication du jour et de l'heure du meurtre pa- 
rut consterner Albert. Il porta sa main à son front d'un 
geste désespéré. C'est cependant d'une voix calme 
qu'il répondit : 



352 l'affaire lerouge 

— Je suis bien malheureux, monsieur, mais je n'ai 
pas de réflexions à faire. 

La surprise de M. Daburon était profonde. Quoi! 
pas d'alibi, rienl Ce ne pouvait être un piège ni un 
système de défense. Était-ce donc là cet homme si 
fort? Sans doute. Seulement il était pris au dépour- 
vu. Jamais il ne s'était imaginé qu'il fût possible de 
remonter jusqu'à lui. Et pour cela, en effet, il avait 
fallu quelque chose comme un miracle. 

Le juge enlevait lentement et une à une les gran- 
des feuilles de papier qui recouvraient les pièces de 
conviction saisies chez Albert. 

— Nous allons passer, reprit-il, à l'examen des 
charges qui pèsent sur vous ; veuillez vous approcher. 
Reconnaissez-vous ces objets pour vous appartenir? 

— Oui, monsieur, tout ceci est à moi. 

— Bien. Prenons d'abord ce fleuret. Qui l'a brisé? 

— Moi, monsieur, en faisant assaut avec M. de 
Courtivois, qui pourra en témoigner. 

— Il sera entendu. Et qu'est devenu le bout cassé? 

— Je ne sais. Il faudrait sur ce point interroger 
Lubin, mon valet de chambre. 

— Précisément. Il a déclaré avoir cherché ce mor- 
ceau sans parvenir à le retrouver. Je vous ferai re- 
marquer que la victime a dû être frappée avec un 
bout de fleuret démoucheté et aiguisé. Ce morceau 
d'étoffe sur lequel l'assassin a essuyé son arme en est 
une preuve. 



l'affaire lerouge 353 

— Je vous prierais, monsieur, d'ordonner, à cet 
égard les recherches les plus minutieuses. Il est im- 
possible qu'on ne retrouve pas l'autre moitié de ce 
fleuret. 

— Des ordres seront donnés. Voici, maintenant, 
calquée sur ce papier, l'empreinte exacte des pas du 
meurtrier. J'applique dessus une de vos bottines, et 
la semelle, vous pouvez le voir, s'y adapte avec la 
dernière précision. Ce morceau de plâtre a été coulé 
dans le creux du talon, vous remarquerez qu'il est 
en tout pareil à vos propres talons. J'y aperçois même 
la trace d'une cheville que je rencontre ici. 

Albert suivait avec une sollicitude marquée tous 
les mouvements du juge. Il était manifeste qu'il lut- 
tait contre une terreur croissante. Était-il envahi par 
cette épouvante qui stupéfie les criminels lorsqu'ils 
sont près d'être confondus? A toutes les remarques 
du magistrat, il répondait d'une voix sourde : 

— C'est vrai, c'est parfaitement vrai. 

— En effet, continua M. Daburon, néanmoins, at- 
tendez encore avant de vous récrier. Le coupable 
avait un parapluie. Le bout de ce parapluie s'étant 
enfoncé dans la terre glaise détrempée, la rondelle 
de bois ouvragé qui arrête l'étoffe à l'extrémité s'est 
trouvée moulée en creux. Voici la motte de glaise 
enlevée u^ec les plus délicates précautions, et voici 
votre parapluie. Comparez le dessein des rondelles. 
Sont-elles semblables^ oui ou non. 

30* 



354 l'affaire ierougb 

— Ces choses-là, monsieur, essaya Albert, se fa- 
briquent par quantités énormes. 

— Soit, laissons cette preuve. Voyez ce bout 
de cigare trouvé sur le théâtre du crime, et dites- 
moi à quelle espèce il appartient et comment il a 
été fumé, 

— C'est un trabucos, et on Ta fumé avec un porte- 
cigare. 

— Comme ceux-ci, n'est-ce pas? insista le juge 
en montrant les cigares et les bouts d'ambre et 
d'écume saisis sur la cheminée de la bibliothèque. 

— Oui ! murmura Albert, c'est une fatalité, c'est 
une coïncidence étrange ! 

— Patience ! ce n'est rien encore. L'assassin de la 
veuve Lerouge portait des gants. La victime, dans 
les convulsions de l'agonie, s'est accrochée aux mains 
du meurtrier, et des éraillures de peau sont restées 
entre ses ongles. On les a extraites, et les voici. Elles 
sont d'un gris-perle, n'est-il pas vrai? Or, on a re- 
trouvé les gants que vous portiez mardi, les voici. 
Ils sont gris et ils sont éraillés. Comparez ces débris 
à vos gants. Ne s'y rapportent-ils pas? N'est-ce pas 
la même couleur, la même peau? 

Il n'y avait pas à nier, ni à équivoquer, ni à cher- 
cher des subterfuges. L'évidence était là, sautant aux ? 
yeux. Le fait brutal éclatait. Tout ei\ paraissant 
s'occuper exclusivement des objets déposés sur son 
bureau, M« Daburon ne perdait pas de vue ap pré-? 



l'affaire lerougb 355 

venu. Albert était terrifié. Une sueur glacée mouit» 
lait son front et glissait en gouttelettes le long de 
ses joues. Ses mains tremblaient si fort qu'il ne 
pouvait s'en servir. D'une voix étranglée, il répé- 
tait : 

— C'est horrible! horrible! 

— Enfin, poursuivit l'inexorable juge, voici le 
pantalon que vous portiez le soir du meurtre* II est 
visible qu'il a été mouillé, et à côté de la boue, il 
porte des traces de terre. Tenez, ici. De plus, il est 
déchiré au genou. Que vous ne vous souveniez plus 
des endroits où vous êtes allé vous promener, je 
l'admets pour un moment, on peut le concevoir, à la 
rigueur. Mais à qui ferez-vous entendre que vous ne 
savez pas où vous avez déchiré votre pantalon et 
é/aillé vos gants? 

Quel courage résisterait à de tels assauts ! La fer- 
meté et l'énergie d'Albert étaient à bout. Le vertige 
le prenait. Il se Jaissa tomber lourdement sur une 
chaise ec disant : 

— C'est à devenir fou ! 

— Reconnaissez-vous, insista le juge, dont le re- 
gard devenait d'une insupportable fixité, reconnais- 
sez-vous que la veuve Le/: juge n'a pu être frappée 
çue par vous? 

— Je reconnais, protesta Albert, que je suis vic- 
time d'un de ces prodiges épouvantables qui font 
qu'oa doute de sa raison. Je suis innocent* 



356 l'affaire lerouge 

— Alors, dites où vous avez passé la soirée de 
mardi. 

— Eh! monsieur, s'écria le prévenu, il faudrait... 
Mais se reprenant presque aussitôt, il ajouta d'une 
voix éteinte : a J'ai répondu comme je pouvais h 
faire. » 

M. Daburon se leva, il arrivait à son grand effet. 

— C'est donc à moi, dit-il avec une nuance d'iro- 
nie, à suppléer à votre défaillance de mémoire. Ce 
que vous avez fait, je vais vous le rappeler. Mardi 
soir, à huit heures, après avoir demandé à l'alcool 
une affreuse énergie, vous êtes sorti de votre hôtel. 
A huit heures trente-cinq vous preniez le chemin de 
fer à la gare de Saint-Lazare ; à neuf heures vous 
descendiez à la gare de Rueil, etc., etc.... 

Et, s'emparant sans vergogne des idées du père 
Tabaret, le juge d'instruction répéta presque mot 
pour mot la tirade improvisée la nuit précédente par 
le bonhomme. 

Et il avait tout lieu, en parlant, d'admirer la pé- 
nétration du vieil agent. De sa vie son éloquence 
n'avait produit cette formidable impression. Toutes 
les phrases, tous les mots portaient. L'assurance 
déjà ébranlée du prévenu tombait pièce à pièce, 
pareille à l'enduit d'une muraille qu'on crible de 
balles. 

Albert était, et le juge le voyait, comme un homme 
qui, roulant au fond d'un précipice, voit céder toutes 



l'affaire lerougb 357 

les branches, manquer tous les points d'appui qui 
pouvaient retarder sa chute, et qui ressent une nou- 
velle et plus douloureuse meurtrissure à chacune 
des aspérités contre lesquelles heurte son corps. 

— Et maintenant, conclut le juge d'insti action, 
écoutez un sage conseil. Ne persistez pas dans un 
système de négation impossible à soutenir. Rendez- 
vous. La justice, persuadez-le-vous bien, n'ignore 
rien de ce qu'il lui importe de savoir. Croyez-moi : 
efforcez-vous de mériter l'indulgence du tribunal, 
entrez dans la voie des aveux. 

M. Daburon ne supposait pas que son prévenu 
osât nier encore. Il le voyait écrasé, terrassé, se je- 
tant à ses pieds pour demander grâce. Il se trom- 
pait. 

Si grande que parût la prostration d'Albert, il 
trouva dans un suprême effort de sa volonté assez 
de vigueur pour se redresser et protester encore : 

— Vous avez raison, monsieur, dit-il d'une voix 
triste, mais cependant ferme, tout semble prouver 
que je suis coupable. A votre place je parlerais 
comme vous le faites. Et pourtant, je le jure, je suis 
innocent. 

— Voyons ! de bonne foi! commença le juge. 

— Je STiis innocent, interrompit Albert, et je le 
répète sans le moindre espoir' de changer en rien 
votre conviction. Oui, tout parle contre moi, tout, 
jusqu'è ma contenance devant vous. C'est vrai, mon 






358 ^AFFAIRE LER0UGE 

courage a chancelé devant des coïncidences incroya« 
blés, miraculeuses, accablantes* Je suis anéanti, 
parce que je sens l'impossibilité d'établir mon in- 
nocence. Mais je ne désespère pas. Mon honneur et 
ma vie sont entre les mains de Dieu. A cette heure 
même où je dois vous paraître perdu, car je ne 
m'abuse pas, monsieur, je ne renonce pas à une écla- 
tante justification. Je l'attends avec confiance. 

— Que voulez-vous dire? interrompit le juge. 

— Rien autre que ce que je dis, monsieur. 

— Ainsi vous persistez à nier? 
— ■ Je suis innocent. 

*— Mais c'est de la folie... 

— Je suis innocent. 

— C'est bien, fit M. Daburon, pour aujourd'hui 
en voilà assez. Vous allez entendre la lecture du pro- 
cès-verbal et on vous reconduira au secret. Je vous 
exhorte à réfléchir. La nuit vous inspirera peut-être 
un bon mouvement ; si le désir de me parler vous 
venait, quelle que soit l'heure, envoyez-moi cher- 
cher, je viendrai. Des ordres seront donnés. Lisez, 
Constant. 

Quand Albert fut sorti avec les gendarmes : 

— Yoilà, fit le juge à demi-voix, un obstiné coquin ! * 
Certes il n'avait plus l'ombre d'un doute. Pour hii, 

Albert était le meurtrier aussi sûrement que s'il eût 
tout avoué. Persistât-il dans son système de négation 
quand même, jusqu'à la fin de l'instruction, il étail 



^AFFAIRE LER0UGE 359 

impossible qu'avec les indices existant déjà une or- 
donnance de non-lieu fût rendue. Il était donc dé- 
sormais certain qu'il passerait en couf d'assises. Et 
il y avait cent à parier contre un qu'à toutes les ques- 
tions, le jury répondrait affirmativement. 

Cependant, livré à lui-même, M. Daburon n'é- 
prouvait pas cette intime satisfaction non exempte 
de vanité qu'il ressentait d'ordinaire après une ins- 
truction bien menée, lorsqu'il avait réussi à mettre 
« son prévenu » au point où était Albert. Quelque 
chose en lui remuait et se révoltait. Au fond de sa 
conscience , certaines inquiétudes sourdes grouik 
laient. Il avait triomphé, et sa victoire ne lui donnait 
que malaise, tristesse et dégoût. 

Une réflexion si simple qu'il ne pouvait compren- 
dre comment elle ne lui était pas venue tout d'abord 
augmentait son mécontentement et achevait de l'ir- 
riter contre lui-même. 

— Quelque chose me disait bien, murmurait-il, 
qu'accepter cette affaire était mal. Je suis puni de 
n'avoir pas écouté cette voix intérieure. Il fallait se 
récuser. Dans l'état des choses, ce vicomte de Com- 
marin n'en était ni plus ni moins arrêté, emprisonné, 
interrogé, confondu, jugé certainement et probable- 
ment condamné. Mais alors, étranger à la cause, je 
pouvais reparaître devant Claire. Sa douleur va être 
immense. Resté son ami, il m'était permis dt, com- 
patir à sa douleur, de mêler mes larmes aux siennes i 



360 l'affaire lerougb 

de calmer ses regrets. Avec le temps, elle se serait 
consolée, elle aurait oublié, peut-être. Elle n'aurait 
pu s'empêcher de m'être reconnaissante, et qui sait... 
Tandis > que maintenant, quoi qu'il arrive, je suis 
pour elle un objet d'horreur. Jamais elle ne suppor- 
tera ma vue. Je resterai éternellement pour elle l'as- 
sassin de son amant. J'ai, de mes propres mains, 
creusé entre elle et moi un de ces abîmes que les 
siècles ne comblent pas. Je la perds une seconde 
fois par ma faute, par ma très-grande faute. 

Le malheureux juge s'adressait les plus amers re- 
proches. Il était désespéré. Jamais il n'avait tant haï 
Albert, ce misérable qui, souillé d'un crime, se met- 
tait en travers de son bonheur. Puis encore', combien 
il maudissait le père Tabaret ! Seul, il ne se serait 
pas décidé si vite. Il aurait attendu, mûri sa déci- 
sion, et certainement reconnu les inconvénients qu'il 
découvrait à cette heure. Ce bonhomme emporté 
comme un limier mal dressé, avec sa passion stu- 
pide, l'avait enveloppé dans un tourbillon, ahuri, 
circonvenu, entraîné. 

C'est précisément ce favorable <\Mart d'heure que 
choisit le père Tabaret pour faire soa apparition chez 
le juge. 

On venait de lui apprendre la fin de l'interroga- 
toire, et il arrivait grillant de savoir ce qui s'était 
passé, haletant de curiosité, le nez au vent, gonflé 
du doux espoir d'avoir deviné juste. 



L'affaire lËfioueE 36! 

— Qu'a-t-ii répondu? demanda-t-il avant même 
d'avoir refermé la porte. 

— Il est coupable, évidemment, répondit le juge 
avec une brutalité bien éloignée de son caractère. 

Le père Tabaret demeura tout interdit de ce ton. 
Lui qui arrivait pour récolter des éloges à panier ou- 
vert I Aussi est-ce avec une timidité très-hésitante 
qu'il offrit ses humbles services. 

— Je venais, dit-il modestement, afin de savoir 
de monsieur le juge si quelques investigations ne se- 
raient pas nécessaires pour démolir l'alibi invoqué 
par le prévenu. 

— Il n'a pas d'alibi, répondit sèchement le ma- 
gistrat. 

— Gomment! s'écria le bonhomme, il n'a pas 
d'à.... Bête que je suis, ajouta-t-il, monsieur le juge 
l'a fait mat en trois questions. Il a tout avoué. 

— Non ! fit avec impatience le juge, il n'avoue 
rien. Il reconnaît que les preuves sont décisives; il 
ne peut donner l'emploi de son temps ; mais il pro- 
teste de son innocence. 

Au milieu du cabinet, le bonhomme Tabaret, bou- 
che béante, les yeux prodigieusement éearquillés, 
demeurait debout dans la plus gro tesque attitude 
que puisse affecter l'étonnement. 

Littéralement les bras lui tombaient. 

En dépit de sa colère, M. Daburon ne put retenir 
un sourire, et Constant dessina la grimace qui, sur 

31 



862 l'affaire lerouge 

ses lèvres, indique une hilarité atteignant son pa- 
roxisme. 

— Pas d'alibi ! murmurait le bonhomme, rien, 
pas d'explications, un pareil coquin! Gela ne se 
conçoit ni ne se peut. Pas d'alibi ! Il faut que nous 
nous soyons mépris : celui-ci alors ne serait pas le 
coupable; ce ne peut être lui, ce n'est pas lui... 

Le juge d'instruction pensa que son vieux volon- 
taire était allé attendre l'issue de l'interrogatoire 
chez le marchand de vins du coin ou que sa cervelle 
s'était détraquée. 

— Malheureusement, dit-il, nous ne nous sommes 
pas trompés. Il n'est que trop clairement démontré 
que M. de Commarin est le meurtrier. Au surplus, 
si cela peut vous être agréable, demandez à Cons- 
tant son procès-verbal et prenez-en connaissance 
pendant que je remets un peu d'ordre dans mes pa- 
perasses. 

— Voyons I fit le bonhomme avec un empresse- 
ment fiévreux. 

Il s'assit à la place de Constant, et posant ses cou- 
des sur la table, enfonçant ses mains dans les che- 
veux, en moins de rien il dévora le procès-verbal 

Quand il eut fini, il se releva effaré, pâle, la figure 
renversée. 

— Monsieur, dit-il au juge d'une voix étranglée, 
je suis la cause involontaire d'un épouvantable mai- 
heur. Cet homme est innocent. 



l'affaire lerougb 363 

— Voyons^ voyons! fit M. Daburon sans interrom- 
pre ses préparatifs de départ, vous perdez la tête 
mon cher monsieur Tabaret. Comment, après ce que 
vous venez de lire... 

— Oui, monsieur, oui, après ce que je viens de 
*ire, je vous crie : arrêtez, ou nous allons ajouter 
une erreur à la déplorable liste des erreurs judi- 
ciaires ! Revoyez-le, là, de sang-froid, cet interro- 
gatoire : il n'est pas une réponse qui ne disculpe cet 
infortuné, pas un mot qui ne soit un trait de lumière. 
Et il est en prison, au secret? 

— Et il y restera, s'il vous plaît! interrompit le 
juge. Est-ce bien vous qui parlez ainsi, après ce que 
vous disiez cette nuit, lorsque j'hésitais, moi ! 

— Mais, monsieur, s'écria le bonhomme, je vous 
dis précisément la même chose. Ah! malheureux 
Tabaret, tout est perdu, on ne t'a pas compris. Par- 
donnez, si je m'écarte du respect dû au magistrat, 
monsieur le juge, vous n'avez pas saisi ma méthode. 
Elle est bien simple, pourtant. Un crime étant don- 
né, avec ses circonstances et ses détails, je construis 
pièce par pièce un plan d'accusation que je ne livre 
qu'entier et parfait. S'il se rencontre un homme à 
qui ce plan s'applique exactement dans toutes ses 
parties, l'auteur du crime est trouvé. Sinon, on a 
mis la main sur un innocent. Il ne suffit pas que tel 
ou tel épisode tombe juste; non, c'est tout ou rien. 
Cela est infaillible. Or, ici, comment suis-je arrivé 



364 I* AFFAIRE LEROUGB 

au coupable? En procédant par induction du connu 
à Finconnu. J'ai examiné l'œuvre et j'ai jugé l'ou- 
vrier. Le raisonnement et la logique nous conduisent 
à qui? A un scélérat déterminé, audacieux rt pru- 
dent, rusé comme le bagne. Et vous pouvez croire 
qu'un tel homme a négligé une précaution que n'o- 
mettrait pas le plus vulgaire coquin 1 C'est invrai- 
semblable. Quoi! cet homme est assez habile pour 
ne laisser que des indices si faibles qu'ils échappent 
à l'œil exercé de Gévrol, et vous voulez qu'il ait 
comme à plaisir préparé sa perte en disparaissant 
une nuit entière! C'est impossible. Je suis sûr de 
mon système comme d'une soustraction dont on a 
fait la preuve. L'assassin de La Jonchère a un 
alibi. Albert n'en invoque pas, donc il est innocent. 
M. Daburon examinait le vieil agent avec cette 
attention ironique qu'on accorde au spectacle d'une 
monomanie singulière. Quand il s'arrêta : 

— Excellent monsieur Tabaret, lui dit-il, vous 
n'avez qu'un tort. Vous péchez par excès de subti- 
lité. Vous accordez trop libéralement à autrui la 
prodigieuse finesse dont vous êtes doué. Notre homme 
a manqué de prudence parce qu'il se croyait au- 
dessus du soupçon. 

— Non, monsieur, non, mille fois non. Mon cou- 
pable, à moi, le vrai, celui que nous avons manqué, 
craignait tout. Voyez d'ailleurs si Albert se défend. 
Non. Il est anéanti parce qu'il reconnait des concor- 



l*AFFAIRE LEROUGB 365 

dances si fatales qu'elles semblent le condamne* sans 
retour. Cherche-t-il à se disculper? Non. Il répond 
simplement : c< C'est terrible. » Et cependant, d'un 
bout à l'autre, je sens comme une réticence que je 
ne m'explique pas. 

— Je me l'explique fort bien, moi, et je suis aussi 
tranquille que s'il avait tout confessé. J'ai assez de 
preuves pour cela. 

— Hélas ! monsieur, des preuves ! 11 y en a tou- 
jours contre ceux qu'on arrête. Il y en avait contre 
tous les innocents qui ont été condamrés. Des preu- 
ves!... J'en avais relevé bien d'autres contre Kaiser, 
ee pauvre petit tailleur... 

— Alors, interrompit le juge impatienté, si ce n'est 
pas lui, ayant tout intérêt au crime, qui l'a commis, 
qui donc est-ce? son père, le comte de Gommarin ! 

— Non, mon assassin est jeune. 

M. Daburon avait rangé ses papiers et terminé 
ses préparatifs. Il prit son chapeau et s' apprêtant à 
sortir : 

— Vous voyez donc bien, répondit-il. Allons, jus- 
qu'au revoir, monsieur Tabaret, et changez-moi vos 
fantômes. Demain nous recauserons de tout cela, 
pour ce soir je succombe de fatigue. Constant, ajou- 
ta-t-il, passez au greffe pour le cas où le prévenu 
Commarin désirerait me parler. 

Il gagnait la porte, le père Tabaret lu ; barra ie 
passage, 

3r 



366 l* AFFAIRE LEROUGE 

— Monsieur, disait le bonhomme, au nom du ciel! 
écoutez moi. Il est innocent, je vous le jure, aidez- 
moi à trouver le coupable. Monsieur, songez à vos 
remords, si nous faisions couper le cou à... 

Mais le magistrat ne voulait plus rien entendre ; 
il évita lestement le père Tabaret et s'élança dans la 
galerie. 

Le bonhomme, alors, se retourna vers Constant. 
Il voulait le convaincre, le persuader, lui prouver... 
Peines perdues ! Le long greffier se hâtait de plier 
bagage, songeant à sa soupe qui se refroidissait. 

Mis à la porte du cabinet, bien malgré lui, le 
père Tabaret se trouva seul dans la galerie obscure 
à cette heure. Tous les bruits du palais avaient cessé, 
on pouvait se croire dans une vaste nécropole. Le 
vieux policier au désespoir s'arrachait les cheveux à 
pleines mains. 

— Malheur 1 disait-il, Albert est innocent, et c'est 
moi qui l'ai livré 1 C'est moi, vieux fou, qui ai fait 
entrer dans l'esprit obtus de ce juge une conviction 
que je n'en puis plus arracher. Il est innocent et il 
endure les plus horribles angoisses. S'il allait se sui- 
cider/ On a des exemples de malheureux qui, déses- 
pérés d'être faussement accusés, se sont tués dans 
leur çrison. Pauvre humanité ! Mais je ne l'aban- 
donnerai pas. Je l'ai perdu, je le sauverai. lime faut 
le coupable, je l'aurai. Et il me payera cher mon 
erreur, le brigand ! 



XIV 



Âpres qu*au sortir du cabinet du juge d'instruc- 
tion Noël Gerdy eut installé le comte de Commarin 
dans sa voiture, qui stationnait su* le boulevard 
en face de la grille du Palais, il parut disposé à s'é 
loigner. 

Appuyé d'une main contre la portière qu'il main- 
tenait entr'ouverte, il s'inclina profondément en de- 
mandant : 

— Quand aurai-je, monsieur, l'honneur d'être ad- 
mis à vous présenter mes respects, 

— Montez, dit le vieillard. 

L'avocat, sans se redresser, balbutia quelques ex- 
cuses. Il invoquait, pour se retirer, des motifs gra- 
des. Il était urgent, affirmait-il, qu'il rentrât chez Im. 

— Montez ! répéta le comte d'un ton qui n'admet- 
tait pas de réplique» 



368 l'affaire lerougb 

Noël obéit. 

— Vous retrouvez votre père, fit à demi-voix M. de 
Commarin, mais je dois vous prévenir que du même 
coup vous perdez votre liberté. 

La voiture partit, et alors seulement le comte re- 
marqua que Noël avait modestement pris place sur 
la banquette de devant. Cette humilité parut lui dé- 
plaire beaucoup. 

— A mes côtés, donc, dit-il, êtes-vous fou, mon- 
sieur ! N'êtes-vous pas mon fils ! 

L'avocat, sans répondre, s'assit près du terrible 
vieillard, se faisant aussi petit que possible. 

Il avait reçu un terrible choc chez M. Daburon, 
car il ne lui restait rien de son assurance habituelle, 
de ce sang-froid un peu raide sous lequel il dissi- 
mulait ses émotions. Par bonheur la course lui donna 
le temps de respirer et de se rétablir un peu. 

Entre le Palais-de-Justice et l'hôtel, pas un mot 
ne fut échangé entre le père et le fils. 

Lorsque la voiture s'arrêta devant le perron et 
que le comte en descendit aidé par Noël, il y eut 
comme une émeute parmi les domestiques. 

Ils étaient, il est vrai, peu nombreux, à peine une 
quinzaine, presque toute la livrée ayant été mandée 
au Palais. Mais le comte et l'avocat avaient à peine 
disparu que tous ils se trouvèrent, comme par en- 
chantement réunis dans le vestibule. Il en était venu 
4u jardin et des écuries, de la cave et des cuisines. 



l'affaire lerouge 369 

Presque tous avaient le costume de leurs attribu- 
tions; un jeune palefrenier même était accouru avec 
ses sabots pleins de paille, jurant dans cette entrée 
dallée de marbre comme un roquet galeux sur un 
tapis des Gobelins. L'un de ces messieurs avait re- 
connu Noël pour le visiteur du dimanche, et c'en 
était assez pour mettre le feu à toutes ces curiosités 
altérées de scandale. 

Depuis le matin, d'ailleurs, l'événement survenu 
à Fkôtel Commarin faisait sur toute la rive gauche 
un tapage affreux. Mille versions circulaient, revues, 
corrigées et augmentées par la méchanceté et l'en- 
vie, les unes abominablement folles, les autres sim- 
plement idiotes. Vingt personnages, excessivement 
nobles et encore plus fiers, n'avaient pas dédaigné 
d'envoyer leur valet le plus intelligent pousser une 
petite visite aux gens du comte, à la seule fin d'ap- 
prendre quelque chose de positif. En somme, on ne 
Bavait rien, et cependant on savait tout. 

Explique qui voudra le phénomène fréquent que 
voici : Un crime est commis, la justice arrive s'en- 
tourant de mystère, la police ignore encore à peu 
près tout, et déjà cependant des détails de la der- 
nière exactitude courent les rues. 

— Comme cela, disait un homme de la cuisine, 
ce grand brun avec des favoris serait le vrai fils du 
comte ! 

— Vous l'avez dit, répondait un des valets qui 



370 ^'AFFAIRE LEROUGB 

avait suivi M. de Commarin ; quant à l'autre, il n'est 

pas plus son fils que Jean que voici et qui sera fourré 
à la porte, siO* l'aperçoit ici avec ses escarpins en 
cuir de brouette. 

— Voilà une histoire ! esclama Jean, peu soucieux 
du danger qui le menaçait. 

— Il est connu qu'il en arrive tous les jours comme 
ça dans les grandes maisons, opina le cuisinier. 

— Comment diable cela s'est-il fait? 

— Ah! voilà! Il paraîtrait qu'autrefois, un jour 
que madame défunte était allée se promener avec 
son fils âgé de six mois, l'enfant fut volé par des 
bohémiens. Voilà une pauvre femme bien en peine, 
vu surtout la frayeur qu'elle avait de son mari, qui 
n'est pas bon. Pour lors, que fait-elle ? Ni une, ni 
deux, elle achète le moutard d'une marchande des 
quatre saisons qui passait, et ni vu ni connu je t'em- 
brouille, monsieur le comte n'y a vu que du fëu. 

— Mais l'assassinat! l'assassinat! 

— C'est bien simple. Quand la marchande a vu 
son mioche dans une bonne position , elle l'a fait 
chanter, cette femme, oh! mais chanter à lui casser 
la voix. Monsieur le vicomte n'avait plus un sou à lui. 
Tant et tant, qu'il s'est lancé à la fin, et qu'il lui a 
réglé son compte définitif. 

— Et l'autre, qui est là, le graud brun? 
L'orateur allait, sans nul doute, continuer et don- 
ner les explications les plus satisfaisantes, lorsque 



l'affaire leroum 371 

fut interrompu par l'entrée de M* Lubin, qui reve- 
nait du Palais en compagnie du jeune Joseph. Son 
suocès assez vif jusque-là fut coupé net comme l'effet 
d'un chanteur simplement estimé lorsque le ténor- 
étoile entre en scène. L'assemblée entière se tourna 
vers le valet de chambre d'Albert, tous les yeux le 
supplièrent. Il devait savoir, il devenait l'homme de 
la situation. Il n'abusa pas de ses avantages et ne fit 
pas trop languir son monde. 

— Quel scélérat ! s'écrîa-t-il tout d'abord, quel vil 

coquin que cet Albert 1 

Il supprimait carrément le « monsieur » et le « vî- 

1 ment on l'approuva. 

uta-t-il, je m'en étais toujours 

ne me revenait qu'à demi. Voilà 

i est exposé tous les jours dans 

c'est terriblement désagréable. 

is caché. « Monsieur Lubin, m'a- 

nt bien pénible pour un homme 

été au service d'une pareille ca- 

vez, outre une vieille femme de 

5 ans, il a assassiné une petite 

d'années. La petite fille, m'a dit 

n morceaux. 

5, objecta Joseph, il faut qu'il 
i qu'on fait ces ouvrages-là soi- 
iche, tandis qu'il y a tant de pau- 
3mandent qu'à gagner leur vie? 



372 l'affaire lerougë 

— Bast! affirma M. Lubin d'un ton capable, vous 
verrez qu'il sortira de là blanc comme neige. Les 
gens riches se tiennent tous. 

— N'importe, dit le cuisinier, je donnerais bien 
un mois de mes gages pour être souris et aller écou- 
ter ce que disent là-haut monsieur le comte et le grand 
brun. Si on allait voir un peu dans les environs d® 
la porte ! 

Cette proposition n'obtint pas la moindre faveur. 
Les gens de l'intérieur savaient par expérience que 
dans les grandes occasions l'espionnage était parfai- 
tement inutile. 

M. de Commarin connaissait les domestiques pour 
les pratiquer depuis son enfance. Son cabinet était à 
l'abri de toutes les indiscrétions. 

La plus subtile oreille collée à 
porte intérieure ne pouvait rien ent< 
que le maitre était en colère et qu 
tonnante. Seul, Denis, « Monsieu 
comme on l'appelait, était à porté 
des choses, mais on le payait pour 
l'était. 

En ce moment, M. de Commarin 
ce même fauteuil que la veille il cri! 
poing furieux en écoutant Albert. 

Depuis qu'il avait touché le mar 
équipage , le vieux gentilhomme 
morgue. 



I AFFAIRE LER0UGB 373 

Il redevenait d'autant plus roide et plus entier, 
qu'il se sentait humilié de son attitude devant le 
juge, et qu'il s'en voulait mortellement de ce qu'il 
considérait comme une inqualifiable faiblesse. 

Il en était à se demander comment il avait pu cé- 
der à un moment d'attendrissement, comment sa dou- 
leur avait été si bassement expansive. 

Au souvenir des aveux arrachés par une sorte 
d'égarement il rougissait et s'adressait les pires in- 
jures. 

Comme Albert la veille, Noël, rentré en pleine 
possession de soi-même , se tenait debout , froid 
comme un marbre, respectueux, mais non plus 
humble. 

Le père et le fils échangeaient des regards qui 
n'avaient rien de sympathique ni d'amical. 

Ils s'examinaient, ils se toisaient presque, comme 
deux adversaires qui se tâtent de l'œil avant d'enga- 
ger le fer. 

— Monsieur, dit enfin le comte d'un ton sévère, dé- 
sormais cette maison est la vôtre. A dater de cet ins- 
tant, vous êtes le vicomte de Commarin, vous ren- 
trez dans la plénitude des droits dont vous aviez été 
frustré, Oh! attendez avant de me remercier. Je 
veux, pour débuter, vous affranchir de toute recon- 
naissance. Pénétrez- vous bien de ceci, monsieur, maî- 
tre des événements, jamais je ne vous eusse reconnu. 
Albert serait resté là où je l'avais placé. 

32 



374 l'affaire lerouge 

— Je vous comprends, monsieur, répondit Noël. 
Je crois que jamais je ne me serais décidé à un acte 
comme celui par lequel vous m'avez privé de ce qui 
^'appartient. Mais je déclare que, si j'avais eu le 
malheur de le commettre, j'aurais ensuite agi comme 
tous. Votre situation est trop en vue pour vous per- 
mettre un retour volontaire. Mieux valait mille fois 
souffrir une injustice cachée qu'exposer le nom à un 
commentaire malveillant. 

Cette réponse surprit le comte, et bien agréable- 
ment. L'avocat exprimait ses propres idées. Pourtant 
il ne laissa rien voir de sa satisfaction, et c'est d'une 
voix plus rude encore qu'il reprit : 

— Je n'ai aucun droit, monsieur, à votre affeo 
tion; je n'y prétends pas, mais j'exigerai toujours la 
plus extrême déférence. Ainsi, il est de tradition, 
dans notre maison, qu'un fils n'interrompe point son 
père quand celui-ci parle. C'est ce que vous venez de 
faire. Les enfants n'y jugent pas non plus leurs pa- 
rents, ce que vous avez fait. Lorsque j'avais quarante 
ans, mon père était tombé en enfance, je ne me sou- 
viens cependant pas d'avoir élevé la voix devant lui. 
Ceci dit, je continue. Je subvenais a la dépense con- 
sidérable de la maison d'Albert, complètement dis- 
tincte ue la mienne, puisqu'il avait ses gens, ses 
chevaux, ses voitures, et de plus je donnais à ce 
malheureux quatre mille francs par mois. J'ai dé* 
cidé, afin d'imposer silence à bien des sots propos et 



l'affaiie lerouge 375 

"pour vous poser de mon mieux, que vous devez tenir 
un état de maison plus important ; ceci me regarde. 
En outre je porterai votre pension mensuelle à six 
mille francs, que je vous engage à dépenser le plus 
noblement possible, en vous donnant le moins de ri- 
dicules que vous pourrez. Je ne saurais trop vous 
exhorter à la plus grande circonspection. Surveillez- 
vous, pesez vos paroles, raisonnez vos moindres dé- 
marches. Vous allez devenir le point de mire des 
milliers d'oisifs impertinents qui composent notre 
monde; vos bévues feraient leurs délices. Tirez-vous 
l'épée? 

— Je suis de seconde force. 

— Parfait ! Montez-vous à cheval? 

— Du tout, mais dans six mois je serai bon cava- 
lier ou je me serai cassé le cou. 

— Il faut devenir cavalier et ne se rien casser. 
Poursuivons. Naturellement vous n'occuperez pas 
l'appartement d'Albert, il sera muré dès que je serai 
débarrassé des gens de police. Dieu merci ! l'hôtel 
est vaste. Vous habiterez l'autre aile et on arrivera 
chez vous par un autre escalier. Gens, chevaux, voi- 
tures, mobilier, tout ce qui était au service ou à l'u- 
sage du vicomte va, coûte que coûte, être remplacé 
d'ici quarante-huit heures. Il faut que le jour où on 
vous vsrra yous ayez l'air installé depuis des siècles. 
Ce sera un esclandre affreux, je ne sais pas de moyen 
de l'éviter, tfo père prudent vous enverrait passer 



376 L'AFFAIRE LEROUX 

quelques mois à la cour d'Autriche ou à celle de 
Russie, la prudence ici serait folie. Mieux vaut une 
horrible clameur qui tombe vite que de sourds mur- 
mures qui s'éternisent. Allons au-devant de l'opinion, 
et au bout de huit jours on aura épuisé tous les 
commentaires, et parler de cette histoire sera devenu 
provincial. Ainsi, à l'œuvre ! Ce soir même les ou- 
vriers seront ici. Et, pour commencer, je vais vous 
présenter mes gens. 

Et passant du projet à l'action, le comte fît un 
mouvement pour atteindre le cordon de la sonnette. 
Noël l'arrêta. 

Depuis le commencement de cet entretien, l'avocat 
voyageait au milieu du pays des Mille et une Nuits, 
une lampe merveilleuse à la main. Une réalité fée- 
rique rejetait dans l'ombre ses rêves les plus splen- 
dides. Aux paroles du comte, il ressentait comme 
des éblouissements, et il n'avait pas trop de toute sa 
raison pour lutter contre le vertige des hautes for- 
tunes qui lui montait à la tète. Touché par une ba- 
guette magique, il sentait s'éveiller en lui mille sen- 
sations nouvelles et inconnues. Il se roulait dans la 
pourpre, il prenait des bains d'or. 

Mais il savait rester impassible. Sa physionomie 
avait contracté l'habitude de garder le secret des 
plus violentes agitations intérieures. Pendant qu'en 
lui toutes les passions vibraient, il écoutait en appa- 
rence avec une froideur triste et presque indifférente. 



l'affaire lerougr 377 

— Daignez permettre, monsieur, dit-il an comte, 
que, sans m' écarter des bornes du plus profond res- 
pect, je vous présente quelques observations. Je suis 
touché, plus que je ne saurais l'exprimer, de vos 
bontés, et cependant je vous prie en grâce d'en re- 
tarder la manifestation. Mes sentiments vous paraî- 
tront peut-être justes. Il me semble que la situation 
me commande la plus grande modestie. Il est bon 
de mépriser l'opinion, mais non de la défier. Tenez 
pour certain qu'on va me juger avec la dernière sé- 
vérité. Si je m'installe ainsi chez vous, presque bru- 
talement, que ne dira-t-on pas? J'aurai l'air du 
conquérant vainqueur qui se soucie peu, pour arri- 
ver, de passer sur le cadavre du vaincu. On me re- 
prochera de m' être couché dans le lit encore chaud 
de votre autre fils. On me raillera amèrement de 
mon empressement à jouir. On me comparera sûre- 
ment à Albert, et la comparaison sera toute à mon 
désavantage, parce que je paraîtrai triompher quand 
un grand désastre atteint notre maison. 

Le comte écoutait sans marque désapprobative, 
frappé peut-être de la justesse de ces raisons. 

Noël crut s'apercevoir que sa dureté était beau* 
coup plus apparente que réelle. Cette persuasion 
l'encouragea. 

— Je vous conjure donc, monsieur, pOursuivit-il, 
de souffrir que pour le moment je ne change rien à 
ma manière de vivre. En ne me montrant pas, je 

32* 



378 l'affaire lerougb 

laisse les propos méchants tomber dans le vide. Je 
permets de plus à l'opinion de se familiariser avec 
Tidée du changement à venir. C'est beaucoup déjà 
que de ne pas surprendre son monde. Attendu, je 
n'aurai pas l'air d'un intrus en me présentant. Ab- 
sent, j'ai le bénéfice qu'on a de tout temps accordé 
à l'inconnu, je me concilie le suffrage de tous ceux 
qui ont envié Albert, je me donne pour défenseurs 
tous les gens qui m'attaqueraient demain, si mon 
élévation les offusquait subitement. En outre, grâce 
à ce délai, je saurai m' accoutumer à mon brusque 
changement de fortune. Je ne dois pas porter dans 
votre monde, devenu le mien, les façons d'un par- 
venu. Il ne faut pas que mon nom me gêne comme 
un habit neuf qui n'aurait pas été fait à ma taille. 
Enfin, de cette façon, il me sera possible d'obtenir 
sans bruit, presque sous le manteau de la cheminée, 
les rectifications de l'état civil. 

— Peut-être, en effet, serait-ce plus sage, mur- 
mura le comte. 

Cet assentiment, si aisément obtenu, surprit Noël. 
Il eut comme l'idée que le comte avait voulu l'é- 
prouver, le tenter. En tout cas, qu'il eût triomphé, 
grâce à son éloquence, ou qu'il eût simplement évité 
un pîége, il était supérieur. Son assurance en aug- 
menta; il devint tout à fait maître de soi. 

— Je dois ajouter, monsieur, continua-t-il, que j'ai 
moi-même certaines transitions à ménager. Avant 



l'affaire lerouge 379 

de me préoccuper de ceux que je vais trouver en 
haut, je dois m'inquiéter de ce que je laisse en bas. 
J'ai des amis et des clients. Cet événement vient me 
surprendre lor»que je commence à recueillir les 
fruits de dix ans de travaux et de persévérance. Je 
n'ai fait encore que semer, j'allais récolter. Mon nom 
surnage déjà, j'arrive à une petite influence. J'avoue, 
sans honte, que j'ai jusqu'ici professé des idées et 
des opinions qui ne seraient pas de mise à l'hôtel 
Commarin, et il est impossible que du jour au len- 
demain... 

— Ah ! interrompit le comte d'un ton narquois, 
vous êtes libéral? C'est une maladie à la mode. Al- 
bert aussi était fort libéral. 

— Mes idées, monsieur, dit vivement Noël, étaient 
celles de tout homme intelligent qui veut parvenir. 
Au surplus, tous les partis n'ont-ils pas un seul et 
même but, qui est le pouvoir ? Ils ne diffèrent que 
par les moyens d'y arriver. Je ne m'étendrai pas da- 
vantage sur ce sujet. Soyez sûr, monsieur, que je 
saurai porter mon nom, et penser et agir comme un 
homme de mon rang. 

— Je l'entends bien ainsi, dit M. de Commarin, 
%X j'espère n'avoir jamais lieu de regretter Albert. 

— Au moins, monsieur, ne serait-ce pas ma faute. 
Mais, puisque vous venez de prononcer le nom de 
cet infortuné, souffrez que nous nous occupions de 
lui. 



380 l'affaire le rouge 

Le comte attacha sur Noël un regard gros de dé- 
fiance. 

— Que pouvons-nous désormais pour Albert? de- 
manda-t-il. 

— Quoi ! monsieur, s'écria Noël avec feu, vou- 
driez-vous l'abandonner lorsqu'il ne lui reste plus 
un ami au monde? Mais il est votre fils, monsieur; 
il est mon frère, il a porté trente ans le nom de 
Commarin. Tous les membres d'une famille sont so- 
lidaires. Innocent ou coupable, il a le droit de comp- 
ter sur nous et nous lui devons notre concours. 

C'était encore une de ses opinions que le comte re- 
trouvait dans la bouche de son fils, et cette seconde 
rencontre le toucha. 

— Qu'espérez-vous donc, monsieur? demanda-t-il. 

— Le sauver, s'il est innocent, et j'aime à me per- 
suader qu'il Test. Je suis avocat, monsieur, et je 
veux être son défenseur. On m'a dit parfois que j'a- 
vais du talent, pour une telle cause j'en aurai. Oui, 
si fortes que soient les charges qui pèsent sur lui, je 
les écarterai; je dissiperai les doutes; la lumière 
jaillira à ma voix; je trouverai des accents nouveaux 
pour* faire passer ma conviction dans l'esprit des 
juges. Je le sauverai, et ce sera ma dernière plai- 
doierie. 

— Et s'il avouait, objecta le comte, s'il avait 
avoué? 

— Alors, monsieur, répondit Noël d'un air som- 



l'affaire lerougb 38i 

bre, je lui rendrais le dernier service qu'en un tel 
malheur je demanderais à mon frère, je lui donne- 
rais les moyens de ne pas attendre le jugement. 

— C'est bien parler, monsieur, dit le comte, très- 
bien, mon fils ! 

Et il tendit sa main à Noël, qui la pressa en s'in- 
clinant avec une respectueuse reconnaissance. 

L'avocat respirait. Enfin, il avait trouvé le chemin 
du cœur de ce hautain grand seigneur, il avait fait 
sa conquête, il lui avait plu. 

— Revenons à vous, monsieur, reprit le comte. Je 
me rends aux raisons que vous venez de me déduire. 
Il sera fait ainsi que vous le désirez. Mais ne prenez 
cette condescendance que comme une exception. Je 
ne reviens jamais sur un parti pris, me fût-il même 
démontré qu'il est mauvais et contraire à mes inté- 
rêts. Mais du moins rien n'empêche que vous habi- 
tiez chez moi dès aujourd'hui, que vous preniez vos 
repas avec moi. Nous allons, pour commencer, voir 
ensemble où vous loger, en attendant que vous oc- 
cupiez officiellement l'appartement qu'on va préparer 
pour vous. 

Noël eut la hardiesse d'interrompre encore le vieux 
gentilhomme. 

— Monsieur, dit-il, lorsque vous m'avez ordonné 
de vous suivre, j'ai obéi comme c'était mon devoir. 
Maintenant il est un autre devoir sacré qui m'ap- 
pelle. Madame Gerdy agonise en ce moment. Puis-je 



382 l'affaire lerougb 

abandonner à son lit de mort celle qui m'a servi de 
mère? 

— Valérie ! murmura le comte. 

Il s'accouda sur le bras de son grand fauteuil, le 
front dans ses mains ; il songeait à ce passé tout h 
coup ressuscité. 

— Elle m'a fait bien du mal, reprit-il, répondant 
à ses pensées; elle a troublé ma vie, mais dois-je 
être implacable ? Elle meurt de l'accusation qui pèse 
*ur Albert, sur notre fils. C'est moi qui l'ai voulu ! 
Sans doute, à cette beure suprême, un mot de moi 
serait pour elle une immense consolation. Je vous 
accompagnerai, monsieur. 

Noël tressaillit à cette proposition inouïe. 

— Ob ! monsieur, fit-il vivement, épargnez-vous, 
de grâce, un spectacle décbirant ! Votre démarcbe 
serait inutile. Madame Gerdy existe probablement 
encore, mais son intelligence est morte. Son cer- 
veau n'a pu résister à un cboc trop violent. L'infor- 
tunée ne saurait ni vous reconnaître ni vous enten- 
dre. 

— Allez donc seul, soupira le comte, allez mon fils* 
Ce mot « mon fils » prononcé avec une intonation 

notée sonna comme une fanfare de victoire au£ 
oreilles de Noël sans que sa réserve compassée se 
démentit. 

Il s'inclina pour prendre congé, le gentilhomme 
lui at signe d'attendre. 



t'AFFAIRE LER0UGE 383 

— Dans tous les cas, ajouta-t-il, votre couvert sera 
mis ici. Je dîne à six heures et demie précises, je 
serai content de vous voir. 

Il sonna, c< monsieur le premier » yarut. 

— Denis, lui dit-il, aucune des consignes que je 
donnerai ne regardera monsieur. Vous préviendrez 
les gens. Monsieur est ici chez lui. 

1/ avocat sorti, le comte de Gommarin éprouva de 
se trouver seul un bien-être immense. 

Depuis le matin, les événements s'étaient préci- 
pités avec une si vertigineuse rapidité que sa pensée 
n'avait pu les suivre. Il pouvait enfin réfléchir. 

— Voici donc, se disait-il, mon fils légitime. Je 
suis sûr de la naissance de celui-ci. Certes, j'aurais 
mauvaise grâce à le renier, je retrouve en lui 
mon portrait vivant lorsque j'avais trente ans. Il est 
bien, ce Noël, très-bien même. Sa physionomie pré- 
vient en sa faveur. Il est intelligent et fin. Il a su 
être humble sans bassesse et terme sans arrogance. 
Sa nouvelle fortune si inattendue ne l'étourdit pas. 
J'augure bien d'un homme qui sait tenir tête à la 
prospérité. Il pense bien, il portera fièrement son 
nom. Et pourtant, je i.e sens pour lui nulle sym- 
pathie, il me semble que je regretterai mon pauvre 
Albert. Je n'ai pas su l'apprécier. Malheureux en- 
fant ! Commettre un vil crime ! Il avait perdu la rai- 
son. Je n'aime pas l'œil de celui-ci, il est trop clair. 
On assure qu'il est parfait. Il montre au moins les 



384 l'affaire lerougb 

sentiments les plus nobles et les plus convenables. 1 
Il est doux et fort, magnanime, généreux, héroïque. 
Il est sans rancunes et prêt à se sacrifier pour moi, 
afin de me récompenser de ce que j'ai fait pour lui. 
Il pardonne madame Gerdy, il aime Albert. C'est à 
mettre en défiance. Mais tous les jeunes hommes 
d'aujourd'hui sont ainsi. Ah ! nous sommes dans un 
heureux siècle." Nos fils naissent revenus de toutes 
les erreurs humaines. Ils n'ont ni les vices, ni les 
passions, ni les emportements de leurs pères. Et ces 
philosophes précoces, modèles de sagesse et de vertu, 
sont incapables de se laisser aller à la moindre folie. 
Hélas ! Albert aussi était parfait, et il a assassiné 
Claudine ! Que fera celui-ci?... N'importe, ajouta-t-il 
à demi-voix, j'aurais dû l'accompagner chez Valérie. 

Et, bien que l'avocat fût parti depuis dix bonnes 
minutes au moins, M. de Commarin, ne s' apercevant 
pas du temps écoulé, courut à la fenêtre avec l'espé- 
rance de voir Noël dans la cour et de le rappeler. 

Mais Noël était déjà loin. En sortant de l'hôtel, il 
avait pris une voiture à la station de la rue de Bour- 
gogne, et s'était fait conduire grand train rue Saint- 
Lazare. 

Arrivé à sa porte, il jeta plutôt qu'il ne donna 
5 francs au cocher, et escalada rapidement ses quatre 
étages. 

— Qui est venu pour moi? demanda-t-^ à la 
bonne. 



l'affaire lerougb 885 

r- Personne, monsieur. 

Il parut délivré d'une lourde inquiétude et conti- 
nua d'un ton plus calme : 

— Et le docteur ? 

— Il a fait une visite ce matin, répondit la domes- 
tique, en l'absence de monsieur, et il n'a pas eu l'air 
content du tout. Il est revenu tout à l'heure et il est 
encore là. 

— Très-bien ! je vais lui parler. Si quelqu'un me 
demande faites entrer dans mon cabinet dont voici 
la clé, et appelez-moi. 

En entrant dans la chambre de madame Gerdy, 
Noël put d'un coup d'œil constater qu'aucun mieux 
n'était survenu pendant son absence. 

La malade, les yeux fermés, la face convulsée, gi- 
sait étendue sur le dos. On l'aurait crue morte, sans 
, es brusques tressaillements qui, par intervalles, la 
secouaient et soulevaient les couvertures. 

Au-dessus de sa tète on avait disposé un petit ap- 
pareil rempli d'eau glacée qui tombait goutte à goutte 
sur son crâne et sur son front marbré de larges ta- 
ches bleuâtres. 

Déjà la table et la cheminée étaient encombrées 
de petits pots garnis de ficelles roses, de fioles à po- 
tions et de verres à demi vidés. 

Au pied du lit, un morceau de linge taché de 
sang annonçait qu'ott venait d'avoir recours aux 
sangsues. 

33 



386 l'affaire lerouge 

Près de Pâtre où flambait un grand feu, une reli- 
gieuse de Tordre de Saint-Vincent-de-Paul était ac- 
croupie, guettant l'ébullition d'une bouilloire. 

C'était une femme encore jeune, au visage replet 
plus blanc que ses guimpes. Sa physionomie d'une 
immobile placidité, son regard morne, trahissaient 
en elle tous les renoncements de la chair et l'abdi- 
cation de la pensée. Ses jupes de grosse étoffe grise 
Z2 drapaient autour d'elle en plis lourds et disgra* 
cieux. A chacun de ses mouvements son immense 
chapelet de buis teint surchargé de croix et de mé- 
dailles de cuivre s'agitait et traînait à terre avec un 
bruit de chaînes. 

Sur un fauteuil, vis-à-vis du lit de la malade, le 
docteur Hervé était assis, suivant en apparence avec 
attention les préparatifs de la sœur. Il se leva avec 
empressement à l'entrée de Noël. 

— Enfin te voici ! exclama-t-il en donnant à son 
ami une large poignée de maiu. 

— J'ai été retenu au palais, dit l'avocat, comme 
s'il eût senti la nécessité d'expliquer son absence, 
et j'y étais, tu peux le penser, sur des charbons ar- 
dents. 

11 se pencha à l'oreille du médecin et, avec un 
tremblement d'inquiétude dans la voix, il demanda : 

— Eh bien? 

Le docteur hocha la tête d'un air profondément 
découragé. 



l'affaire lerougb 387 

-—Elle va plus mal, répondit-il, depuis ce matin 
les accidents se succèdent avec une effrayante rapidité. 

Il s'arrêta. L'avocat venait de lui saisir le bras et 
le serrait à le briser. Madame Gerdy s'était quelque 
peu remuée et avait laissé échapper un faible gémis- 
sement. 

— Elle t'a entendu, murmura Noël. 

— Je le voudrais, fit le médecin, ce serait fort 
heureux, mais tu dois te tromper. Au surplus, 
voyons. 

Il s'approcha de madame Gerdy, et tout en lui tâ- 
tant le pouls, l'examina avec la plus profonde atten- 
tion. Puis légèrement, du bout du doigt, il lui sou- 
leva la paupière. 

L'œil apparut terne, vitreux, éteint. 

— Mais viens, juge toi-même, prends-lui la main, 
parle-lui. 

Noël, tout frissonnant, fit ce que lui demandait 
son ami. Il s'avança, et, se penchant sur le lit, de 
façon que sa bouche touchait presque l'oreille de la 
malade, il murmura : 

— Ma mère, c'est moi, Noël, ton Noël, parle-moi, 
fais-moi signe, m'entends-tu, ma mère? 

Rien, elle garda son effrayante immobilité, pas un 
souffle d'intelligence n'agita ses traits. 

— Tu vois, fit le docteur, je te le disais bien. 

— Pauvre îemme ! soupira Noël, soufîre-t-elle ? 

— En ce moment, non. 



388 L'AFFAIRE LEROUGB 

La religieuse s'était relevée et était venue, ville 
aussi, se placer près du lit. 

— Monsieur le docteur, dit-elle, tout est prêt. 

— Alors, ma sœur, appelez la bonne, pour qu'elle 
nous aide, nous allons envelopper votre malade da 
sinapismes. 

La domestique accourut. Entre les bras des deux 
femmes, madame Gerdy était comme une morte à 
laquelle on fait sa dernière toilette. A la rigidité 
près, c'était un cadavre. Elle avait dû beaucoup 
souffrir, la pauvre femme, et depuis longtemps, car 
elle était d'une maigreur qui faisait pitié à voir. La 
»œur elle-même en était émue, et pourtant elle était 
bien habituée au spectacle de la souffrance. Combien 
de malades avaient rendu le dernier soupir entre ses 
bras, depuis quinze ans qu'elle allait s' asseyant de 
chevet en chevet ! 

Noël, pendant ce temps, s'était retiré dans l'em- 
brasure de la croisée, et il appuyait contre les vitres 
son front brûlant. 

A quoi songeait-il, tandis que se Courait, là, à 
deux pas de lui, celle qui avait donné tant de preu- 
ves de maternelle tendresse, d'ingénieux dévoue- 
ment? La regrettait-il? Ne pensait-il pas plutôt à 
cette grande et fastueuse existence qui l'attendait là- 
bas, de l'autre côté de l'eau, au faubourg Saint- 
Germain ? Il se retourna brusquement en entendant 
h son oreille la voix de son ami. 



l'affaire lerouge 389 

— Voilà qu* est fini, disait le docteur, nous allons 
attendre l'effe\ Jes sinapismes. Si elle les sent, ce 
sera bon signe; s'ils n agissent pas, nous essayerons 
les ventouses. 

— Et si elles n'agissent pas non plus? 

Le médecin ne répondit que par ce geste d'épau- 
les qui traduit la conviction d'une impuissance ab- 
solue. 

— Je comprends ton silence, Hervé , murmura 
Noël. Hélas! tu me l'as dit cette nuit; elle est 
perdue. 

— Scientifiquement, oui. Pourtant, je ne déses- 
père pas encore. Tiens, il n'y a pas un an, le beau- 
père d'un de nos camarades s'est tiré d'un cas iden- 
tique. Et je l'ai vu bien autrement bas : la suppura- 
tion avait commencé. 

— Ce qui me navre, reprit Noël, c'est de la voir 
en cet état. Faudra-t-il donc qu'elle meure sans re- 
couvrer un instant sa raison? Ne me reconnaîtra-t- 
elle pas, ne prononcera-t-elle plus une parole. 

— Qui sait! Cette maladie, mon pauvre vieux, est 
îaite pour déconcerter toutes les prévisions. D'une mi- 
nute à l'autre les phénomènes peuvent varier, sui- 
vant que l'inflammation affecte telle ou telle partie 
de la masse encéphalique. Elle est dans une période 
d'abolition des sens, d'anéantissement le toutes les 
facultés intellectuelles, d'assoupissement, de para- 
lysie ; il se peut que demain elle soit prise de con- 

33* 



390 l'affaire lerougb 

vulsions, accompagnées d'une exaltation folle des 
fonctions du cerveau, d'un délire furieux. 

— Et elle parlerait, alors? 

— Sans doute ; mais cela ne modifierait ni la na- 
ture ni la gravité du mal. 

— Et... aurait-elle sa raison? 

— Peut-être, répondit le docteur en regardant 
fixement son ami. Mais pourquoi me demandes-tu 
cela? 

— Eh! mon cher Hervé, un mot de madame 
Gerdy, un seul me serait si nécessaire I 

— Pour ton affaire, n'est-ce pas? Eh bien! je ne 
puis rien te dire à cet égard, rien te promettre. Tu 
as autant de chances pour toi que contre toi, seule- 
ment, ne t'éloigne pas. Si son intelligence revient, 
ce ne sera qu'un éclair, tâche d'en profiter. Allons, 
je me sauve, ajouta le docteur. J'ai encore trois vi- 
sites à faire. 

Noël accompagna son ami. Quand ils furent sur le 
palier. 

— Tu reviendras? lui demanda-t-il. 

— Ce soir à neuf heures. Rien à tenter d'ici là. 
Tout dépend de la garde-malade. Par bonheur, je 
t'en ai choisi une qui est une perle. Je la connais. 

— C'est donc toi qui as fait venir cette reli- 
gieuse ? 

— Moi-même, sans ta permission. En serais-tu 
fâché? 



l'affaire lerougb 39i 

— Pas le moins du monde. Seulement, j'avoue... 

— Quoi! tu fais la grimace. Est-ce que par hasard 
tes opinions politiques te défendraient de faire soi- 
gner ta mère, pardon!... Madame Gerdy par une 
fille de Saint- Vincent? 

— Tu sauras, mon cher Hervé... 

— Bon! je te vois venir, avec l'éternelle rengaine : 
elles sont adroites, insinuantes, dangereuses, c'est 
connu. Si j'avais un vieil oncle à succession, je ne 
les introduirais pas chez lui. On charge parfois ces 
bonnes filles de commissions étranges. Mais qu'as-tu 
à craindre de celle-ci? Laisse donc dire les sots. Hé- 
ritage à part, les bonnes sœurs sont les premières 
gardes-malades du monde, je t'en souhaite une à ta 
dernière tisane. Sur quoi, salut, je suis pressé. 

En effet, sans souci de la gravité médicale, le doc- 
teur se lança dans l'escalier, pendant que Noël tout 
pensif, le front chargé d'inquiétudes, regagnait l'ap- 
partement de madame Gerdy. 

Sur le seuil de la chambre de la malade, la reli- 
gieuse épiait le retour de l'avocat. 

— Monsieur, fit-elle, monsieur! 

— Vous désirez quelque chose, ma sœur? 

— Monsieur, la bonne m'a dit de m'adresser à 
vous pour de l'argent, elle n'en a plus, elle a pris à 
crécit chez le pharmacien. 

— Excusez-moi, ma sœur, interrompit Noël d'un 
aïr vivement contrarié; excusez moi, ma sœur, de 



392 l'affaire lerougb 

n'avoir pas prévenu votre iemande ; je perds un peu 
la tête, voyez-vous. 

Et, sortant de son portefeuille un billet de cent 
francs, il le posa sur la cheminée. 

— Merci! monsieur, dit la sœur, j'inscrirai toutes 
les dépenses. Nous faisons toujours comme cela, 
ajouta-t-elle, c'est plus commode pour les familles. 
On est si troublé quand on voit ceux qu'on aime 
malades ! Ainsi, vous n'avez peut-être pas songé à 
donner à cette pauvre dame la douceur des secours 
de notre sainte religion? A votre place, monsieur, 
j'enverrais, sans tarder, chercher un prêtre... 

— Maintenant, ma sœur ! Mais voyez donc en quel 
état elle se trouve ! Elle est morte, hélas ! ou autant 
dire. Vous avez vu qu'elle n'a même pas entendu ma 
voix. 

— Peu importe, monsieur, reprit la sœur, vous 
aurez toujours fait votre devoir. Elle ne vous a pas 
répondu, mais savez-vous si elle ne répondra pas au 
prêtre ? Ah I vous ne connaissez pas toute la puis- 
sance des derniers sacrements. On a vu des agoni- 
sants retrouver leur intelligence et leurs forces pour 
feire une bonne confession et recevoir le corps sacré 
de Notre-Seigneur Jésus-Christ. J'entends souvent 
des familles dire qu'elles ne veulent pas effrayer leur 
malade, que la vue du ministre du Seigneur peut 
inspirer une terreur qui hâte la fin. C'est une bien 
funeste erreur. Le prêtre n'épouvante pas, il rassure 



l'affaire lerouge 393 

l'âme au seuil du grand passage. Il parle au nom du 
Dieu des miséricordes qui vient pour sauver et non 
pour perdre. Je pourrais vous citer bien des exem- 
ples de mourants qui ont été guéris rien qu'au con- 
tact des saintes huiles. 

La bonne sœur parlait d'un ton morne comme son 
regard. Le cœur, évidemment, n'entrait pour rien 
dans les paroles qu'elle prononçait. C'était comme 
ïine leçon qu'elle débitait. Sans doute elle l'avait 
apprise autrefois lorsqu'elle était entrée au couvent. 
Alors elle exprimait quelque chose de ce qu'elle 
éprouvait. Elle traduisait ses propres impressions. 
Mais depuis! elle l'avait tant et tant répétée aux pa- 
rents de tous ses malades que le sens finissait par 
lui échapper. Ce n'était plus désormais qu'une suite 
de mots banals qu'elle égrenait comme les dizaines 
latines de son chapelet. Gela désormais faisait par- 
tie de ses devoirs de garde - malade , comme la 
préparation des tisanes et la confection des cata- 
plasmes. 

Noël ne L écoutait pas, son esprit était bien loin. 

— Votre chère maman, poursuivait la sœur, cette 
bonne dame que vous aimez tant, devait tenir à 
sa religion ; voudrez-vous exposer son âme ? Si elle 
pouvait parler, au milieu de ses cruelles souffrances... 

L'avocat allait répliquer lorsque la domestique 
lui annonça qu'un monsieur qui ne voulait pas dire 
ara nom demandait à lui parler pour une affaire* 



394 L'affaire lerougb 

— J'y vais, répondit-il vivement. 

— Que décidez- vous , monsieur, insista la reli- 
gieuse? 

— Je vous laisse libre, ma sœur, vous ferez ce que 
vous jugerez convenable. 

La digne fille commença la leçon du remerciment, 
mais inutilement, Noël avait disparu d'un air mécon- 
tent et presque aussitôt elle entendit sa voix dans 
l'antichambre. Il disait : 

— Enfin, vous voici, monsieur Glergeot, je renon- 
çais presque à vous voir. 

Ce visiteur qu'attendait l'avocat est un personnage 
bien connu dans la rue Saint-Lazare, du côté de la 
rue de Provence, dans les parages de Notre-Dame- 
de-Lorette, et tout le long des boulevards extérieurs 
depuis la chaussée des Martyrs jusqu'au rond-point 
de l'ancienne barrière de Clicliy. 

M. Glergeot n'est pas plus usurier que le père de 
M. Jourdain n'était marchand. Seulement, comme il 
a beaucoup d'argent il qu'il est fort obligeant, il en 
prête à ses amis, et, en récompense de ce service, il 
consent à recevoir des intérêts qui peuvent varier 
entre quinze et cinq cents pour cent. 

Excellent ûomme, il affectionne positivement ses 
pratiques, et sa probité est généralement appréciée. 
Jamais il n'a fait saisir un débiteur; il préfère le 
poursuivre sans trêve ni relâche pendant dix ans et 
lui arracher bribe à bribe ce qui lui est dû. 



l'affaire lerougb 395 

Il doit demeurer vers le haut de la rue de la "Vic- 
toire. Il n'a pas de magasin et pourtant il vend de 
toutes choses vendables et de quelques autres encore 
que la loi ne reconnaît pas comme marchandises. 
Toujours pour être utile au prochain. Parfois il af- 
firme qu'il n'est pas très-riche. C'est possible, h est 
fantasque, plus encore qu'avide, et effroyablement 
hardi. Facile à la poche quand on lui convient, il 
ne prêterait pas cent sous avec Ferrières en garan- 
tie à qui n'a pas l'honneur de lui plaire. Il risque 
d'ailleurs ses fonds sur les cartes les plus chan- 
teuses. 

Sa clientèle de prédilection se compose de petitet 
dames, de femmes de théâtre, d'artistes, et de ces 
audacieux qui abordent les professions qui ne valent 
que par celui qui les exerce, tels que les avocats et 
les médecins. 

Il prête aux femmes sur leur beauté présente, aux 
hommes sur leur talent à venir. Gages fragiles! Son 
flair, on doit l'avouer, jouit d'une réputation énor- 
me. Rarement il s'est trompé. Une jolie fille meu- 
blée par Clergeot doit aller loin. Pour un artiste, 
devoir à Clergeot est une recommandation préférable 
au plus chaud feuilleton. 

Madame Juliette avait procuré à son amant cette 
utile et honorable connaissance. 

îfoêl, qui savait combien ce digne homme est sen- 
sible aux prévenances et chatouilleux sur l'urbanité, 



396 1/ AFFAIRE LEROUGB 

commença par lui offrir un siège et lui demanda 
des nouvelles de sa santé. Clergeot donna des détails. 
La dent était bonne encore, mais la vue faiblissait. 
La jambe devenait molle et l'oreille dure. Le chapi- 
tre des doléances épuisé : 

— Vous savez, dit-il, pourquoi je viens. Vos billets 
échoient aujourd'hui et j'ai diablement besoin d'ar- 
gent. Nous disons un de dix, un de sept et un troisième 
de cinq mille francs; total, vingt-deux mille francs. 

— Voyons, monsieur Clergeot, répondit Noël, pas 
de mauvaise plaisanterie. 

— Plaît-il? fit l'usurier. C'est que je ne plaisante 
pas du tout. 

— J'aime à croire que si. Il y a précisément au* 
jourd'hui huit jours que je vous ai écrit pour vou9 
prévenir que je ne. serais pas en mesure, et pour 
vous demander un renouvellement. 

— J'ai parfaitement reçu votre lettre. 

— Que dites-vous donc, cela étant? 

— Ne vous répondant pas, j'ai supposé que vous 
comprendriez que je ne pouvais satisfaire votre de- 
mande. J'espérais que vous vous seriez remué pour 
trouver la somme. 

Noël laissa échapper un geste d'impatience, 
~ Je ne l'ai pas fait, dit-il. Ainsi, prenez-en votre 
parti, je suis sans le sou. 

— Diable î... Savez-vous que voilà quatre fois dejè 
que je les renouvelle, ces billets ? 



L'AFFAIRE LEROUGB 397 

— H me semble que les intérêts ont été bien et 
dûment payés, et à un taux qui vous permet de ne 
pas trop regretter le placement. 

Clergeot n'aime pas à entendre parler des intérêts 
qu'on lui donne. 
Il prétend que cela l'humilie. 
C'est d'un ton sec qu'il répondit : 

— Je ne me plains pas. Je tiens seulement à vous 
faire remarquer que vous en prenez par trop à l'aise 
avec moi. Si j'avais mis votre signature en circula- 
tion, tout serait payé à l'heure qu'il est. 

— Pas davantage. 

— Si fait. Le conseil de votre ordre ne badine pas, 
et vous auriez trouvé le moyen d'éviter les poursui- 
tes. Mais vous dites : Le père Clergeot est bon en- 
fant. C'est la vérité. Pourtant, je ne le suis qu'au- 
tant que cela ne me cause pas trop de préjudice. Or, 
aujourd'hui, j'ai absolument besoin de mes fonds. 
Ab-so-lu-ment ; ajouta-t-il, scandant les syllabes. 

L'air décidé du bonhomme parut inquiéter l'a- 
vocat. 

— Faut-il vous le répéter? dit-il : je suis complè- 
tement à sec, com-plé-te-ment. 

— Vrai ! reprit l'ususier, c'est fâcheux pour vous* 
Je me vois obligé de porter mes papiers chez l'huis- 
sier. 

— A quoi bon? Jouons cartes sur table, monsieur 
Clergeot. Tenez-vous à grossir les revenus de mes* 

34 



l'afbaïre lerougb 

sieurs les huissiers? Non, n'est-ce pas? Quand von* 
m'aurez fait beaucoup de frais, cela vous donnera- 
t-îl un centime ? Vous obtiendrez un jugement con- 
tre moi. Soit! Après? Songez-vous à me saisir? Je 
ne suis pas ici chez moi, le bail est au nom de ma- 
dame Gerdy. 

— On sait cela. Et quand même, la vente de tout 
ce qui est ici ne me couvrirait pas. 

— C'est donc que vous comptez me faire fourrer 
à Clichy? Mauvaise spéculation, je vous en pré- 
viens, mon état serait perdu, et, plus d'état, plus 
d'argent. 

— Bon! s'écria l'honnête prêteur, voilà que vous 
me chantez des sottises. Vous appelez cela être franc? 
A d'autres ! Si vous me supposiez capable de la moi- 
tié des méchancetés que vous dites, mon argent se- 
rait là, dans votre tiroir. 

— Erreur! je ne saurais où le prendre, et à moins 
de le demander à madame Gerdy, ce que je ne veux 
pas faire... 

Un petit rire sardonique et des plus crispants, par- 
ticulier au père Glergeot, interrompit Noël. 

— Ce n'est pas la peine de frapper à cette porte, 
dit l'usurier, il y a longtemps que le sac de maman 
est vide, et si la chère dame venait à trépasser, — 
on m'a dit qu'elle est très-malade, — je ne donne 
rais pas deux cents louis de sa succession. 

L'avocat rc agit de colère, ses yeux brillèrent; il 



l'affaire lerouge 399 

dissimula pourtant et protesta avec une certaine vi- 
vacité. 

— On sait ce qu'on sait, continua tranquillement 
Clergeot. Écoutez-donc, avant de risquer ses sous, 
on s'informe, ce n'est que juste. Les dernières va- 
leurs de maman ont été lavées en octobre dernier. 
Ah! la rue de Provence coûte bon. J'ai établi le 
devis, il est chez moi. Juliette est une femme char- 
mante, c'est sûr; elle n'a pas sa pareille, j'en con- 
viens; mais elle est chère. Elle est même diablement 
chère ! 

Noël enrageait d'entendre ainsi traiter sa Juliette 
par cet honorable personnage. Mais que répondre? 
D'ailleurs on n'est pas parfait^ et M. Clergeot a le 
défaut de ne pas estimer les femmes, ce qui tient 
sans doute à ce que son commerce ne lui en a pas 
fait rencontrer d'estimables. Il est charmant avec 
ses pratiques du beau sexe, prévenant et même ga- 
lantin, mais les plus grossières injures seraient moins 
révoltantes que sa flétrissante familiarité. 

— Vous avez marché trop rondement, poursuivit» 
il sans daigner remarquer le dépit de son client, et 
je vous l'ai dit dans le temps. Mais bast ! vous êtes 
fou de cette femme. Jamais vous n'avez su lui rien 
refuser. Avec vous elle n'a pas le loisir de souhaiter, 
qu'elle est servie. Sottise ! Quand une jolie fille dé- 
sire une chose, il faut la lui laisser désirer longtemps. 
De cette façon, elle a l'esprit occupé et ne pense à 



400 l'affaire lerouge 

un tas <T autres bêtises. Quatre bonnes petites envies 
bien ménagées doivent durer un an. Vous n'avez pas 
w n u soigner votre bonheur. Je sais bien qu'elle a un 
difcMe de regard qui donnerait la colique à un saint 
de pierre, mais on se raisonne, saperlotte I II n'y a 
pas à Paris dix femmes entretenues sur ce pied-là. 
Pensez-vous qu'elle vous en aime davantage ! Point. 
Dès qu'elle vous saura ruiné, elle vous plantera là 
pour reverdir. 

Noël acceptait l'éloquence de son banquier-provi- 
dence à peu près comme un homme qui n'a pas de 
parapluie accepte une averse. 

— Où voulez-vous en venir? dit-il. 

— A ceci, que je ne veux pas renouveler vos bil- 
lets. Comprenez-vous? A l'heure qu'il est, en battant 
ferme le rappel des espèces, vous pouvez encore 
mettre en ligne les vingt-deux mille francs en ques- 
tion. Ne froncez pas le sourcil, vous les trouverez, 
pour m'empêcher par exemple de vous faire saisir, 
non ici, ce qui serait idiot, mais chez votre petite 
femme, qui ne serait pas contente du tout, et qui ne 
vous le cacherait pas. 

— Mais elle est chez elle et vous n'avez pas le 
droit... 

— Après? Elle formera opposition, je m'y attends 
bien, mais elle vous fera dénicher les fonds. Croyez- 
moi, parez ce coup-là. Je veux être payé maintenant. 
Je ne veux pas vous accorder un délai, parce que 



L'AFFAIRE LEROUGE 40Î 

d'ici trois mois vous aurez usé vos dernière; ressour- 
ces. Ne faites donc pas non, comme cela. Vous êtes 
dans 'une de ces situations qu'on prolonge à tout 
prix. Vous brûleriez le bois du lit de votre mère 
mourante pour lui chauffer les pieds, à cette créa- 
ture. Où avez-vous pris les dix mille frani 's que vous 
lui avez remis l v autre soir? Qui sait ce que vous 
allez tenter pour vous procurer de l'argent? L'idée 
de la garder quinze jours, trois jours, un jour de 
plus peut vous mener loin. Ouvrez l'œil. Je connais 
ce jeu-là, moi. Si vous ne lâchez pas Juliette, vous 
êtes perdu. Ecoutez un bon conseil, gratis : il vous 
faudra toujours la quitter, n'est-ce pas, un peu plus 
tôt, un peu plus tard? Exécutez-vous aupurd'hui 
même. 

Voilà comment il est, ce digne Clergeot, il ne 
mâche pas la vérité à ses clients quand il ne sont 
pas en mesure. S'ils sont mécontents, tant pis! sa 
conscience est en repos. Ce n'est pas lui qui prêterait 
jamais les mains à une folie. 

Noël n'en pouvait tolérer davantage, sa mauvaise 
humeur éclata. 

— En voilà assez! s'écria-t-il d'un ton résolu. Vous 
agirez, monsieur Clergeot, à votre guise; dispensez- 
moi de vos avis, je préfère la prose de l'huissier. Si 
j'ai risqué des imprudences, c'est que je puis les ré- 
parer, et de façon à vous surprendre. Oui, M. Cler- 
geot, je puis trouver vingt-deux mille francs, j'eo 

34* 



402 l'affaire lerougb 

aurais cent mille demain matin, si bon me semblait; 
il m'en coûterait juste la peine de les demander. 
C'est ce que je ne ferai pas. Mes dépenses, ne vous 
en déplaise, resteront secrètes comme elles Font été 
jusqu'ici. Je ne veux pas qu'on puisse soupçonner ma 
gêne. Je n'irai pas, par amour pour vous, manquer 
le but que je poursuis, le jour même où j'y touche. 
- — Il se rebiffe, pensa l'usurier, il est moins bas 
percé que je ne croyais. 

— Ainsi, continua l'avocat, portez vos chiffons 
chez l'huissier. Qu'il poursuive. Mon portier seul le 
saura. Dans huit jours, je serai cité au tribunal de 
commerce et j'y demanderai les vingt-cinq jonrs de 
délai que les juges accordent à tout débiteur gêné. 
Vingt-cinq et huit, dans tous les pays du monde, font 
trente-trois jours. C'est précisément le répit qui m'est 
nécessaire. Résumons-nous : acceptez de suite une 
lettre de change de vingt-quatre mille francs à six 
semaines, ou... serviteur, je suis pressé, passez chez 
l'huissier. 

— Et dans six semaines, répondit l'usurier, vous 
serez en mesure exactement comme aujourd'hui. 
Et quarante-cinq jours de Juliette, c'est des louis... 

— Monsieur Clergeot, répliqua Noël, bien avant 
ce temps ma position aura changé du tout au tout. 
Mais je vous l'ai dit, ajouta-t-il en se levant, mes in- 
stants sont comptés... 

— Minute donc, homme de feu ! interrompit ta 



l'affaire lerougb 403 

doux banquier. Vous dites vingt-quatre mille francs 
à quarante-cinq j ours ? 

— Oui. Cela fait dans les environs de soixante- 
quinze pour cent. C'est gracieux. 

— Je ne chicane jamais sur les intérêts, fit M. Cler- 
geot, seulement... 

Il regarda finement Noël tout en se grattant furieu- 
sement le menton, geste qui indiquait chez lui un 
travail intense du cerveau. 

— Seulement, reprit-il, je voudrais bien savoir 
sur quoi vous comptez. 

— C'est ce que je ne vous dirai pas. Vous le sau- 
rez, comme tout le monde, avant peu. 

— J'y suis! s'écria M. Clergeot, j'y suis! Vous 
allez vous marier ! Parbleu ! vous avez déniché une 
héritière. Votre petite Juliette m'avait dit quelque 
chose dans ce goût-là ce matin. Ah ! vous épousez ! 
Et est-elle jolie? Peu importe. Elle a le sac, n'est-il 
pas vrai? Vous ne la prendriez pas sans cela. Donc 
vous entrez en ménage ? 

— Je ne dis pas cela. 

— Bien! bien ! faites le discret, on entend à demi- 
mot. Un avis pourtant : veillez au grain, votre petite 
femme a un pressentiment de la chose. Vous avez 
raison, il ne faut pas chercher d'argent. La moindre 
démarche suffirait pour mettre le beau-père sur la piste 
de votre situation financière et vous n'auriez pas la 
fille. Mariez-vous et soyez sage. Surtout, lâchez Ju-. 



404 l'affaire lerodge 

lîette, ou je ne donne pas c eut sous de la dot. Ainsi, 
c'est convenu, préparez une lettre de change de 
vingt-quatre mille francs, je la prendrai lundi en vous 
rapportant vos billets. 

— Tous ne les avez donc pas sur vous ? 

— Non. Et pour être franc, je vous avouerai, que 
sachant bien que je ferais chou-blanc, je les ai remis 
hier avec d'autres à mon huissier. Cependant, dor- 
mez tranquille, vous avez ma parole. 

M. Clergeot fit mine de se retirer, mais au mo- 
ment de sortir il se retourna brusquement. 

— J'oubliais, dit-il, pendant que vous y serez, 
faites la lettre de change de vingt-six mille francs. 
Votre petite femme m'a demandé quelques chiffons 
que je me propose de lui porter demain : de la sorte 
ils se trouveront soidés. 

L'avocat essaya de se récrier. Certes, il ne refusait 
pas de payer, seulement il tenait à être consulté pour 
les achats. Il ne pouvait tolérer qu'on disposât ainsi 
de sa caisse. 

— Farceur ! va, fit l'usurier en haussant les épau- 
les. Voudriez-vous donc la contrarier pour une mi- 
sère, cette femine ! Elle vous en fera voir bien d'au-* 
très. Comptez quelle avalera la dot. Et vous savez, 
s'il vous faut quelques avances pour la noce, donnez- 
moi des assurances; faites-moi parler au notaire, et 
nous nous arrangerons. Allons, je file! A lundi; 
o'est-ce pas ? 



l'affaire lerouge 405 

Noël prêta l'oreille pour être bien sûr que l'usu- 
rier s'éloignait décidément. 

Lorsqu'il entendit son pas traînard dans l'escalier : 

— Canaille ! s'écria-t-il, misérable, voleur, vieux 
fesse-Mathieu ! s'est-il fait assez tirer l'oreille ! C'est 
qu'il était décidé à poursuivre ! Cela m'aurait bien 
posé dans l'esprit du comte, s'il était venu à savoir !... 
Vil usurier ! J'ai craint un moment d'être obligé de 
tout lui dire!... 

En continuant de pester et de jurer contre son 
banquier, l'avocat tira sa montre. 

— Cinq heures et demie déjà ! fit-il. 

Son indécision était grande. Devait-il aller dîner 
avec son père ? Pouvait-il quitter madame Gerdy ? 
Le dîner de l'hôtel Commarin lui tenait bien au 
cœur, mais, d'un autre côté, abandonner une mou- 
rante!... 

— Décidément, murmura-t-il, je ne puis m'ab- 
senter. 

11 s'assit devant son bureau et en toute hâte écri- 
vit une lettre d'excuse à son père. Madame Gerdy, 
disait-il, pouvait rendre le dernier soupir d'une mi- 
nute à l'autre, il tenait à être là pour le recueillir. 

Pendant qu'il chargeait sa domestique de remettre 
ce billet à un commissionnaire qui le porterait au 
éomie, il parut frappé d'une idée subite. 

— Et le frère de madame, demanda-t-il, sait-il 
qu'elle est dangereusement malade ? 



406 L'AFFAIRE LEROUGl 

— Je l'ignore, monsieur, répondit la bonne; eu 
tout cas, ce n'est pas moi qui l'ai prévenu. 

— Comment* malheureuse ! en mon absence vous 
n'avez pas songé à l'avertir ! Courez chez lui bien 
vite ; qu'on le cherche, s'il n'y est pas*, qu'il vienne. 

Plus tranquille désormais, Noël alla s'asseoir dans 
la chambre de la malade. La lampe était allumée, et 
la sœur allait et venait comme chez elle, remettant 
tout en place, essuyant, arrangeant. Elle avait un 
air de satisfaction qui n'échappa point à Noël. 

— Aurions-nous quelque lueur d'espoir, ma sœur? 
interrogea-t-il. 

— Peut-être, répondit la religieuse. M. le curé est 
venu lui-même, monsieur; votre chère maman ne 
s'est pas aperçue de sa présence; mais il reviendra. 
Ce n'est pas tout, depuis que monsieur le curé est 
venu, les sinapismes prennent admirablement, la 
peau se rubéfie partout; je suis sûre qu'elle les sent. 

— Dieu vous entende, ma sœur ! 

— Oh! je l'ai déjà bien prié, allez ! L'important 
est de ne pas la laisser seule une minute. Je me suis 
entendue avec la bonne. Quand le docteur sera venu,' 
j'irai me coucher, et elle veillera jusqu'à une heure 
du matin. Je la relèverai alors... 

— Vous vous reposerez, ma sœur, interrompit 
Noël d'une voix triste. C'est moi, qui ne saurais trou- 
ver une heure de sommeil, qui passerai la nuit* 



XV 



Pour avoir été repoussé avec perte par le juge 

d'instruction harassé d'une journée d'interrogatoire, 
le père Tabaret ne se tenait pas pour battu. Le bon- 
homme était plus entêté qu'une mule, c'était son dé- 
faut ou sa qualité. 

A l'excès du désespoir auquel il avait succombé 
dans la galerie succéda bientôt cette résolution in- 
domptable qui est l'enthousiasme du danger. Le sen- 
timent du devoir reprenait le dessus. Était-ce donc 
le moment de se laisser aller à un lâche décourage- 
ment, quand il y avait la vie d'un homme dans cha- 
que minute ! L'inaction serait impardonnable. Il 
avait poussé un innocent dans l'abime, à lui de l'en 
tirer et de l'en tirer seul, si personne ne voulait prê- 
ter son assistance. 

Le père Tabaret, aussi bien que le juge, succom- 
bait de lassitude. En arrivant au grand air, il s'aper- 



408 L'AFFAIRE LEÏÏOUGE 

eut qu'il tombait aussi de besoin. Les émotions de la 
journée l'avaient empêché de sentir la faim, et de- 
puis la Veille il n'avait pas pris un verre d'eau. Il 
entra dans un restaurant du boulevard et se fit servir 
à dîner. 

A mesure qu'il mangeait, non-seulement le cou- 
rage, mais encore la confiance, lui revenaient insen- 
siblement. C'était bien, pour lui, le cas de s'écrier : 
Pauvre humanité ! Qui ne sait combien peut chan- 
ger la teinte des idées, du commencement à la fin 
d'un repas, si modeste qu'il soit I II s'est trouvé un 
philosophe pour prouver que l'héroïsme est une af- 
faire d'estomac. 

Le bonhomme envisageait la situation sous un 
jour bien moins sombre. N'avait-il pas du temps de- 
vant lui ! Que ne fait pas en un mois un habile 
homme ! Sa pénétration habituelle le trahirait- elle 
donc? Non, certainement. Son grand regret était de 
ne pouvoir faire avertir Albert que quelqu'un tra- 
vaillait pour lui. 

11 était tout autre en sortant de table, et c'est d'un 
pas allègre qu'il franchit la distance qui le séparait 
de la rue Saint-Lazare. Neuf heures sonnaient lors- 
que son portier lui tira le cordon. 

Il commença par grimper jusqu'au quatrième éta- 
ge, afin de prendre des nouvelles de son ancienne 
amie, de celle qu'il appelait jadis l'excellente, la di- 
gne madame Gerdy. 



l'affaire lerouge 409 

C'est Nofcl qui vint lui ouvrir, Noël qui sans doute 
£**Hait laissé attendrir par les réminiscences du passé, 
car il paraissait triste comme si celle qui agonisait 
eut été véritablement sa mère. 

Par suite de cette circonstance imprévue, le père 
Tabaret ne pouvait se dispenser d'entrer, ne fût-ce 
que cinq minutes, quelque contrariété qu'il éprou- 
vât. 

Il sentait fort bien que, se trouvant avec l'avocat, 
fatalement il allait être amené à parler de l'affaire 
Lerouge. Et comment en causer, sachant tout, 
comme il le savait, bien mieux que son jeune ami lui- 
même, sans s'exposer à se trahir ? Un seul mot im- 
prudent pouvait révéler le rôle qu'il jouait dans ces 
funestes circonstances. Or c'est surtout aux yeux de 
son cher Noël, désormais vicomte de Gommarin, 
qu'il tenait à rester pur de toute accointance avec la 
police. 

D'un autre côté, pourtant, il avait soif d'appren- 
dre ce qui avait pu se passer entre l'avocat et le 
comte. L'obscurité, sur ce point unique, irritait sa 
curiosité. Enfin, comme il n'y avait pas à reculer, il 
se promit de surveiller sa langue et de rester sur ses 
gardes. 

L'avocat introduisit le bonhomme dans la chambre 
de madame Gerdy. Son état, depuis l'après-midi, 
avait quelque peu changé, sans qu'il fût possible de 
dire si c'était en bien ou en mal. Un fait patent, c'est 

35 



410 l'affaire ierouge 

que l'anéantissement était moins profond. Ses yeux 
restaient fermés, mais on pouvait constater quelques 
clignotements des paupières; elle s'agitait sur ses 
oreillers et geignait faiblement. 

— Que dit le docteur? demanda le père Tabaret, 
de cette voix chuchotante qu'on prend involontaire- 
ment dans la chambre d'un malade. 

— Il sort d'ici, répondit Noël; avant peu ce sera 
fini. 

Le bonhomme s'avança sur la pointe du pied et 
considéra la mourante avec une visible émotion. 

— Pauvre femme l murmura-t-il, le bon Dieu lui 
fait une belle grâce de la prendre. Elle souffre peut- 
être beaucoup, mais que sont ces douleurs comparées 
à celle qu'elle endurerait, si elle savait que son fils, 
«on véritable fils, est en prison accusé d'un assassinat! 

— C'est ce que je me répète, reprit Noël, pour me 
consoler un peu de la voir là sur ce lit. Car je l'aime 
toujours, mon vieil ami; pour moi c'est encore une 
mère. Vous m'avez entendu la maudire, n'est-il pas 
vrai? Je l'ai dans deux circonstances traitée bien 
durement, j'ai cru la haïr, mais voilà qu'au moment 
de la perdre j'oublie tous ses torts pour ne me sou- 
venir que de ses tendresses. Oui, mieux vaut la mort 
pour elle. Et pourtant, non, je ne crois pas, non, je 
ne puis croire que son fils soit coupable. 

— Non ! n'est-ce pas, vous non plus!... 

Le père Tabaret mit tant de chaleur, une telle vi* 



L'AFFAIRE LEROUGB 41 i 

Tacite dans cette exclamation, que Noël le regarda 
avec une sorte de stupéfaction. Il sentit le rouge lui 
monter aux joues et il se hâta de s'expliquer. 

— Je dis : Vous non plus, poursuivit-il, parce que 
moi, grâce à mon inexpérience peut-être, je suis 
persuadé de l'innocence de ce jeune homme. Je ne 
m'imagine pas du tout un garçon de ce rang médi- 
tant et accomplissant un si lâche attentat. J'ai causé 
avec beaucoup de personnes de cette affaire qui fait 
un bruit d'enfer, tout le monde est de mon avis. Il a 
^opinion pour lui, c'est déjà quelque chose. 

Assise près du lit, assez loin de la lampe pour res- 
ter dans l'ombre, la religieuse tricotait avec fureur 
des bas destinés aux pauvres. C'était un travail pu- 
rement machinal, pendant lequel ordinairement elle 
priait. Mais, depuis l'entrée du père Tabaret, elle ou- 
bliait, pour écouter, ses sempiternels orémus. Elle 
entendait et ne comprenait pas. Sa petite cervelle 
travaillait à éclater. Que signifiait cette conversa- 
tion? Quelle pouvait être cette femme, et ce jeune 
homme qui, n'étant pas son fils, l'appelait : ma mère, 
et parlait d'un fils véritable accusé d'être un assassin? 
Déjà, entre Noël et le docteur, elle avait surpris des 
phrases mystérieuses. Dans quelle singulière maison 
était- elle tombée? Elle avait un peu peur, et sa 
conscience était des plus troublées. Ne péchait-elle 
pas? Elle pvomit de s'ouvrir à monsieur le curé lors- 
qu'il viendrait. 



412 L'AFFAIRE LER0U6E 

— Non, disait Noël, non, M. Tabaret, Albert n'a 
pas l'opinion pour lui. Nous sommes plus forts que 
cela en France, vohs devez le savoir. Qu'on arrête 
un pauvre diable, fort innocent peut-être du crime 
qu'on lui impute, volontiers nous le lapiderions. Nous 
réservons toute notre pitié pour celui qui, très-pro- 
bablement coupable, arrive à la cour d'assises. Tant 
que la justice doute, nous sommes avec elle contre 
le prévenu ; dès qu'il est avéré qu'un homme est un 
scélérat, toutes nos sympathies lui sont acquises. 
Voilà l'opinion. Vous comprenez qu'elle ne me tou- 
che guère. Je la méprise à ce point, que si, comme 
j'ose l'espérer encore, Albert n'est pas relâché, c'est 
moi, entendez-vous, qui serai son défenseur. Oui, je 
le disais tantôt à mon père, au comte de Commarin, 
je serai son avocat et je le sauverai. 

Volontiers le bonhomme eût sauté au cou de Noël. 
Il mourait d'envie de lui dire : « Nous serons deux 
pour le sauver. » 11 se contint. L'avocat, après un 
aveu, ne le mépriserait-il pas? 11 se promit pourtant 
de se dévoiler, si cela devenait nécessaire et si les af- 
faires d'Albert prenaient une plus fâcheuse tournure. 
Pour le moment, il se contenta d'approuver de toutes 
ses forces son jeune ami. 

— Bravo ! mon enfant, fit-il, voilà qui est d'un 
noble cœur. J'avais craint d3 vous voir gâté par les 
richesses et les grandeurs; réparation d'honneur. 
Vous resterez, je le sens, ce que vous étiez dans un 



l'affaire lerouge 413 

rang plus modeste. Mais, dites-moi, vous avez donc 
vu le comte votre père? 

Alors seulement Noël sembla remarquer les yeux 
de ïa sœur qui, allumés par la curiosité la plus pres- 
sai^ brillaient sous ses guimpes, comme des es- 
carboucles. D'un regard il l'indiqua au bonhomme. 

— Je l'ai vu, répondit-il, et tout est arrangé à ma 
satisfaction... Je vous dirai tout, en détail, plus tard, 
lorsque nous serons plus tranquilles. Devant ce lit, 
je rougis presque de mon bonheur... 

Force était au père Tabaret de se contenter de 
cette réponse et de cette promesse. 

Voyant qu'il n'apprendrait rien ce soir, il parla de 
s'aller mettre au lit, se déclarant rompu par suite 
de certaines courses qu'il avait été obligé de faire 
dans la journée. Noël n'insista pas pour le retenir. Il 
attendait, dit-il, le frère de madame Gerdy, qu'on 
était allé chercher plusieurs fois sans le rencontrer. 
11 était fort embarrassé, ajouta-t-il, de se trouver 
en présence de ce frère, il ne savait encore qu'elle 
conduite tenir. Fallait-il lui tout dire ! C'était aug- 
menter sa douleur. D'un autre côté, le silence impo- 
sait une comédie difficile. Le bonhomme fut d'avis 
que mieux valait se taire, quitte à tout expliquer 
plus tard. 

— Quel brave garçon que ce Noël ! murmurait le 
père Tabaret en gagnant le plus doucement possible 
son appartement. 

35* 



414 l'affaire lerouge 

Depnis plus de vingt-quatre heures il était absent 
de chez lui, et il s'attendait à une scène formidable 
de sa gouvernante. 

Manette, effectivement, était hors de ses gonds, 
ainsi qu'elle le déclara tout d'abord, et décidée à 
chercher une autre condition, si monsieur ne chan- 
geait pas de conduite. 

Toute la nuit elle avait été sur pied, dans des 
transes épouvantables, prêtant l'oreille aux moindres 
bruits de l'escalier, s'attendant à chaque minute à 
voir rapporter sur un brancard son maître assas- 
siné. Par un fait exprès, il y avait eu beaucoup de 
mouvement dans la maison. Elle avait vu descendre 
M. Gerdy peu de temps après Monsieur, elle l'avait 
aperçu remontant deux heures plus tard. Puis il 
était venu du monde, on était allé quérir le mé- 
decin. De telles émotions la tuaient, sans compter 
que son tempérament ne lui permettait pas de sup- 
porter des factions partielles. Ce que Manette ou- 
bliait, c'est que cette faction n'était ni pour son 
maître ni pour Noël, mais pour un pays à elle, un 
des beaux hommes de la garde de Paris, qui lui avait 
promis le mariage, et qu'elle avait attendu en vain, 
le traître ! 

Elle éclatait en reproches pendant qu'elle « faisait 
la couverture » de monsieur, trop franche, affirraait- 
elle, pour rien garder sur le cœur et pour rester 
bouche close lorsqu'il s'agissait des intérêts de Mou*» 



l'affaire lerouge 415 

Sieur, de sa santé et de sa réputation. Monsieur se 
taisait, n'étant pas en train d'argumenter; il baissait 
la te te sous la rafale, faisant le gros dos à la grêle. 
Mais dès cpe Manette eut achevé ses préparatifs, il 
la mit à la porte sans façon et donna un double tour 
à la serrure. 

11 s'agissait pour lui de dresser un nouveau plan 
de bataille et d'arrêter des mesures promptes et dé- 
cisives. Rapidement il analysa sa situation. S'était- 
il trompé dans ses investigations? Non. Ses calculs 
de probabilités étaient-ils erronés? Non. Il était parti 
d'un fait positif, le meurtre, il en avait reconnu les 
circonstances, ses prévisions s'étaient réalisées, il 
devait nécessairement arriver à us coupable tel qu'il 
l'avait prédit. Et ce coupable ne poKmt être le pré- 
venu de M. Daburon. Sa confiance en un axiome 
judiciaire l'avait abusé lorsqu'il avait désigné Al- 
bert. 

— Voilà, pensait-il, où conduisent les opinions re- 
çues et ces absurdes phrases toutes faites qui sont 
comme les jalons du chemin des imbéciles. Livré à 
mes inspirations, j'aurais creusé plus profondément 
cette cause, je ne me serais pas fié au hasard. La 
formule « Cherche à qui le crime profite » peut être 
aussi absu; de que juste. Les héritiers d'un homme 
assassiné ont en réalité tout le bénéfice du meurtre, 
tandis que l'assassin recueille tout au plus la montre 
et la bourse de la victime. Trois personnes avaient 



416 l'affaire lerougb 

intérêt à la mort de la veuve Lerouge : Albert, ma- 
dame Gerdy et le comte de Commarin. Il m'est dé- 
montré qu'Albert ne peut être coupable; ce n'est 
pas madame Gerdy, que l'annonce inopinée du crime 
de La Jonchère tue; reste le comte. Serait-ce lui? 
Alors, il n'a pas agi lui-même. Il a payé un miséra- 
ble, et un misérable de bonne compagnie, s'il vous 
plaît, portant fines bottes vernies d'un bon faiseur et 
fumant des trabucos avec un bout d'ambre. Ces gre- 
dins si bien mis manquent de nerf ordinairement. 
Ils filoutent, ils risquent des faux, ils n'assassinent 
pas. Admettons pourtant que le comte ait rencontré 
un lapin à poil. Il aurait tout au plus remplacé un 
complice par un autre plus dangereux. Ce serait 
idiot, et le comte est un maître homme. Donc il n'est 
pour rien dans l'affaire. Pour l'acquit de ma cons- 
cience, je verrai cependant de ce côté. 

Autre chose : la veuve Lerouge, qui changeait si 
bien les enfants en nourrice, pouvait fort bien ac- 
cepter quantité d'autres commissions périlleuses. Qui 
prouve qu'elle n'a point obligé d'autres personnes 
ayant aujourd'hui intérêt à s'en défaire? Il y a un 
secret, je brûle, mais je ne le tiens pas. Ce dont me 
voici sûr, c'est qu'elle n'a pas été assassinée pour 
empêcher Noël de rentrer dans ses droits. Elle a dû 
être capprimée pour quelque cause analogue, par 
un solide et éprouvé coquin ayant les mobiles que 
je soupçonnais à Albert. C'est dans ce sens que je 



l'affaire lerouge 417 

dois poursuivre. Et avant tout, il me faut la biogra« 
phie de cette obligeante veuve, et je l'aurai, car les 
renseignements demandés à son lieu de naissance 
seront probablement au parquet demain. 

Revenant alors à Albert, le père Tabaret pesait 
les charges qui s'élevaient contre ce jeune homme et 
évaluait les chances qui lui restaient. 

— Au chapitre des chances, murmurait-il, je ne 
vois que le hasard et moi, c'est-à-dire zéro pour le 
moment. Quant aux charges, elles sont innombra- 
bles. Cependant, ne nous montons pas la tète. C'est 
moi qui les ai amassées, je sais ce qu'elles valent. 
A la fois tout et rien. Que prouvent des indices, si 
frappants qu'ils soient, en ces circonstances où on 
doit se défier même du témoignage de ses sens ! Al- 
bert est victime de coïncidences inexplicables, mais 
un mot peut les expliquer. On en a vu bien d'autres ! 
C'était pis dans l'affaire de mon petit tailleur. A cinq 
heures il achète un couteau qu'il montre à dix de 
ses amis en disant : — c< Voilà pour ma femme, qui 
est une coquine et qui me trompe avec mes garçons.» 
Dans la soirée, les voisins entendent une dispute ter- 
rible entre les époux, des cris, des menaces, des tré- 
pignements, des coups, puis subitement tout se tait. 
Le lendemain, le tailleur avait disparu aê son domi- 
cile et on trouve la femme morte avec ce même cou- 
teau enfoncé jusqu'au manche entre les deux épaules. 
Eh bien ! ce n'était pas le mari qui l'y avait planté, 



418 L'AFFAIRE LEROUGB 

c'était ttn amant jaloux. Après cela, que croire? 
Albert, il est vrai, ne veut pas donner l'emploi de 
sa soirée. Ceci ne me regarde pas. La question pour 
moi n'est pas d'indiquer où il était mais de prouver 
qu'il n'était point à La Jonchère. Peut-être est-ce 
Gévrol qui est sur la bonne piste. Je le souhaite du 
plus pfvfond $ê mon cœur. Oui, Dieu veuille qu'il 
réussisse! Qu'il m'accable après des quolibets les 
plus blessants, ma vanité et ma sotte présomption 
ont bien mérité ce faible châtiment. Que ne donne- 
rais-je pas pour le savoir en liberté ! La moitié de 
ma fortune serait un mince sacrifice. Si j'allais 
échouer ! Si, après avoir fait le mal, ;Je me trouvais 
impuissant pour le bien!... 

Le père Tabaret se coucha, tout frissonnant de 
cette dernière pensée. 

Il s'endormit, et il eut un épouvantable cauche- 
mar. 

Perdu dans cette foule ignoble, qui, les jours où 
la société se venge, se presse sur la place de la Ro- 
quette, et se fait un spectacle des dernières convul- 
sions d'un condamné à mort, il assistait à l'exécution 
d'Albert. Il apercevait le malheureux, le^ mains liées 
derrière le dos, le col de sa chemise rabattu, gra- 
vissant appuyé sur un prêtre les roides degrés de 
l'échelle de Téchafaud. Il le voyait debout sur la 
plate-forme fatale, promenant son fier regard sur 
l'assemblée terrifiée. Bientôt les yeux du condamné 



l'affaire lerougb 419 

rencontraient les siens, et, ses cordes se brisant, il 
le désignait, lui, Tabaret, à la foule, en disant d'une 
voix forte : ce Celui-là est mon assassin! » Aussitôt 
une clameur immense s'élevait pour le maudire. Il 
voulait fuir, mais ses pieds étaient cloués au sol; il 
essayait de fermer au moins les yeux, il ne pouvait, 
une force inconnue et irrésistible le contraignait à 
regarder. Puis Albert s'écriait encore : « Je suis in- 
nocent, le coupable est... » Il prononçait un nom, 
la foule répétait ce nom, et il ne l'entendait pas, il lui 
était impossible de le retenir. Enfin la tête du con- 
damné tombait... 

Le bonhomme poussa un grand cri et s'éveilla 
trempé d'une sueur glacée. Il lui fallut un peu de 
temps pour se convaincre que rien n'était réel de ce 
qu'il venait de voir et d'entendre, et qu'il se trou- 
vait bien chez lui, dans son lit. Ce n'était qu'un rêve! 
Mais les rêves, parfois, sont, dit-on, des avertisse- 
ments du ciel. Son imagination était à ce point frap- 
pée, qu'il fit des efforts inouïs pour se rappeler le 
nom du coupable prononcé par Albert. N'y parve- 
nant pas, il se leva et ralluma sa bougie; l'obscurité 
lui faisait peur^ la nuit se peuplait de fantômes. Il 
n'était plus pour lui question de sommeil. Obsédé 
par ses inquiétudes, il s'accablait des plus fortes in- 
jures et se reprochait amèrement des occupations 
qui jusqu'alors avaient fait ses délices. Pauvve hu- 
manité 1 



420 l'affaire lerougb 

Il était fou à lier évidemment le jour où il s'était 
mis en tète d'aller chercher de l'ouvrage rue de 
Jérusalem. Belle et noble besogne, en vérité, pour 
un homme de son âge, bon bourgeois de Paris, ri- 
che et estimé de tous ! Et dire qu'il avait été fier de 
ses exploits, qu'il s'était glorifié de sa subtilité, qu'il 
avait vanté la finesse de son flair, qu'il tirait vanité 
de ce sobriquet ridicule de Tirauclair ! Vieil idiot ! 
qu'avait -il à gagner à ce métier de chien de 
chasse! Tous les désagréments du monde et le 
mépris de ses amis, sans compter le danger de 
contribuer à la condamnation d'un innocent. Com- 
ment n'avait-il pas été guéri par l' affaire du petit 
tailleur I 

Récapitulant les petites satisfactions obtenues dans 
le passé et les comparant aux angoisses actuelles, il 
se jurait qu'on ne l'y prendrait plus. Albert sauvé, 
il chercherait des distractions moins périlleuses et 
plus généralement appréciées. Il romprait des rela- 
tions dont il rougissait, et, ma foi ! la police et la jus- 
tice s'arrangeraient sans lui. 

Enfin, le jour qu'il attendait avec une fébrile im- 
patience parut. 

Pour user le temps, il s'habilla lentement, avec 
beaucoup de soin, s'efforçant d'ocAiper son esprit à 
des détails matériels, cherchant à se tromper sur 
l'heure, regardant vingt fois si sa pendule n'était pas 
arrêtée* 



l'affaire lerouge 421 

Malgré toutes ces lenteurs, il n'était pas huit 
heures lorsqu'il se fit annoncer chez le juge, le 
priant d'excuser en faveur de la gravité des mo- 
tifs une visite trop matinale pour n'être pas indis- 
crète. 

Les excuses étaient superflues. On ne dérangeait 
pas M. Daburon à huit heures du matin. Déjà il était 
à la besogne. Il reçut avec sa bienveillance habi- 
tuelle le vieux volontaire de la police, et même le 
plaisanta un peu de son exaltation de la veille. Qui 
donc lui aurait cru les nerfs si sensibles ! Sans doute 
la nuit avait porté conseil. Etait-il revenu à des idées 
plus saines, ou bien avait-il mis la main sur le vrai 
coupable? 

Ce ton léger, chez un magistrat qu'on accusait 
d'être grave jusqu'à la tristesse, navra le bonhomme. 
Ce persifflage ne cachait-il pas un parti pris de né- 
gliger tout ce qu'il pourrait dire? Il le crut, et c'est 
sans la moindre illusion qu'il commença son plai- 
doyer. 

Il y mit plus de calme, cette fois, mais aussi toute 
l'énergie d'une conviction réfléchie. Il s'était adres- 
sée au cœur, il parla à la raison. Mais, bien que le 
doute soit essentiellement contagieux, il ne réussit 
ni à ébranler ni à entamer le juge. Ses plus forts ar- 
guments s'émoussaient contre une conviction absolue 
comme des boulettes de mie de pain sur une cuirasse. 
Et il n'y avait à cela rien de surprenant. 

36 



422 l'affaire lerouge 

Le père Tabaret n'avait pour s'appuyer qu'une 
théorie subtile, des mots. M. Daburon possédait des 
témoignages palpables, des faits. Et telle était cette 
cause, que toutes les raisons invoquées par le bon- 
homme pour justifier Albert pouvaient se retourner 
contre lui et affirmer sa culpabilité. 

Un échec chez le juge entrait trop tfans les prévi- 
sions du père Tabaret pour qu'il en parût inquiet ou 
découragé. 

11 déclara que pour le moment il n'insisterait pas 
davantage; il avait pleine confiance dans les lumières 
et dans l'impartialité de monsieur le juge d'instruc- 
tion, il lui suffisait de l'avoir mis en garde contre des 
présomptions que lui-même, malheureusement, avait 
pris à tâche d'inspirer. 

Il allait, ajouta-t-il, s'occuper de recueillir de nou- 
veaux indices. On n'était qu'au début de l'instruction 
et on ignorait bien des choses, jusqu'au passé de la 
veuve Lerouge. Que de faits pouvaient se révéler ! 
Savait-on quel témoignage apporterait l'homme aux 
boucles d'oreilles poursuivi par Gévrol? Tout en en- 
rageant au fond, et en mourant d'envie d'injurier et 
de battre celui qu'intérieurement il qualifiait de 
« magistrat inepte, » le père Tabaret se faisait hum- 
ble et doux. C'est qu'il voulait rester au courant des 
démarches de l'instruction et $tre informé du résul- 
tat des interrogatoires à venir. Enfin, il termina en 
demandant la grâce de communiquer avec Albert; il 






l/AFFAIRE LEROUGB 423 

pensait que ses services avaient pu mériter cette fa- 
veur insigne. Il souhaitait l'entretenir sans témoins 
dix minutes seulement. 

M. Daburon rejeta cette prière. Il déclara que pour 
le moment le prévenu continuerait à rester au secret 
le plus absolu. 

En manière de consolation, il ajouta que dans trois 
ou quatre jours peut-être il serait possible de revenir 
sur cette décision, les motifs qui la déterminaient 
n'existant plus, 

— Votre refus m'est cruel, monsieur, dit le père 
Tabaret, cependant je le comprends et je m'incline. 

Ce fut sa seule plainte, et presque aussitôt il se 
retira craignant de ne plus rester maître de son irri- 
tation. 

Il sentait qu'outre l'immense bonheur de sauver 
un innocent compromis par son imprudence il éprou- 
verait une jouissance indicible à se venger de l'enté- 
xement du juge. 

— Trois ou quatre jours, murmurait-il, c'est-à- 
dire trois ou quatre siècles pour l'infortuné qui est 
en prison. Il en parle bien à l'aise le cher magistrat! 
Il faut que d'ici là j'aie fait éclater la vérité. 

Oui, trois ou quatre jours, M. Daburon n'en de- 
mandait pas davantage pour arracher un aveu à Al- 
bert, ou tout au moins pour le forcer à se départir 
de son système. 

Le malheur de la prévention était 4e »e pouvoir 



424 l'affaire lerouge 

produire aucun témoin ayant aperçu le prévenu dans 
la soirée du mardi gras. 

Une seule déposition en ce sens devait avoir une 
importance si capitale, que M. Daburon, dès que le 
père Tabaret l'eut laissé libre, tourna tous ses efforts 
de ce côté. 

11 pouvait espérer beaucoup encere ; on était seu- 
lement au samedi, le jour du meurtre était assez 
remarquable pour préciser les souvenirs, et on n'a- 
vait pas eu le temps de procéder à une enquête en 
règle. 

Cinq des plus habiles limiers de la brigade de sû- 
reté furent dirigés sur Bougival, munis de cartes 
photographiées d'Albert. Ils devaient battre tout le 
pays entre Rueil et La Jonchère, chercher, s'infor- 
mer, interroger, se livrer aux plus exactes et aux 
plus minutieuses investigations. Les photographies 
facilitaient singulièrement leur tache. Ils avaient or- 
dre de les montrer partout et à tous et même d'en 
laisser une douzaine dans le pays, puisqu'on en pos- 
sédait une assez grande quantité. Il était impossible 
que par une soirée où il y a tant de monde dehors 
personne n'eût rencontré l'original du portrait, soit 
à la gare de Rueil, soit enfin sur un des chemins qui 
conduisent à La Jonchère, la grande route et le sen- 
tier du bord de l'eau. 

Ces dispositions arrêtées, le juge d'instruction se 
rendit au palais et envoya chercher son prévenu > 



l'affaire lerouge 425 

Déjà, dans la matinée, il avait reçu un rapport 
reformant heure par heure des faits, gestes et dires 
du prisonnier habilement espionné. Rien en lui, dé- 
clarait le compte-rendu, ne décelait le coupable. Ii 
avait paru fort triste, mais non accablé. Il n'avait 
point crié, ni menacé, ni maudit la justice, ni même 
parlé d'erreur fatale. Après avoir mangé légèrement, 
il s'était approché de la fenêtre de sa cellule et y 
était resté appuyé plus d'une grande heure. En- 
suite il s'était couché et avait paru dormir paisible- 
ment. 

— Quelle organisation de fer! pensa M. Daburon, 
quand le prévenu entra dans son cabinet. 

C'est qu'Albert n'avait plus rien du malheureux 
qui, la veille, étourdi par la multiplicité des charges, 
surpris par la rapidité des coups, se débattait sous 
le regard du juge d'instruction et semblait près de 
défaillir. Innocent ou coupable, son parti était pris. 
Sa physionomie ne laissait aucun doute à cet égard. 
Ses yeux exprimaient bien cette résolution froide 
d'un sacrifice librement consenti, et une certaine 
hauteur qu'on pouvait prendre pour du dédain, mais 
qu'expliquait un généreux ressentiment de l'injure. 
En lui on retrouvait l'homme sûr de lui que le mal- 
heur fait chanceler, qu'il ne renverse pas, 

À cette contenance, le juge comprit qu'il devait 
changer ses batteries. Il reconnaissait une de ces na- 
tures que l'attaque provoque à la résistance et que 

36* 



426 l'affaire lerougb 

la menace affermit. Renonçant à l'effrayer, il essaya 
de l'attendrir. C'est une tactique banale, mais qui 
réussit toujours, comme au théâtre certains effets 
larmoyants. Le coupable qui a bandé son énergie 
pour soutenir le choc de l'intimidation, se trouve 
sans force contre les patelinages d'une indulgence 
d'autant plis grande qu'elle est moins sincère. Or, 
l'attendrissement était le triomphe de M. Daburon. 
Que d'aveux il avait su soutirer avec quelques 
pleurs ! Pas un comme lui ne savait pincer ces vieilles 
cordes qui vibrent encore dans les cœurs les plus 
pourris, l'honneur, l'amour, la famille. 

Pour Albert, il devint doux et bienveillant, tout 
ému de la compassion la plus vive. Infortuné l com- 
bien il devait souffrir, lui dont la vie entière avait 
été comme un long enchantement! Que de ruines 
tout à coup autour de lui! Qui donc aurait pu pré- 
voir cela, autrefois, lorsqu'il était l'espérance unique 
d'une opulente et illustre maison? Évoquant le passé, 
le juge s'arrêtait à ces réminiscences si touchantes 
de la première jeunesse et remuait les cendres de 
toutes les affections éteintes. Usant et abusant de ce 
qu'il savait de la vie du prévenu, il le martyrisait 
par les plus douloureuses allusions à Claire. Com- 
ment s' obstinait-il à porter seul son iirjnênse infor- 
tune, n^ avait-il donc en ce monde une personne qui 
s'estimerait heureuse de l'adoucir? Pourquoi ce si«* 
teace farouche? Ne devait-il pas se hâter de rassurer 



l'affaire ierougs 427 

celle dont la vie était suspendue à la sienne? Que 
fallait-il pour cela ? Un mot. Alors il serait, sinou 
libre, de moins rendu au monde, la prison devien- 
drait un séjour habitable, plus de secret, ses amis 
le visiteraient, il recevrait qui bon lui semble- 
rait. 

Ce n'était plus le juge qui parlait, c'était un père 
|ui pour son enfant garde quand même au fond de 
; on cœur des trésors d'indulgence. 

M. Daburon fit plus encore. Il voulut, pour un mo- 
ment, se supposer à la place d'Albert. Qu'aurait-il 
fait après la terrible révélation? C'est à peine s'il 
osait s'interroger. Il comprenait le meurtre de la 
veuve Lerouge, il se l'expliquait, il l'excusait pres- 
que. Autre traquenard. C'était certes un crime énor- 
me, mais qui ne révoltait ni la conscience ni la rai- 
son. C'était un de ces crimes que la société peut, 
sinon oublier, du moins pardonner jusqu'à un cer- 
tain point, parce que le mobile n'a rien de honteux. 
Quel tribunal ne trouverait des circonstances pour 
une heure de délire si compréhensible? Puis, le pre- 
mier ^ le plus grand coupable n'était-il pas le comte 
de Commarin? N'était-ce pas lui dont la folie avait 
préparé ce terrible dénoûment? Son fils était vic- 
time de la fatalité, et il fallait surtout le plain- 
dre. 

Sur ce texte, M. Daburon parla longtemps, cher- 
chant les choses les plus propres, selon lui, à amollir 



428 L'AFFAIRE LER0UGE 

le cœur endurci d'un assassin. Et toujours la conclu* 
sion était qu'il serait sage d'avouer. Mais il pro- 
digua sa rhétorique absolument comme le père Ta- 
baret avait prodigué la sienne, en pure perte. Albert 
ne paraissait aucunement touché, ses réponses étaient 
d'un laconisme extrême. Il commença et finit de 
même que la première fois en protestant de son in- 
nocence. 

Une épreuve qu'on a vu souvent donner des résul- 
tats restait à tenter. 

Dans cette même journée du samedi, Albert fut 
mis en présence du cadavre de la veuve Lerouge. Il 
parut impressionné par ce lugubre spectacle, mais 
non plus que le premier venu forcé de contempler la 
victime d'un assassinat quatre jours après le crime. 
Un des assistants ayant dit : 

— Ah ! si elle pouvait parler ! 
Il répondit : 

— Ce serait un grand bonheur pour moi. 
Depuis le matin, M. Daburon n'avait pas obtenu 

le moindre avantage. Il en était à s'avouer Tin- 
succès de sa comédie, et voilà que cette dernière 
tentative échouait. L'impassible résignation du pré- 
venu mit le comble à l'exaspération de cet homme 
si sûr de son fait. Son dépit fut visible pour tous, 
lorsque, quittant subitement son patelinage, il donna 
durement l'ordre de reconduire le nrévenu en uri- 
son> 



L'AFFAIRE LEROUGE 42S 

— Je saurai bien le contraindre à avouer! gron- 
dait-il entre ses dents. 

Peut-être regrettait - il ces gentils instruments 
d'instruction du moyen âge, qui faisaient dire au 
prévenu tout ce qu'on voulait. Jamais, pensait-il, 
on n'avait rencontré de coupable de cette trempe. 
Que pouvait - il raisonnablement attendre de son 
système de dénégation à outrance ? Cette obsti- 
nation, absurde en présence de preuves acquises, 
agaçait le juge jusqu'à la fureur. Albert confessant 
son crime l'aurait trouvé disposé à la commisse- 
ration ; le niant, il se heurtait à un implacable en- 
nemi. 

C'est que la fausseté de la situation dominait et 
aveuglait ce magistrat si naturellement bon et géné- 
reux. Après avoir souhaité Albert innocent, il le 
voulait absolument coupable à cette heure. Et cela 
pour cent raisons qu'il était impuissant à analyser. 
Il se souvenait trop d'avoir eu le vicomte de Com- 
marin pour rival et d'avoir failli l'assassiner. Ne s'é- 
tait-il pas repenti jusqu'au remords d'avoir signé le 
mandat d'arrestation et d'être resté chargé de l'ins- 
truction? L'incompréhensible revirement de Tabaret 
était encore un grief. 

Tous ces motifs réunis inspiraient à M. Daburon 
une animosïtè névreuse et le poussaient dans la voie 
où il s'était engagé. Désormais c'était moins la preuve 
de la culpabilité d'Albert qu'il poursuivait que la 



430 l'affaire lerougk 

justification de sa conduite à lui, juge. L'affaire s'en* 
venimait comme une question personnelle. 

En effet, le prévenu innocent, il devenait inexcu- 
sable à ses propres yeux. Et à mesure qu'il se faisait 
des reproches plus vifs, et que grandissait le senti- 
ment de ses torts, il était plus disposé à tout tenter 
pour convaincre cet ancien rival, à abuser même de 
son pouvoir. La logique des événements l'entraînait. 
Il semblait que son honneur même fût en jeu, et il 
déployait une activité passionnée qu'on ne lui avait 
jamais vue pour aucune autre instruction. 

Toute la journée du dimanche, M. Daburon la 
passa à écouter les rapports des agents à Bougival. 

Ils s'étaient donné, affirmaient-ils, beaucoup de 
mal ; pourtant ils ne rapportaient aucun renseigne- 
ment nouveau. 

Ils avaient bien ouï parler d'une femme qui pré- 
tendait, disait-on, avoir vu l'assassin sortir de chez 
la veuve Lerouge ; mais cette femme, personne n'a- 
vait pu la leur désigner positivement ni leur dire 
son nom. 

Mais tous croyaient de leur devoir d'apprendre au 
juge qu'une enquête se poursuivait en même temps 
que la leur. Elle était dirigée par le père Tabaret, 
qui parcourait le pays en tout sens dans un cabriolet 
attelé d'un cneval très-rapide. Il avait dû agir avec 
une furieuse promptitude, car partout où ils s'étaient 
présentés on l'avait déià vu. Il paraissait avoir sous ms 



l'affaire LEIU/UGB 431 

ordres une douzaine d'hommes dont quatre au moins 
appartenaient pour sûr à la rue de Jérusalem. Tous 
les agents l'avaient rencontré, et il avait parlé à tous. 
A l'un il avait dit : 

— Comment diable montrez- vous ainsi cette pho- 
tographie? Dans quatre jours vous allez être accablé 
de témoins qui, pour gagner trois francs, vous dé- 
peindront à qui mieux mieux votre portrait. 

Il avait appelé un autre agent sur la grand'route 
et s'était moqué de lui. 

— Vous êtes naïf, lui avait-il crié, de chercher 
un homme qui se cache sur le chemin de tout le 
inonde : regardez donc à côté, et vous trouve- 
rez. 

Enfin, il en avait accosté deux qui se trouvaient 
ensemble dans un café de Bougival et il les avait pria 
à part» 

— Je le tiens, leur avait-il dit. Le gars est fin, iî 
est venu par Chatou. Trois personnes l'ont vu, deux 
facteurs du chemin de fer et une troisième personne 
dont le témoignage sera décisif, car elle lui a parlé. 
Il fumait, 

M. Daburon entra dans une telle colère contre le 
père Tabaret que, sur-le-champ, il partit pour Bou- 
gival, bien décidé à ramener à Paris le trop zélé 
bonhomme, se réservant, en outre, de lui faire plus 
tard acjàner sur les doigts par qui de droit. Ce voyage 
fut inutile, Tabaret > le cabriolet, le cheval rapide et 



432 l'affaire lerouob 

les douze hommes avaient disparu ou du moins fu- 
rent introuvables. 

En rentrant chez lui, très-fatigué et aussi mécon- 
tent que possible, le juge d'instruction trouva cette 
dépêche du chef de la brigade de sûreté; elle disait 
beaucoup en peu de mots : 

Rouen, dimanche. 

Vhomme est trouvé. Ce soir, partons pour Parût 
Témoignage précieux* 

Gévroi. 



XVI 



Le lundi matin, dès neuf heures, M. Daburorc 88 
disposait à partir pour le Palais, où il comptait trou- 
ver Gévrol et son homme et peut-être le père Ta- 
baret. 

Ses préparatifs étaient presque terminés lorsque 
son domestique vint le prévenir qu'une jeune dame, 
accompagnée d'une femme plus âgée, demandait à 
lui parler. 

Elle n'avait pas voulu donner son nom , disant 
qu'elle ne le déclinerait que si cela était absolument 
indispensable pour être reçue. 

— Faites entrer, répondit le juge. 

11 pensait que ce devait être quelque parente de 
îfua des prévenus dont il instruisait l'affaire lorsque 

37 



438 L'AFFAIRE LEROUGB 

prononcer les paroles dont le souffle pareil à un tour- 
billon allait renverser le fragile édifice du bonheur 
de cette jeune ^lle. Lui humilié, lui dédaigné, il al- 
lait avoir sa revanche et il n'éprouvait pas le plus 
léger tressaillement d'une honteuse mais trop expli- 
cable satisfaction. 

— Et si je vous disais, mademoiselle, commençâ- 
t-il que M. Albert n'est pas innocent ! 

Elle se leva à demi, protestant du geste. Il pour» 
suivit : 

— Si je vous disais qu'il est coupable? 

— Oh ! monsieur, interrompit Glaire, vous ne le 
pensez pas ! 

— Je le pense, mademoiselle, prononça le magis- 
trat d'une voix triste, et j'ajouterai que j'en ai la 
certitude morale. 

Glaire regardait le juge d'instruction d'un air de 
stupeur profonde. Était-ce bien lui qui parlait ainsi? 
Entendait-elle bien? Comprenait-elle? Certes, elle en 
doutait. Répondait-il sérieusement? Ne l'abusait-il 
pas par un jeu indigne et cruel? Elle se le deman- 
dait avec une sorte d'égarement, car tout lui parais- 
sait possible, probable, plutôt crue ce qu'il disait. 

Lui n'osant lever les yeux, continuait d'un ton qui 
exprimait la plus sincère pitié. 

— Je souffre cruellement pour vous , mademoi- 
selle, en ce moment. Pourtant, j'aurai le désolant 
eourage de vous dire la vérité, et vous celui de Yen 



t AFFAIRE LEROUGB 439 

tendre, Mieux vaut que vous appreniez tout de la 
bouche d'un ami. Rassemblez donc toute votre éner- 
gie, affermissez votre âme si noble contre le plus 
horrible malheur. Non, il n'y a pas de malentendu, 
non, la justice ne se trompe pas. M. le vicomte de 
Commarin est accusé d'un assassinat, et tout, m'en- 
tendez-vous, tout prouve qu'il l'a commis. 

Gomme un médecin qui verse goutte à goutte un 
breuvage dangereux, M. Daburon avait prononcé, 
lentement, mot à mot, cette dernière phrase. Il épiait 
de l'œil les conséquences, prêt à s'arrêter si l'effet en 
était trop fort. Il ne supposait pas que cette jeune fille, 
craintive à l'excès, d'une sensibilité presque maladive, 
pût écouter sans faiblir une pareille révélation. Il 
s'attendait à une explosion de désespoir, à des lar- 
mes, à des cris déchirants. Peut-être s'évanouirait- 
elle, et il setenait prêt à appeler la bonne Schmidt. 

Il se trompait. Claire se leva comme mue par un 
ressort, admirable d'énergie et de vaillance. La 
flamme de l'indignation empourprait sa joue et avait 
séché ses larmes. 

— C'est faux ! s'écria-t-elle, et ceux qui disent cela 
en ont menti. Il ne peut pas, non, il ne peut pas être 
un assassin. Il serait là, monsieur, et lui-même ïr me 
dirait : ce C'est vrai, » que je refuserais de le croire, 1 
ie crierais encore : C'est faux!.., 

— Il n'a pas encore avoué, eôntmua le juge, mais 
il avouera. Et quand même!,.. Il y a plus de preu* 



440 l'affaire lerouge 

ves qu'il n'en faut pour le faire condamner. Les 
charges qui s'élèvent contre lui sont aussi impossi- 
bles à nier que le jour qui nous éclaire. 

— Eh bien ! moi, interrompit mademoiselle d'Ar- 
lange d'une voix où vibrait toute son âme, je vous 
affirme, je vous répète que la justice se trompe. 
Oui, insista-t-elle en surprenant un geste de dénéga- 
tion du juge, oui, il est innocent. J'en serais sûre et 
je le proclamerais alors même que toute la terre se 
lèverait pour l'accuser avec vous. Ne voyez-vous 
donc pas que je le connais mieux qu'il ne peut se 
connaître lui-même, que ma foi en lui est absolue 
comme celle que j'ai en Dieu, que je douterais de 
moi avant de douter de lui !... 

Le juge d'instruction essaya timidement une ob- 
jection, Claire lui coupa la parole. 

— Faut-il donc, monsieur, dit-elle, que pour vous 
convaincre j'oublie que je suis une jeune fille, et que 
ce n'est pas à ma mère que je parle, mais à un 
homme I Pour lui je le ferai. Il y a quatre ans, mon- 
sieur, que nous nous aimons et que nous nous le 
sommes dit. Depuis ce temps, je ne lui ai pas dissi- 
mulé une seule de mes pensées, il ne m'a pas caché 
une des siennes. Depuis quatre ans,, nous n'avons 
pas eu l'un pour l'autre de secret; il vivait en moi 
comme je vivais en lui. Seule, je puis dire combien 
il est digne d'être aimé. Seule je sais tout ce qu'il y a 
de grandeur d'âme, de noblesse de pensée, de gêné- 



l'affaire lerouge 441 

rosité de sentiments, en celui que vous faites si faci- 
lement un assassin. Et je l'ai vu bien malheureux 
cependant, lorsque tout le monde enviait son sort. 
11 est, comme moi, seul en ce monde ; son père ne 
Ta jamais aimé. Appuyés l'un sur l'autre, nous avons 
traversé de tristes jours. Et c'est à cette heure que 
nos épreuves finissent qu'il serait devenu criminel ! 
Pourquoi, dites-le moi, pourquoi?... 

— Ni le nom, ni la fortune du comte de Comma- 
rin ne lui appartenaient, mademoiselle, et il l'a su 
tout à coup. Seule, une vieille femme pouvait le dire. 
Pour garder sa situation, il l'a tuée. 

— Quelle infamie 1 s'écria la jeune Me, quelle ca- 
lomnie honteuse et maladroite! Je la sais, monsieur, 
cette histoire de grandeur écroulée ; lui-même est 
venu me l'apprendre. C'est vrai, depuis trois jours 
ce malheur l'accablait. Mais, s'il était consterné, 
c'était pour moi bien plus que pour lui. Il se désolait 
en pensant que peut-être je serais affligée quand il 
m'avouerait qu'il ne pouvait plus me donner tout ce 
que rêvait son amour. Moi affligée ! Eh ! que me font 
ce grand nom et cette fortune immense ! Je leur ai 
dû le seul malheur que je connaisse. Est-ce donc 
pour cela que je l'aime! Voilà ce que j'ai répondu. 
Et lui 5 si triste, il a aussitôt recouvré sa gaîté. Il m'a 
remerciée en disant : « Vous m'aimez, le reste n'est 
plus ^ien. » àe lui ai fait alors une querelle jour 
avoir douté de moi, Et après cela il serait allé as- 



442 l'àfïaire le rouge 

sassiner lâchement une vieille femme ! Yous n'ose- 
riez le répéter. 

Mademoiselle d'Arlange s'arrêta, un sourire de 
victoire sur les lèvres. Il signifiait, ce sourire : « En- 
fin, je l'emporte, vous êtes vaincu, à tout ce que je 
viens de vous dire, que répondre? » 

Le juge d'instruction ne laissa pas longtemps cette 
riante illusion à la malheureuse enfant. Il ne s'aper- 
cevait pas de ce que son insistance avait de cruel et 
de choquant. Toujours la même idée! Persuader 
Claire, c'était justifier sa conduite ! 

— Vous ne savez pas, mademoiselle , reprit-il, 
quels vertiges peuvent faire chanceler la raison d'un 
honnête homme. C'est à l'instant où une chose nous 
échappe que nous comprenons bien l'immensité de 
sa perte. Dieu me préserve de douter de ce que vous 
me dites ! mais représentez-vous la grandeur de la 
catastrophe qui frappait M. de Commarin. Savez- 
vous si, en vous quittant, il n'a pas été pris du dé- 
sespoir, et à quelles extrémités il l'a conduit ! Il peut 
avoir eu une heure d'égarement et agir sans la con- 
science de son action. Peut-être est-ce ainsi qu'il faut 
expliquer le crime. 

Le visage de mademoiselle d'Arlange se couvrit 
d'une pâleur mortelle et exprima la plus profonde 
terreur. Le juge put croire que le doute effleurait 
enfin ses nobles et pures croyances. 

— Il aurait donc été fou ! murmura-t-elle. 



l'affaire lerougë 443 

■*■ Peut-être, répondit le juge, et cependant les 
circonstances du crime dénotent une savante prémé- 
ditation. Croyez-moi donc , mademoiselle, doutez. 
Attendez en priant l'issue de cette affreuse affaire. 
Écoutez ma voix,- c'est celle d'un ami. Jadis vous 
avez eu en moi la confiance qu'une fille accorde à 
son père, vous me l'avez dit : ne repoussez pas mes 
conseils. Garûôz le silence, attendez. Cachez à tous 
votre légitime douleur, vous pourriez plus tard vous 
repentir de l'avoir laissée éclater. Jeune, sans expé- 
rience, sans guide, sans mère, hélas ! vous avez ma* 
placé vos premières affections... 

— Non, monsieur, non, balbutia Claire. Ah! ajou- 
ta-t-eile, vous parlez comme le monde, ce monde 
prudent et égoïste que je méprise et que je hais. 

— Pauvre enfant! continua M. Daburon, impi- 
toyable avec sa compassion, malheureuse jeune fille ! 
Voici votre première déception. On n'en saurait ima- 
giner de plus terrible, peu de femmes sauraient l'ac- 
cepter. Mais vous êtes jeune, vous êtes vaillante, 
votre vie ne sera point brisée. Plus tard, vous aurez 
horreur du crime. Il n'est pas, je le sais par moi- 
même, de blessure que le temps ne cicatrice. 

Claire avait beau prêter toute son attention aux 
paroles du juge, elles arrivaient à son esprit comme 
un bruit confus, et le sens lui en échappait. 

— ,je ne vous comprends plus, monsieur, inter- 
rompit-elle, quel conseil me donnez-vous donc? 



444 l'affaire lerougë 

— Le seul que dicte la raison et que me puisse 
inspirer mon affection pour vous, mademoiselle. Je 
vous parle en frère tendre et dévoué. Je vous dis : 
Courage, Claire, résignez-vous au plus douloureux, 
au plus immense sacrifice que puisse exiger l'honneur 
d'une jeune fille. Pleurez, oui, pleurez votre amour 
profané, mais renoncez-y. Priez Dieu qu'il vous en- 
voie l'oubli. Celui que vous avez aimé n'est plus di- 
gne de vous. 

Le juge s'arrêta un peu effrayé. Mademoiselle d'Ar- 
lange était devenue livide. 

Mais, si le corps ployait, l'âme tenait bon encore. 

— Vous disiez tout à l'heure, murmura-t-elle, qu'il 
n'a pu commettre ce forfait que dans un moment 
d'égarement, dans un accès de folie. 

— Oui, cela est admissible. 

— Mais alors, monsieur, n'ayant su ce qu'il faisait, 
il ne serait pas coupable. 

Le juge d'instruction oublia certaine question in- 
quiétante qu'il se posait un matin, dans son lit, après 
sa maladie. 

— Ni la justice, ni la société, mademoiselle, ré- 
pondit-il, ne peuvent apprécier cela. A Dieu seul, 
qui voit au fond des cœurs, il appartient de juger, de 
décider ces questions qui passent l'entendement hu- 
main. Poui- nous, M. de Commarin est criminel. Il 
se peut qu'en raison de certaines considérations on 
adoucisse le châtiment, l'effet moral sera le même. 



l'affaire lerouge 445 

R se peut qu'on l'acquitte, et je le désire sans l'es- 
pérer, il n'en restera pas moins indigne. Toujours il 
gardera la flétrissure, la tache du sang lâchement 
versé. Résignez-vous donc. 

Mademoiselle d'Arlange arrêta le magistrat d'un 
regard qu'enflammait le plus vif ressentiment. 

— C'est-à-dire, s'écria-t-elle, que vous me con- 
seillez de l'abandonner à son malheur. Tout le monde 
va s'éloigner de lui et votre prudence m'engage à 
faire comme tout le monde, Les amis agissent ainsi, 
m'a-t-on dit, quand un de leurs amis est tombé, les 
femmes non. Regardez autour de vous; si humilié, 
si malheureux, si déchu que soit un homme, près de 
lui vous trouverez la femme qui soutient et console. 
Quand le dernier des amis s'est enfui courageuse- 
ment, quand le dernier des parents s'est retiré, la 
femme reste. 

Le juge regrettait de s'être laissé entraîner un peu 
loin peut-être : l'exaltation de Glaire l'effrayait. Il 
essaya, mais en vain, de l'interrompre. 

— Je puis être timide, continuait-elle avec une 
énergie croissante, je ne suis pas lâche. J'ai choisi 
Albert entre tous, librement; quoi qu'il advienne, je 
ne le renierai pas. Non, jamais je ne dirai : « Je ne 
connais pas cet homme. » Il m'aurait donné la moi- 
tié de ses prospérités et de sa gloire, je prendrai, 
qu'il le veuille ou non, la moitié de sa honte et de 
ses malheurs I A deux, le fardeau sera moins lourd. 

38 



446 l'affaire leroùgb 

Frappez; je me serrerai si fortement contre lui que 
pas im coup ne l'atteindra sans m' atteindre moi- 
même. Vous qui me conseillez l'oubli, enseignez- 
moi donc où le trouver! Moi l'oublier! Est-ce que je 
le pourrais, quand je le voudrais? Mais je ne le veux 
pas. Je l'aime; il n'est pas plus en mon pouvoir de 
cesser de l'aimer que d'arrêter par le seul effort de 
ma volonté les battements de mon cœur. Il est pri- 
sonnier, accusé d'un assassinat, soit : je l'aime. Il 
est coupable! qu'importe? je l'aime. Vous le con- 
damnerez, vous le flétrirez : flétri et condamné, je 
l'aimerai encore. Vous l'enverrez au bagne, p i'v 
suivrai, et au bagne, sous la livrée des forçats, je 
l'aimerai toujours. Qu'il roule au fond de l'abîme, 
j'y roulerai avec lui. Ma vie est à lui, qu'il en dis* 
pose. Non, rien ne me séparera de lui, rien que la 
mort, et, s'il faut qu'il monte sur l'échafaud, je 
mourrai, je le sens bien, du coup qui le frap- 
pera. 

M. Daburon avait caché son visage entre ses mains, 
il ne voulait pas que Claire pût y suivre la trace des 
émotions qui le remuaient. 

— Comme elle l'aime ! se disait -il, comme elle 
l'aime ! 

Il était certes a mille lieues de la situation pré- 
sente. Son esprit s'abîmait dans les plus noires ré- 
flexions. Tous les aiguillons de la jalousie le déchi- 
raient. 



L AFFAIRE LEROUGE 447 

Quels ne seraient pas ses transports, s'il était 
l'objet d'une passion irrésistible comme celle qui 
éclatai* devant lui ! Que ne donnerait-il pas en re- 
tour ! Il avait, lui aussi, une âme jeune et ardente, 
une soif brûlante de tendresse. Qui s'en était inquié- 
té? Il avait été estimé, respecté, craint peut-être, 
non aimé, et il ne le serait jamais. N'en était-il donc 
pas digne ! Pourquoi tant d'hommes traversent-ils la 
vie déshérités d'amour, tandis que d'autres, les êtres 
les plus vils, parfois, semblent posséder un mysté- 
rieux pouvoir qui charme, séduit, entraîne, qui ins- 
pire ces sentiments aveugles et furieux qui, pour 
s'affirmer, vont au-devant du sacrifice et l'appellent? 
Les femmes n'ont-elles donc ni raison ni discerne- 
ment? 

Le silence de mademoiselle d'Arlange ramena le 
juge à la réalité. 

Il leva les yeux sur elle. Brisée par la violence de 
son exaltation, elle était retombée sur son fauteuil 
et respirait avec tant de difficulté que M. Daburon 
crut qu'elle se trouvait mal. Il allongea vivement la 
main vers le timbre placé sur son bureau pour de- 
mander du secours. Mais, si prompt qu'eût été son 
mouvement' Claire le prévint et l'arrêta, 

— Que voulez-vous faire? demanda-t-elle. 

— Vous me paraissiez si souffrante^ balbutia-t-îl f 
que je voulais.,. 

— Ce n'est rien, monsieur, répondit-elle. On me 



448 l'affaire lerouge 

croirait faible à me voir, il n'en est rien; je suis 
forte, sachez-le bien, très-forte* Il est vrai que je 
souffre comme je n'imaginais pas qu'on pût souffrir. 
C'est qu'il est cruel pour une jeune filKde faire vio- 
lence à toutes ses pudeurs. Vous devez être content, 
monsieur, j'ai déchiré tous les voiles et vous avez pu 
lire jusqu'au fond de mon cœur. Je ne le regrette 
pourtant pas, c'était pour lui. Ce dont je me repens, 
c'est de m'ètre abaissée jusqu'à le défendre. Votre 
assurance m'avait éblouie. Il me pardonnera cette 
offense à son caractère. On ne défend pas un homme 
comme lui, on prouve son innocence. Dieu aidant, 
je la prouverai. 

Mademoiselle d'Arlange se leva à demi comme 
pour se retirer, monsieur Daburon la retint d'un 
signe. 

Dans son aberration, il pensait qu'il serait mal à 
lui de laisser à cette pauvre j eune fille l'ombre d'une 
illusion. Ayant tant fait que de commencer, il se 
persuadait que son devoir lui commandait d'aller 
jusqu'au bout. Il se disait de bonne foi qu'ainsi il 
sauvait Claire d'elle-même et lui épargnait pour l'a- 
venir de cuisants regrets. Le chirurgien qui a com- 
mencé une opération terrible ne la laisse pas ina- 
chevée parce que le malade se débat, souffre et 
cri. 

— Il est pénible, mademoiselle, commença-t-iL 

Claire ne le laissa pas achever. 



l'affaire lerougb 449 

— 11 suffit, monsieur, dit-elle, tout ce que vous 
pouvez dire encore est inutile. Je respecte votre 
malheureuse conviction, je vous demande en retour 
quelques égards pour la mienne. Si vous étiez vrai- 
ment mon ami, je vous d ; rais : Aidez-moi dans la 
tâche de salut à laquelle % vais me dévouer. Mais 
vous ne le voudriez pas, sans doute. 

Il était dit que Claire ferait tout pour irriter le 
malheureux magistrat. Voici maintenant que sa pas- 
sion arrivait à s'exprimer comme la logique du père 
Tabaret. Les femmes n'analysent ni ne raisonnent, 
elles sentent et croient. Au lieu de discuter, elles af- 
firment. De là, peut-être, leur supériorité. Pour 
Claire, monsieur Daburon ne sentait pas comme 
elle devenait son ennemie, et elle le traitait comme 
tel. 

Le juge d'instruction ressentit vivement l'injure. 
Tiraillé par les scrupules d'une conscience étroite 
d'un côté, par ses convictions de l'autre, ballotté 
entre le devoir et la passion, entortillé dans le har- 
nais de sa profession, il était incapable de la réflexion 
la plus simple. Il agissait depuis trois jours comme 
un enfant qui s'entête dans sa sottise. Pourquoi cette 
obstination à ne pas convenir qu'Albert pouvait être 
innocent? Les investigations dans tous les cas arri- 
vaient au même but. Lui, toujours favorable aux 
prévenus, il n'admettait pas la possibilité d'une er- 
reur à l'égard de celui-ci. 

m" 



450 l'affaire lerougb 

— Si vous connaissiez les preuves que j'ai entre 
les mains, mademoiselle, dit-il de ce ton froid qui 
annonce la détermination de ne pas se laisser aller 
à la colère, si je vous les exposais, vous n'espéreriez 
plus. 

— Parlez, monsieur, fit impérieusement Glaire. 

— Vous le voulez, mademoiselle ? soit. Je vous dé- 
taillerai, si vous l'exigez, toutes les charges recueil- 
lies par la justice, je vous appartiens entièrement, 
vous le savez. Mais à quoi bon énumérer ces pré- 
somptions ! Il en est une qui, à elle seule, est déci- 
sive. Le meurtre a été commis le soir du mardi-gras, 
et il est impossible au prévenu de déterminer l'em- 
ploi de cette soirée. Il est sorti, cependant, et 
il n'est rentré chez lui qu'à deux heures du matin, 
ses vêtements souillés et déchirés, ses gants érail- 
lés. 

— Oh ! assez, monsieur, assez ! interrompit Claire, 
dont les yeux rayonnèrent tout à coup de bonheur: 
C'était, dites-vous, le soir du mardi-gras? 

— Oui, mademoisselifc. 

— Ah ! j'en étais bien sûre, s'écria-t-elle avec Tac- 
eent du triomphe. Je vous disais bien, moi, qu'il ne 
pouvait è**e coupable! 

Elle joignit les mains, et au mouvement de ses lè- 
vres il fut facile de voir qu'elle priait. 

L'expression de la foi la plus vive, rencontrée par 
quelques peintres italiens, illuminait son beau vî-j 



l'affaire LEROUGë 4SI 

sage, pendant qu'elle rendait grâce à Dieu dai& l'ef- 
fusion de sa reconnaissance. 

Le magistrat était si décontenancé qu'il oubliait 
d'admirer. Il attendait une explication. 

— Eh bien! demanda-t-il, n'y tenant plus. 

— Monsieur, répondit Claire, si c'est là votre plus 
forte preuve, elle n'existe plus. Albert a passé près 
de moi toute la soirée que vous dites. 

— Près de vous? balbutia le juge. 

— Oui, avec moi, à l'hôtel. 

M. Daburon fut abasourdi. Rêvait-il? Les bras lui 
tombaient. 

— Quoi! interrogea-t-il, le vicomte était chez vous, 
votre grand'mère, votre gouvernante, vos domesti- 
ques l'ont vu, lui ont parlé ! 

— Non, monsieur. Il est venu et s'est retiré en se- 
cret. Il tenait à n'être vu de personne, il voulait se 
trouver seul avec moi. 

— Ah!... fit le juge avec un soupir de soulage- 
ment. 

Il signifiait, ce soupir : et Tout s'explique. C'était 
aussi par trop fort. Elle veut le sauver, au risque de 
compromettre sa réputation. Pauvre fille 1 Mais cette 
idée lui est-elle venue subitement. » 

Ce : a Ah ! » fut interprété bien différemment par 
mademoiselle d'Arlange. Elle pensa que monsieur 
Daburon s'étonnait qu'elle eût consenti à recevoir 
Albert» 



452 l'affaire lerougb 

— Votre surprise est une injme, monsieur, dit- 
elle. 

— Mademoiselle !... 

— Une fille de mon sang, monsieur, peut recevoir 
son fiancé sans danger, sans qu'il se passe rien dont 
elle puisse avoir à rougir. 

Elle disait cela, et en même temps elle était cra- 
moisie, de honte, de douleur et de colère. 
Elle se prenait à haïr M. Daburon. 

— Je n'ai point eu l'offensante pensée que vous 
croyez, mademoiselle, dit le magistrat. Je me de- 
mande seulement comment M. de Commarin est allé 
chez vous en cachette, lorsque son mariage prochain 
lui donnait le droit de s'y présenter ouvertement à 
toute heure. Je me demande encore comment dans 
cette visite il a pu mettre ses vêtements dans l'état 
où nous les avons trouvés. 

— C'est-à-dire, monsieur, reprit Claire avec amer- 
tume, que vous doutez de ma parole ! 

— Il est des circonstances, mademoiselle... 

— Vous m'accusez de mensonge, monsieur. Sachez 
que, si nous étions coupables, nous ne descendrions 
pas jusqu'à nous justifier. On ne nous verra jamais 
ni prier ni demander grâce. 

Le ton hautain et méchant de mademoiselle d'Ar- 
lange ne pouvait qu'indigner le juge. Comme elle le 
traitait ! Et cela parce qu'il ne consentait pas à pa- 
raître sa dupe. 



l'affaire lerouge 453 

— Avant tout, mademoiselle, répondit-il sévère- 
ment, je suis magistrat et j'ai un devoir à remplir- 
Un crime est commis, tout me dit que M. Albert de 
Commarin est coupable, je l'arrête. Je l'interroge et 
je relève contre lui des indices accablants. Vous ve- 
nez me dire qu'ils sont faux, cela ne suffit pas. 
Tant que vous vous êtes adressée à l'ami, vous m'a- 
vez trouvé bienveillant et attendri. Maintenant c'est 
au juge que vous parlez, et c'est le juge qui vous 
répond : Prouvez! 

— Ma parole, monsieur.*. 

— Prouvez!... 

Mademoiselle d'Arlange se leva lentement, atta- 
chant sur le juge un regard plein d'étonnement et 
de soupçons. 

— Seriez-vous donc heureux, monsieur, demandâ- 
t-elle, de trouver Albert coupable? Vous serait-il 
donc bien doux de le faire condamner? Auriez-vous 
de la haine contre cet accusé dont le sort est entre 
vos mains, monsieur le juge? C'est qu'on le dirait 
presque. Pouvez- vous répondre de votre impartia- 
lité? Certains souvenirs ne pèsent-ils pas lourde- 
ment dans votre balance? Est-il sûr que ce n'est pas 
un rival que vous poursuivez armé de la loi? 

— C'en est trop! murmurait le juge, c'en est 
trop! 

— Savez-vous, poursuivait Claire froidement, que 
notre situation est rare et périlleuse en ce moment? 



454 l'affaire leroug* 

Un jour, il m'en souvient, vous m'avez déclaré votre 
amour. Il m'a paru sincère et profond; il m'a tou- 
chée. J'ai dû le repousser parce que j'en aimais un 
autre, et je vous ai plaint. Voici maintenant que cet 
autre est accusé d'un assassinat, et c'est vous qui 
êtes son juge; et je me trouva moi, entre vous 
deux, vous priant pour lui. Accepter d'être juge, 
c'était consentir à être tout pour lui, et on dirait que 
vous êtes contre ! 

Chacune des phrases de Claire tombait sur le 
cœur de M. Daburon, comme des soufflets sur sa 
joue. 

Etait-ce bien elle qui parlait? D'où lui venait cette 
audace soudaine qui lui faisait rencontrer toutes ces 
paroles qui trouvaient un écho en lui? 

— Mademoiselle, dit-il, la douleur vous égare. 
A vous seule je puis pardonner ce que vous venez de 
dire. Votre ignorance des choses vous rend injuste. 
Vous pensez que le sort d'Albert dépend de mon 
bon plaisir, vous vous trompez. Me convaincre n'est 
rien, il faut encore persuader les autres. Que je vous 
croie, moi, c'est tout naturel, je vous connais. Mais 
les autres ajouteront -ils foi à votf© témoignage 
quand vous arriverez à eux avec un récit vrai, je le 
crois, très-vrai, mais enfin invraisemblable? 

Les larmes vinrent aux yeux de Claire. 

— Si je tous ai offensé injustement, monsieur, 1 
dit-elle, pardonnez-moi, le malheur rend mauvais* 



l'affaire lerougb 455 

— * Tous ne pouvez m'offenser, mademoiselle, 
reprit le magistrat, je vous l'ai dit, je vous appar- 
tiens. 

— Alors, monsieur, aidez -moi à prouver que 
ce que j'avance est exact. Je vais tout vous con- 
ter. 

M. Daburon était bien convaincu que Claire cher- 
chait à surprendre sa bonne foi. Cependant son assu- 
rance l'étonnait. 

Il se demandait quelle fable elle allait imagi- 
ner. 

— Monsieur, commença Claire, vous savez quels 
obstacles a rencontrés mon mariage avec Albert. 
M. de Commarin ne voulait pas de moi pour fille 
parce que je suis pauvie, je n'ai rien. Il a fallu à Al- 
bert une lutte de cinq années pour triompher des 
résistances de son père. Deux fois le comte a cédé, 
deux fois il est revenu sur une parole qui lui avait 
été, disait-il, extorquée. Enfin, il y a un mois, il a 
donné de son propre mouvement son consentement. 
Cependant ces hésitations, ces lenteurs, ces ruptures 
injurieuses, avaient profondément blessé ma grand' - 
mère. Vous savez son caractère susceptible; je dois 
reconnaître qu'en cette circonstance elle a eu raison. 
Bien que le jour du mariage fût fixé, la marquise 
déclara qu'elle ne me compromettrait, ni ne nous 
ridiculiserait davantage en paraissant se précipiter 
au-devant d'une alliance trop considérable pour qu'on 



456 t'AFFAIRE LEROUGfe 

ne nous ait pas souvent accusées d'ambition. Elle 
décida donc que, jusqu'à la publication des bans, 
Albert ne serait plus admis chez elle que tous les 
deux jours, deux heures seulement, dans l'après- 
midi et en sa présence. Nous n'avons pu la faire re- 
venir sur sa détermination. Telle était la situation 
lorsque le dimanche matin on me remit un mot 
d'Albert. Il me prévenait que des affaires graves 
l'empêcheraient de venir, bien que ce fût son jour. 
Qu'arrivait-il qui pût le retenir? J'appréhendai quel- 
que malheur. Le lendemain je l'attendais avec im- 
patience, avec angoisse, quand son valet de chambre 
apporta à Schmidt une lettre pour moi. Dans cette 
lettre, monsieur, Albert me conjurait de lui accorder 
un rendez-vous. Il fallait, me disait-il, qu'il me par- 
lât longuement, à moi seule, sans délai. Notre ave- 
nir, ajoutait-il, dépendait de cette entrevue. Il me 
laissait le choix du jour et de l'heure, me recomman- 
dant bien de ne me confier à personne. Je n'hésitai 
pas. Je lui répondis de se trouver le mardi soir à la 
petite porte du jardin qui donne sur une rue déserte. 
Pour m' avertir de sa présence, il devait frapper 
quand neuf heures sonneraient aux Invalides. Ma 
grand'mère, je le savais, avait pour ce soir-là invité 
plusieurs de ses amies; je pensais qu'en feignant 
d'être souffrante il me serait permis de me retirer, 
et qu'ainsi je serais libre. Je comptais bien que 
madame d'Arlange retiendrait Schmidt près d'elle... 



^AFFAIRE LEROUGÉ 457 

— Pardon!... mademoiselle, interrompit mon- 
sieur Daburon, quel jour avez-vous écrit à momieur 
Albert? 

— Le mardi dans la journée. 

— Pouvez-vous préciser l'heure? 

— J'ai dû envoyer cette lettre entre deux et trois 
heures. 

— Merci 1 mademoiselle, continuez, je vous prie. 

— Toutes mes prévisions, reprit Claire, se réalisè- 
rent. Le soir je me trouvai libre et je descendis au 
jardin un peu avant le moment fixé. J'avais réussi 
à me procurer la clé de la petite porte, je m'empres- 
sai de l'essayer. Malheur ! il m'était impossible de la 
taire jouer, la serrure était trop rouillée, j'employai 
inutilement toutes mes forces. Je me désespérais 
quand neuf heures sonnèrent. Au troisième coup, 
Albert feappa. Aussitôt je lui fis part de l'accident et 
je lui jetai la clé pour qu'il essayât d'ouvrir. Il le 
tenta vainement. Je ne pouvais que le prier de re- 
mettre notre entrevue au lendemain. Il me répondit 
que c'était impossible, que ce qu'il avait à me dire 
ne souffrait pas de délai. Depuis trois jours qu'il hé- 
sitait à me communiquer cette affaire il endurait le 
martyre, il ne vivait plus. Nous nous parlions, vous 
comprenez, à travers la porte. Enfin, il me déclara 
qu'il allait passer par-dessus le mur. Je le conjurai 
de n'en rien faire, redoutant un accident. Il est assez 
haut, le mur, vous le connaissez, et le chaperon es* 

39 



458 t ? AFFAIRE LER0UGB 

tout garni de morceaux de verre cassé, de jilus les 
branches des acacias font comme une haie dessus. 
Mais il se moqua de mes craintes et me dit qu'à 
moins d'une défense expresse de ma part il allait 
tenter l'escalade. Je n'osai pas dire non, et il se ris- 
qua. J'avais bien peur, je tremblais comme la feuille. 
Par bonheur, il est très-leste, il passa sans se faire 
mal. Ce qu'il voulait, monsieur, c'était m' annoncer 
la catastrophe qui nous frappait. Nous nous sommes 
assis d'abord sur le petit banc, vous savez, qui est 
devant le bosquet; puis, comme la pluie tombait, 
nous nous sommes réfugiés sous le pavillon rustique. 
Il était plus de minuit quand Albert m'a quittée, 
tranquille et presque gai. Il s'est retiré par le même 
chemin, seulement avec moins de danger, parce 
que je l'ai forcé de prendre l'échelle du jardinier, 
que j'ai couchée le long du mur quand il a été de 
l'autre côté. 

Ce récit, fait du ton le plus simple et le plus natu- 
rel, confondait M. Daburon. Que croire? 

— Mademoiselle, demanda-t-il, la pluie avait-elle 
commencé lorsque M. Albert a franchi le mur? 

— Pas encore, monsieur. Les premières gouttes 
sont tombées lorsque nous étions sur le banc, je me 
le rappelle fort bien, parce qu'il a ouvert son para- 
pluie et que j'ai pensé à Paul et Virginie. 

— Accordez-moi une minute, mademoiselle, dit te 
jugée 



l'affaire lerouge 459 

Il s § assit devant son buyeau et rapidement écrivit 
deux lettres. 

Dans la première, il donnait des ordres pour qu'Al- 
bert fût amené tout de suite au Palais-de-Justice^ à 
son cabinet. 

Par la seconde, il (Chargeait un agent de la sû- 
reté de se transporter immédiatement au faubourg 
Saint-Germain, à l'hôtel d'Arlange, pour y examiner 
le mur du fond du jardin et y relever les traces d'une 
escalade, si toutefois elles existaient. Il expliquait 
que le mur avait été franchi deux fois, avant et pen- 
dant la pluie. En conséquence, les empreintes de 
l'aller et du retour devaient être différentes. 

Il était enjoint à cet agent de procéder avec la plus 
grande circonspection et de chercher un motif plau- 
sible pour expliquer ses invest^ations. 

Tout en écrivant, le juge avait sonné son domes- 
tique, qui parut. 

— Voici, lui dit-il, deux lettres que vous allez 
porter à Constant, mon greffier. Vous le prierez de 
les lire et de faire exécuter à l'instant, vous compre- 
nez, à l'instant, les ordres qu'elles contiennent. Cou- 
rez, prenez une voiture, allez vite. Ah! un mot ; si 
Constant n'est pas dans mon cabinet,* faites-le cher- 
cher par un garçon, il ne saurait être loin, il m'at- 
tend. Partez, dépêchez-vous, 

M. Daburon revint alors à Claire : 

~ Auriez-vous conservé, mademoiselle, la lettre 



460 l'affaire lerouge 

où monsieur Albert vous demande un rendez- 
Vous? 

— Oui, monsieur, je dois même l'avoir sur moi. 
Elle se leva, chercha dans sa poche et en sortit un 

papier très-froissé. 

— La voici! 

Le juge d'instruction la prit. Un soupçon lui ve- 
nait. Cette lettre compromettante se trouvait bien à 
propos dans la poche de Claire. Les jeunes filles d'or- 
dinaire ne promènent pas ainsi les demandes de ren- 
dez-vous. D'un regard il parcourut les dix lignes de 
ce billet. 

— Pas de date, murmura-t-il, pas de timbre, 
rien... 

Claire ne l'entendit pas, elle se torturait l'esprit à 
chercher des preuves de cette entrevue. 

— Monsieur, dit-elle tout à coup , c'est souvent 
lorsqu'on désire et qu'on pense être seul, qu'on est 
observé. Mandez, je vous prie, tous les domestiques 
de ma grand'mère, et interrogez-les, il se peut que 
l'un d'eux ait vu Albert. 

— Interroger vos gens!... Y songeg-^ous, made- 
moiselle ! 

■ — Quoi ! monsieur, vous vous dites que je serai 
compromise. Qu'importe pourvu qu'il soit libre?. 
M. Baburon ne pouvait qu'admirer. 
Quel dévoûment sublime chez cette jeune fille^ 



l'affaire lerouge 461 

qu'elle dit ou non la vérité ! Il pouvait apprécier la 
violence qu'elle se faisait depuL «ne heure, lui qui 
connaissait si bien son caractère. 

— Ce n'est pas tout, ajouta-t-< Ue, la clé de la pe- 
tite porte que j'ai jetée à Albert, Il ne me l'a pas 
rendue, je me le rappelle bien, nous l'avons ou- 
bliée. Il doit l'avoir serrée. Si on la trouve en sa pos- 
session, elle prouvera bien qu'il est venu dans le 
jardin. 

— Je donnerai des ordres, mademoiselle. 

— Il y a encore un moyen, reprit Claire, pendant 
que je suis ici, envoyez vérifier le mur... 

Elle pensait à tout. 

— C'est fait, mademoiselle, continua M. Daburon. 
Je ne vous cacherai pas qu'une des lettres que je 
viens d'expédier ordonne une enquête chez votre 
grand'mère, enquête secrète, bien entendu. 

Claire se leva rayonnante, et pour la seconde fois 
tendit sa main au juge. 

— Oh ! merci 1 dit-elle, merci mille fois ! Mainte- 
nant je vois bien que vous êtes avec nous. Mais voici 
encore une idée, ma lettre du mardi, Albert doit 
l'avoir. 

— Non, mademoiselle, il l'a brûlée. 

Les yeux de Claire se voilèrent, elle se recula. 
Elle croyait sentir de l'ironie dans la réponse du 
juge. Il n'y en avait pas. Le magistrat se rappelait 

39* 



462 l'affaire lerougb 

la lettre jetée dans le poêle par Albert dans l'après- 
midi du mardi. Ce ne pouvait être que celle de la 
jeune fille. C'était donc à elle que s'appliquaient ces 
mots : « Elle ne saurait me résister* » Il comprit le 
mouvement et expliqua la phrase. 

— Comprenez-vous, mademoiselle, demanda-t-il 
ensuite, que M. de Commarin ait laissé s'égarer la 
justice, m'ait exposé, moi, à une erreur déplorable, 
lorsqu'il était si simple de me dire tout cela ! 

— Il me semble, monsieur, qu'un honnête homme 
ne peut pas avouer qu'il a obtenu un rendez-vous 
d'une femme tant qu'il n'en a pas l'autorisation ex- 
presse. Il doit exposer sa vie plutôt que l'honneur de 
ïelle qui s'est confiée à lui. Mais croyez qu'Albert 
comptait sur moi. 

Il n'y avait rien à redire à cela, et le sentiment 
exprimé par mademoiselle d'Arlange donnait un 
sens à une phrase de l'interrogatoire du prévenu. 

— Ce n'est pas tout encore, mademoiselle, reprit 
le juge, tout ce que vous venez de me dire là, il fau« 
dra venir me le répéter dans mon cabinet, au Palais 
de-Justice. Mon greffier écrira votre déposition et 
vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, 
ma^ c'est une formalité nécessaire. 

— Eh! monsieur, c'est avec joie que je m'y ren- 
drai. Qup 1 acte peut me coûter avec cette idée qu'il 
est en prison? N'étais-je pas résolue à fout. Si on 
l'avait traduit eu cour d'assises, j'y serais allée» 



l'affaire lerouge 463 

Oui, je m'y serais présentée, et là, tout haut, dé- 
faut tous, j'aurais dit la vérité. Sans doute, ajouta- 
t-elle d'un ton triste, j'aurais été bien affichée, on 
n'aurait regardée comme une héroïne de roman, 
maïs que m'importe l'opinion, le blâme ou l'appro- 
bation du monde, puisque je suis sûre de son 
amour? 

Elle se leva, rajustant son manteau et les brides 
de son chapeau. 

— Est-il nécessaire, demanda-t-elle , que j'at- 
tende le retour des gens qui sont allés examiner le 
mur? 

— C'est inutile, mademoiselle. 

— Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il 
ne me reste plus, monsieur, qu'à vous prier, — elle 
joignit les mains, — qu'à vous conjurer, — ses yeux 
suppliaient, — de laisser sortir Albert de la pri- 
son. 

— Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, 
je vous en donne ma parole. 

— Oh ! aujourd'hui même, cher monsieur Dabu- 
ron, aujourd'hui, je vous en prie, tout de suite. 
Puisqu'il est innocent, voyons, laissez- vous attendrir, 
puisque vous êtes notre ami... Voulez-vous que je 
me mette à genoux? 

Le juge n'eut que le temps bien juste d'étendre les 
bras pour la retenir. 
Il étouffait» le malheureux* 



464 l'affaire lerouge 

Ah ! combien il enviait le sort de ce prison* 
nier? 

— Ce que vous me demandez est in^fossible, ma- 
demoiselle, dit-il d'une voix éteinte, impraticable, 
sur mon honneur! Ah J û cela ne dépendait que de 
moi !... je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleu- 
rer et résister... 

Mademoiselle d'Arlange, si ferme jusque-là ne put 
retenir un sanglot. 

— Malheureuse ! s'écria-t-elle, il souffre, il est en 
prison, je suis libre et je ne puis rien pour lui! Grand 
Dieu! inspire-moi de ces accents qui touchent le 
cœur des hommes ! Aux pieds de qui aller me jeter 
pour avoir sa grâce. 

Elle s'interrompit surprise du mot qu'elle venait 
de prononcer. 

— J'ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n'a 
pas besoin de grâce. Pourquoi ne suis-je qu'une 
femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui 
m'aide 1 Si, dit-elle après un moment de réflexion, il 
est un homme qui se doit à Albert, puisque c'est lui 
qui l'a précipité là où il est : c'est le comte de 
Commarin. Il est son père, et il l'a abandonné! 
Eh bien! moi, je vais aller lui rappeler qu'il a un 
fils. 

Le magistrat se leva pour la reconduire, mais 
déjà elle s'enfuyait entraînant la bonne Schmidt. 
M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber 



l'affaire lerouge 465 

dans son fauteuil. Ses yeux étaient brillants de 
larmes. 

— Voilà donc quelle elle est ! murmurait-il. Ah ! 
je n'avais pas fait un choix vulgaire. J'avais su de- 
viner et comprendre toutes ses grandeurs. 

Jamais il ne l'avait tant aimée, et il sentait que 
jamais il ne se consolerait de n'avoir pu s'en faire 
aimer. 

Mais au plus profond de ses méditations, une 
pensée aiguë comme une flèche traversa son cer- 
veau. 

Claire avait-elle dit vrai? n'avait-elle pas joué 
un rôle appris de longue main? Non, certainement, 
non. 

Mais on pouvait l'avoir abusée, elle pouvait être 
la dupe de quelque fourberie savante. 

Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait 
réalisée. 

Tabaret avait dit : « Attendez-vous à un irrécusa- 
ble alibi. » 

Gomment démontrer la fausseté de celui-ci, ma- 
chiné à l'avance, affirmé par Glaire abusée? 

Gomment déjouer un plan si liabilement calculé 
que le prévenu avait pu sans danger attendre les 
bras croisés, sans s'en mêler, les résultats pré- 
vus?... 

Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Al- 
bert était innocent!... 



466 l'affaire lerouqb 

Le juge se débattait au milieu d'inextricables dif- 
ficultés, sans un projet, sans une idée. 

Il se leva. 

— Allons ! dit-il à haute voix, comme pour s* en- 
courager, au Palais tout se débrouillera. 



atrn 



M. Daburon avait été surpris de la visite de 

Claire. 

M. de Commarm le fut bien davantage lorsque son 
valet de chambre, se penchant à son oreille, lui an- 
nonça que mademoiselle d'Arlange demandait à 
M. le comte un instant d'entretien. 

M. Daburon avait laissé choir une coupe admira- 
ble, M. de Commarin qui était à table, laissa tomber 
son couteau sur son assiette. 

Comme le juge encore, il répéta : 

-~ Claire! 

Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène péni* 
ble et désagréable. 

Elle ne pouvait avoir, il ne l'ignorait pas, qu'une 
très-faible affection pour lui qui l'avait si longtemps 



468 l'affaire lerouge 

repoussée avec tant d'obstination. Que lui voulait- 
elle? Sans doute elle venait pour s'informer d'Albert, 
Que répondrait-il ? 

Elle aurait probablement une attaque de nerfs, et 
sa digestion, à lui, en serait troublée. 

Cependant il songea à l'immense douleur qu'elle 
avait dû éprouver, et il eut un bon mouvement. 

Il se dit qu'il serait mal et indigne de son carac- 
tère de se celer pour celle qui aurait été sa fille, la 
vicomtesse de Gommariu. 

Il donna l'ordre de la prier d'attendre un moment 
dans un des petits salons du rez-de-chaussée. 

Il ne tarda pas à s'y rendre, son appétit ayant été 
coupé par la seule annonce de cette visite. Il était 
préparé à tout ce qu'il y a de plus fâcheux. 

Dès qu'il parut, Claire s'inclina devant lui avec 
une de ces belles révérences de dignité première 
qu'enseignait madame la marquise d'Arlange. 

— Monsieur le comte, commença-t-elle... 

— Vous venez, n'est-il pas vrai, ma pauvre enfant, 
chercher des nouvelles de ce malheureux? demanda 
M. de Commarin. 

Il interrompait Claire et allait droit au but pour 
en finir plus vite. 

— Non, monsieur le comte ; répondit la jeune fille, 
je viens vous en donner au contraire. Vous savez 
qu'il est innocent? 

Le comte la regarda bien attentivement, persuadé 



t*ÀFFAIRE LER0UGE 469 

que la douleur lui avait troublé sa raison. Sa folie, 
en ce cas, était fort calme. 

— Je n'en avais jamais douté, continua Claire, 
mais maintenant j'en ai la preuve la plus certaine. 

— Songez-vous bien à ce que vous avancez, mon 
enfant? interrogea le comte, dont les yeux trahis- 
saient la défiance. 

Mademoiselle d'Arlange comprit les pensées du 
vieux gentilhomme. Son entretien avec M. Daburon 
lui avait donné de l'expérience. 

— Je n'avance rien qui ne soit de la dernière 
exactitude, répondit-t-elle, et facile à vérifier. Je sors 
à l'instant de chez le juge d'instruction, M. Daburon, 
qui est des amis de ma grand'mère, et après ce que 
je lui ai révélé, il est persuadé qu'Albert n'est pas 
coupable. 

— Il vous l'a dit, Claire ! exclama le comte. Mon 
enfant, en êtes voua sûre, ne vous trompez-vous pas ? 

— Non, monsieur. Je lui ai appris une chose que 
tout le monde ignorait, qu'Albert, qui est un gentil- 
homme, ne pouvait lui dire. Je lui ai appris qu'Al- 
bert a passé avec moi dans le jardin de ma grand'- 
mère, toute cette soirée où le crime a été commis. K 
m'avait demandé un rendez- vous... 

— Mais votre parole ne peut suffire* 

— - Il y a des preuves, et la justice les a maintenant* 

— Est-ce bien possible, grand Dieu! s'écria le 
mmïe hors de lui. 

4vi 



470 l'affaire lbrough 

— Ah ! monsieur le comte, fit amèrement made- 
moiselle d'Arlange, vous êtes comme le juge, vous 
avez cru l'impossible. Vous êtes son père et vous 
l'avez soupçonné ! Vous ne le connaissez donc pas ! 
Vous l'abandonniez sans chercher à le défendre! Ahl 
je n'ai pas hésité, moi ! 

On croit aisément à la vraisemblance de ce qu'on 
désire de toute son âme. M. de Gommarin ne devait 
pas être difficile à convaincre. Sans raisonnements, 
sans discussion, il ajouta foi aux assertions de Glaire. 
Il partagea son assurance sans se demander si cela 
était sage et prudent. 

Oui, il avait été accablé par la certitude du juge, 
il s'était dit que l'invraisemblable était vrai et il 
avait courbé le front. Un mot d'une jeune fille le ra- 
menait. Albert innocent ! Cette pensée descendait sur 
son cœur comme une rosée céleste. 

Claire lui apparaissait ainsi qu'une messagère de 
bonheur et d'espoir. 

Depuis trois jours seulement, il avait mesuré la 
grandeur de son affection pour Albert. Il l'avait ten- 
drement aimé, puisque jamais, malgré ses affreux 
soupçons sur sa paternité, il n'avait pu se résigner à 
l'éloigner de lui. 

Depuis trois jours, le souvenir du crime imputa 
à ce malheureux, l'idée du châtiment qui l'attendait, 
le tuaient. Et il était innocent ! 

Plus de honte, plus de procès scandaleux, plus de 



l'affaire lerouge 471 

i*oue sur l'écusson, le nom de Commarïa ne reten- 
tirait pas devant les tribunaux. 

— Mais alors, mademoiselle, demanda le comte, 
on va le relâcher? 

— Hélas! mciisieur, je demandais, moi, qu'on le 
3aît en liberté à l'instant même. C'est juste, n'est-ee 
pas, puisqu'il n'est pas coupable? Mais le juge m'a 
répondu que ce n'était pas possible, qu'il n'est pas le 
maître, que le sort d'Albert dépend de beaucoup de 
personnes. C'est alors que je me suis décidée à venir 
?ous demander assistance. 

— Puis-je donc quelque chose? 

— Je l'espère du moins. Je ne suis qu'une pauvre 
fille bien ignorante, moi, et je ne connais personne 
au monde. Je ne sais pas ce qu'on peut faire pour 
qu'on ne le retienne plus en prison. Il doit cependant 
y avoir un moyen de se faire rendre justice. Est-ce 
que vous n'allez pas tout tenter, monsieur le comte, 
vous qui êtes son père ? 

— Si, répondit vivement M. de Gommarin, si, et 
sans perdre une minute. 

Depuis l'arrestation d'Albert, le comte était resté 
plongé dans une morne stupeur. Dans sa douleur 
profonde, ne voyant autour de lui que ruines et dé- 
sastres, il n'avait rien fait pour secouer l'engourdis- 
sement de sa pensée. Cet homme, si actif d'ordinaire, 
remuant jusqu'à la turbulence, avait été stupéfié. U 
se plaisait dans cet état de paralysie cérébrale qui 



472 l'affaire lerougb 

l'empêchait de sentir la vivacité de son malheur. La 
voix de Claire sonna à son oreille comme la trom- 
pette de la résurrection. La nuit affreuse se dissipait, 
il entrevoyait une lueur à l'horizon, il retrouva l'é- 
nergie de sa jeunesse. 

— Marchons, dit-il. 

Mais soudain sa physionomie rayonnante se voila 
d'une tristesse mêlée de colère. 

— Mais encore, reprit-il, où? A quelle porte frap- 
per sûrement? Dans un autre temps, je serais allé 
trouver le roi. Mais aujourd'hui!... Votre Empereur 
lui-même ne saurait se mettre au-dessus de la loi. Il 
me répondrait d'attendre la décision de messieurs 
du tribunal, et qu'il ne peut rien. Attendre!... Et 
Albert compte les minutes avec une mortelle an- 
goisse ! Certainement on obtient justice, seulement 
se la faire rendre promptement est un art qui s'en- 
seigne dans des écoles que je n'ai pas fréquentées. 

— Essayons toujours, monsieur, insista Claire, al- 
lons trouver les juges, les généraux, les ministres, 
que sais-je, moi ! Conduisez-moi simplement, je par- 
lerai, moi, et vous verrez si nous ne réussissons pas. 

Le comte prit entre ses mains les petites mains de 
Claire et les retint un moment, les pressant avec une 
paternelle tendresse. 

— Brave fille! s'écria-t-il, vous êtes une brave et 
courageuse fille, Claire! Bon sang ne peut mentir. 
Je ne vous connaissais pas. Oui, vous serez ma fille, 



L'AFFAIRE LEROUGB 473 

et vous serez heureux, Albert et vous,.. Mais nous 
ne pouvons pourtant pas nous lancer comme des 
étourneaux. Il nous faudrait, pour ^'indiquer à qui 
je dois m'adresser, un guide quelconque, un avocat, 
un avoué. Aîl î s'écria-t-il, nous tenons notre affaire, 
Noël!... 

Claire leva sur le comte ses beaux yeux surpris. 

— C'est mon fils, répondit M. de Commarin, vi- 
siblement embarrassé, mon autre fils, le frère d'Al- 
bert. Le meilleur et le plus digne des hommes, 
ajouta-t-il, rencontrant fort à propos une phrase 
toute faite de M. Daburon. Il est avocat, il sait son 
Palais sur le bout du doigt, il nous renseignera. 

Ce nom de Noël, ainsi jeté au milieu de cette con- 
versation qu'enchantait l'espérance, serra le cœur de 
Claire. 

Le comte s'aperçut de son effroi. 

— > Soyez sans inquiétude, chère enfant, reprit-il, 
Noël est bon, et je vous dirai plus, il aime Albert. 
Ne hochez pas la tête ainsi, jeune spectique, Noël 
m'a dit ici même qu'il ne croyait pas à la culpabi- 
lité d'Albert. Il *û'a déclaré qu'il allait tout faire 
pour dissiper une erreur fatale, et qu'il voulait être 
son avocat. 

Ces affirmations ne semblèrent pas rassurer la 
jeune fille. Elle se disait : « Qu'a-t-il donc fait pour 
Albert, ce Noël? » Pourtant elle ne répliqua pas. 

«-* Nous allons l'envoyer chercher, continua M. de 

40* 



474 l'affaire lerougb 

Commarin; il est en ce moment près de la mère d'Al- 
bert, qui Ta élevé et qui se meurt. 

— La mère d'Albert ! 

— Oui, mon enfant. Albert vous expliquera ce qui 
peut vous paraître une énigme. En ce moment le 
temps nous presse. Mais j'y pense... 

11 s'arrêta brusquement. Il nensait qu'au lieu d'en- 
voyer chercher Noël chez madame Gerdy il pouvait 
s'y rendre. Ainsi il verrait Valérie, et depuis si long- 
temps il désirait la revoir ! 

Il est de ces démarches auxquelles le cœur poussa, 
et qu'on n'ose risquer cependant, parce que mille 
raisons subtiles ou intéressées arrêtent. 

On souhaite, on a envie, on voudrait, et pourtant 
<m lutte, on combat, on résiste. Mais vienne une oc- 
casion, on est tout heureux de la saisir aux cheveux. 
Alors, vis-à-vis de soi, on a une excuse. 

Tout en cédant à l'impulsion de sa passion, on peut 
se dire : Ce n'est pas moi qui l'ai voulu, c'est le sort. 

— Il serait plus court, observa le comte, d'aller 
trouver Noël. 

— Partons, monsieur. 

— C'est que, ma chère enfant ? dit en hésitant le 
vieux gentilhomme, c'est que je ne sais si je puis, 
si je dois vous emmener. Les convenances 

— Eh ! monsieur, il s'agit bien de convenances t 
répliqua impétueusement Glaire* Avec vous et pour 
lui ne puis-je pas aller partout ! N'est-il pas indis- 



l'affaire lerouge 475 

pensable que je donne des explications? Envoyez 
seulement prévenir ma grand'mère par Schmidt, qui 
reviendra ici attendre notre retour. Je suis prête, 
monsieur. 

— Soit ! dit le comte. 

Et somiant à tout rompre, il cria § 

— Ma voiture!... 

Pour descendre le perron, fi voulut absolument 
que Claire prît son bras. Le galant et élégant gentil- 
homme du comte d'Artois reparaissait. 

— Vous m'avez ôté vingt ans de dessus la tête, 
disait-il, il est bien juste que je vous fasse hommage 
de la jeunesse que vous me rendez. 

Lorsque Claire fut installée : 

— Rue St-Lazare, dit-il au valet de pied, et vite! 
Quand le comte disait en montant en voiture : « Et 

vite ! » les passants n'avaient qu'à bien se garer. Le 
cocher était un habile homme, on arriva sans acci- 
dent. 

Aidés des indications du portier, le comte et la 
jeune fille se dirigèrent vers l'appartement de ma- 
dame Gerdy. 

Le comte monta lentement, se tenant fortement à 
la rampe, s' arrêtant à tous les paliers pour respirer. 
Il allait donc la revoir! L'émotion lui serrait le cœur 
comme dans un étau. 

— M Noël Gerdy? demanda-t-il à la domestique, 
l'avocat reùôit de sortir à l'instant. On ne savait 



476 l'affaire lerouge 

où il était allé, mais ii avait dit qu'il ne serait pas 
absent plus d'une demi-heure. 

— Nous l'attendrons donc, dit le comte. 

Il s'avança, et la bonne s'effaça pour le laisser pas- 
ser ainsi que Claire. 

Noël avait formellement défendu d'admettre qui 
que ce fût, mais l'aspect du comte de Commaria 
était de ceux qui font oublier aux domestiques tou- 
tes leurs consignes. 

Trois personnes se trouvaient dans le salon où la 
bonne introduisit le comte et mademoiselle d'Arlange. 

C'était le curé de la paroisse, le médecin et un 
homme de haute stature, officier de la Légion d'hon- 
neur, dont la tenue et la tournure trahissaient l'an- 
cien soldat. 

Ils causaient, debout près de la cheminée, et l'ar- 
rivée d'étrangers parut les étonner beaucoup. 

Tout en s'inclinant pour répondre au salut de 
M. de Commarin et de Claire, ils s'interrogeaient et 
se consultaient du regard. 

Ce mouvement d'hésitation fut court. 

Le militaire dérangea un fauteuil qu'il roula près 
de mademoiselle d'Arlange. 

Le comte crut comprendre que sa présence était 
importune, 

ïl ne pouvait se dispenser de se présenter lui-même 
et d'expliquer sa visite. 

— Vous m'exi/aserez, messieurs, dit-il, si je suis 



l'affaire lerouge 4T7 

indiscret, Je ne pensais pas l'être en demandant à 
attendre Noël, que j'ai le plus pressant besoin de 
voir. Je suis le comte de Gommarin. 

A ce nom, le vieux soldat lâcha le fauteuil dont ii 
tenait encore le dossier et se redressa de toute la 
hauteur de sa taille. Un éclair de colère brilla dans 
ses yeux, et il eut un geste menaçant. Ses lèvres se 
remuèrent pour parler, mais il se contint et se retira, 
la tête baissée ^ près de la fenêtre. 

Ni le comte ni les deux autres hommes ne remar- 
quèrent ces divers mouvements. Ils n'échappèrent 
pas à Claire. 

Pendant que mademoiselle d'Arlange s'asseyait, 
passablement interdite, le comte, assez embarrassé 
lui-même de sa contenance, s'approcha du prêtre et 
à voix basse demanda : 

— Quel est, je vous prie, monsieur l'abbé, l'état 
de madame Gerdy. 

Le docteur, qui avait l'oreille fine, entendit la 
question et s'avança vivement. 

Il était bien aise de parler à un personnage pres- 
que célèbre comme le comte de Gommarin et d'en- 
trer en relations avec Ma 

— Il est à croire, monsieur le comte, répondit-il, 
qu'elle ne passera pas la journée, 

Le comte appuya sa main sur son front comme 
s'il y eût ressenti une douleur. Il hésitait à interroger 
encore. 



478 l'affaire lerouge 

Après un moment de silence glacial, il se décida 
pourtant : 

— A-t-elle repris connaissance? murmura-î-il. 

— Non, monsieur. Depuis hier soir cependant 
nous avons de grands changements. Elle a été fort 
agitée, toute la nuit, elle a eu des moments de délire 
furieux. Il y a une heure, on a pu supposer que la 
raison lui revenait, et on a envoyé chercher monsieur 
le curé. 

— Oh! bien inutilement, répondit le prêtre, et 
c'est un grand malheur. La tête -n'y est plus du tout. 
Pauvre femme ! il y a dix ans que je la connais, je 
venais la voir presque toutes les semaines, il est ïm? 
possible d'en imaginer une plus excellente. 

— Elle doit souffrir horriblement, dit le docteur. 
Presque aussitôt, et comme pour donner raison 

au médecin, on entendit des cris étouffés partant 
de la chambre voisine, dont la porte était restée ou- 
verte. 

— Entendez-vous I dit le comte en tressaillant de 
la tête aux pieds. 

Glaire ne comprenait rien à cette scène étrange. 
Me sinistres pressentiments l'oppressaient, elle se sen- 
tait comme enveloppée par une atmosphère de mal- 
heur. La frayeur la prenait. Elle se leva et s'appro- 
cha du comte. 

— Elteest sans doute là? demanda M. de Gom- 
marin. 



l'affaire lerouge 479 

— Oui, monsieur, répondit d'une voix dure le 
| vieux scr ilat, qui s'était avancé, lui aussi. 

A tout autre moment le comte aurait remarqué le 
ton de ce vieillard et s'en serait choqué. Il ne leva 
même pas les yeux sur lui. Il restait insensible à 
tout. N'était-elle pas là, à deux pas de lui. Sa pensée 
anéantissait le temps. Il lui semblait que c'était hier 
qu'il l'avait quittée pour la dernière fois. 

— Je voudrais bien la voir, demanda-t-il presque 
timidement. 

4 — Cela est impossible, répondit le militaire. 

— Pourquoi? balbutia le comte. 

— Au moins, reprit le soldat, laissez-la mourir en 
paix, M. de Commarin. 

Le comte se recula comme s'il eût été menacé. Ses 
yeux rencontrèrent ceux du vieux soldat, il les baissa 
ainsi qu'un coupable devant son juge. 

— Mais rien ne s'oppose à ce que Monsieur entre 
chez madame Gerdy, reprit le médecin, qui voulut 
ne rien voir. Elle ne s'apercevra probablement pas 
de sa présence, et quand même.., 

— Oh I elle ae s'apercevra de rien, appuya le prê- 
tre, je viens de lui parler, de lui prendre la main, 
elle est restée insensible. 

Le vieux soldat réfléchissait profondément. 

— Entrez, dit-il enfin au comte, peut-être est-ce 
Dieu qui le wut 



480 l'affaire lerougê 

Il chancelait à ce point que le docteur voulait le 
soutenir. Il le repoussa doucement. 

Le médecin et le prêtre étaient entrés en même 
temps que lui; Claire ex le vieux soldat restaient sur 
le seuil de la porte placée en face du lit. 

Le comte fit trois ou quatre pas et fut contraint 
de s'arrêter. Il voulait, mais il ne pouvait aller plus 
loin. 

Cette mourante, était-ce bien Valérie? 

Il avait beau fouiller ses souvenirs, rien dans ces 
traits flétris, rien sur ce visage bouleversé ne lui 
rappelait la belle, l'adorée Valérie de èa jeunesse. Il 
ne la reconnaissait pas. 

Elle le reconnut bien, elle, ou plutôt elle le devina, 
elle le sentit. Galvanisée par une force surnatu- 
relle, elle se dressa, découvrant ses épaules et ses 
bras amaigris. D'un geste violent, elle repoussa le 
bandeau de glace pilée posé sur son front, rejetant 
en arrière sa chevelure abondante encore, trempée 
d'eau et de sueur, qui s'éparpilla sur l'oreiller. 

— Guy! s'écria-t-elle, Guy! 

Le comte frémit jusqu'au fond de ses entrailles. 

Il demeurait plus immobile que ces malheureux 
qui, selon la croyance populaire, frappés de la fou- 
dre, restent debout, mais tombent en poussière dès 
qu'on les touche. 

Il ne put apercevoir ce que virent les personnes 
présentes : la transfiguration de la malade. Ses traits 



l'affaire lerouge 48 î 

contractés sa détendirent, une joie céleste inonda 
son visage, et ses yeux creusés par la maladie prirent 
une expression de tendresse infinie. 

— Guy, disait-elle d'une voix navrante de dou- 
ceur, te voici donc enfin ! Gomme il y a longtemps, 
mon Dieu, que je t'attends ! Tu ne peux pas savoir 
tout ce que ton absence m'a fait souffrir. Je serais 
morte de douleur, sans l'espérance de te revoir qui 
me soutenait. On t'a retenu loin de moi? Qui? Tes 
parents, encore? Les méchantes gens ! Tu ne leur a 
donc pas dit que nul ici-bas ne t'aime autant que 
moi! Non, ce n'est pas cela; je me souviens... N'ai- 
je pas vu ton air irrité lorsque tu es parti? Tes amis 
ont voulu te séparer de moi; ils t'ont dit que je te 
trahissais pour un autre. A qui donc ai-je fait du 
mal pcttr avoir des ennemis ? C'est que mon bonheur 
blessait l'envie. Nous étions si heureux! Mais tu ne 
l'as pas cru, cette calomnie absurde, tu l'as mépri- 
sée, puisque te voici. 

La religieuse, qui s'était levée en voyant tout le 
monde envahir la chambre de sa malade, ouvrait de 
grands yeux ahuris. 

— Moi te trahir ! continuait la mourante, il fau- 
drait être fou pour le croire. Est-ce que je ne suis 
pas ton bien, ta propriété, auelque chose de toi! 
Pour moi tu es tout, et je ne saurais rien attendre 
ni espérer d'un autre que tu ne m'aies donné déjà. 
Ne t'ai-je pas appartenu corps et âme dès le premier 

41 



482 ^AFFAIRE LEROUGE 

jour! Je n' aï pas lutté, va, pour me donner à toi toute 
entière; je sentais que j'étais née pour ioi, Guyl te 
souvvens-tu de cela? Je travaillais pour une dentel- 
lière et je ne gagnais pas de quoi vivre; toi tu m'a- 
vais dit aue tu faisais ton droit et que tu n'étais pas 
riche. Je croyais que tu te privais pour m'assurer 
un peu de bien-être. Tu avais voulu faire arranger 
notre petite mansarde du quai Saint-Michel. Etait- 
elle jolie avec ce frais papier à bouquets que nous 
avions collé nous-mêmes ! 

« Comme elle était gaie ! De la fenêtre, on aperce- 
vait les grands arbres des Tuileries, et en nous pen- 
chant un peu, nous pouvions voir sous les arches des 
ponts le coucher du soleil. Le bon temps ! La pre- 
mière fois que nous sommes allés à la campagne 
ensemble, un dimanche, tu m'avais apporté une belle 
robe comme je n'osais en rêver et des bottines si 
mignonnes que je trouvais qu'il était dommage de 
les mettre pour marcher dehors ! Mais tu m'avais 
trompée ! 

« Tu n'étais pas un pauvre étudiant. Un jour, ea 
allant porter mon ouvrage, je te rencontrai dans une 
voiture superbe, derrière laquelle se tenaient de 
grands laquais chamarrés d'or. Je ne pouvais en 
croire mes yeux. Le soir, tu m'as dit la vérité, que 
tu étais noble, immensément riche. Oh! mon bien- 
aimé ! Pourquoi m' avoir avoué ceïa !... » 

Avait-elle sa raison, était-ce le délire qui parlait^ 



l'affaire lerouge 483 

De grosses larmes roulaient sur le visage ridé du 
comte de Commarin, et le médecin et le prêtre étaient 
émus de ce spectacle si douloureux d'un vieillard 
qui pleure comme un enfant. 

La veille encore, le comte croyait son cœur bien 
mort, et il suffisait de cette voix pénétrante pour 
lui rendre les fraîches et fortes sensations de la jeu- 
nesse. Combien d'années pourtant s'étaient écoulées 
depuis!... 

— Alors! poursuivait madame Gerdy, il fallut 
abandonner le quai Saint-Michel. Tu le voulais; j'o- 
béis malgré mes pressentiments. Tu me dis que, 
pour te plaire, je devais ressembler à une grande 
dame. Tu m'avais donné des maîtres, car j'étais si 
ignorante qu'à peine je savais signer mon nom. Te 
rappelles-tu la drôle d'orthographe de ma première 
lettre? Ah! Guy, que n'étais-tu, en effet, un pauvre 
étudiant! Depuis que je te sais si riche, j'ai perdu 
ma confiance, mon insouciance et ma gaieté. Si tu 
allais me croire avide ! si tu allais imaginer que ta 
fortune me touche! 

« Les hommes qui, comme toi, ont des millions 
doivent être bien malheureux ! Je comprends qu'ils 
soient incrédules et pleins de soupçons. Sont-ils sûrs 
jamais si c'est eux qu'on aime ou leur argent! Ce 
doute affreux qui les déchire les rend défiante, ja- 
loux et cruels. mon unique ami, pourquoi avons- 
nous quitté notre chère mansarde ! Là nous étions 



484 l'affaire lerouge 

heureux. Que ne m'as-tu laissée toujours où tu m'a- 
vais trouvée 1 Ne savais-tu donc pas que la vue du 
bonheur blesse et irrite les hommes ! Sages, nous de- 
vions cacher le nôtre comme un crime. Tu croyais 
m'élever, tu m'as abaissée. Tu étais fier de notre, 
amour, tu Tas affiché. Vainement je te demandais 
en grâce de rester obscure et inconnue. 

« Bientôt toute la ville a su que j'étais ta maî- 
tresse. 11 n'était bruit dans ton monde que de tes 
prodigalités pour srioi. Combien je rougissais de ce 
luxe insolent que tu m'imposais! Tu étais content 
parce que ma beauté devenait célèbre; je pleurais, 
moi, parce que ma honte le devenait aussi. On parlait 
de moi comme de ces femmes qui font métier d'ins- 
pirer aux hommes les plus grandes folies. N'ai-je 
pas vu mon nom dans un journal ! Tu allais te ma- 
rier, c'est par ce journal que je l'ai appris. Malheu- 
reuse ! je devais te fuir; je n'ai pas eu ce courage. 

« Je me suis lâchement résignée au plus humi- 
liant, au plus coupable des partages. Tu t'es marié, 
et je suis restée ta maîtresse. Oh! quel supplice, 
quelle soirée affreuse ! J'étais seule, chez moi, dans 
cette chambre toute palpitante de toi, et tu en épou- 
sais une autre T Je me disais : « A cette heure, une 
c< chaste et noble jeune fille va se donner à lui. » Je 
me disais : ce Quels serments fait cette Louche qui 
« s'est si souvent appuyée sur mes lèvres? » Sou- 
vent, depuis l'horrible malheur, je demande au bon 



l'affaire lerouge 485 

Dieu que), crime j'ai commis pour être si impitoya- 
blement châtiée : le crime, le voilà ! Je suis restée ta 
maîtresse, et ta femme est morte. Je ne l'ai vue 
qu'une fois, quelques minutes à peine, mais elle fa 
regardé, et j'ai compris qu'elle t'aimait autant que 
moi, Guy c'est notre amour qui l'a tuée. » 

Elle s'arrêta épuisée, mais aucun des assistants ne 
se permit un mouvement. 

Ils écoutaient religieusement, avec une émotion 
fiévreuse, ils attendaient. 

Mademoiselle d'Arlange n'avait pas eu la force de 
rester debout, elle s'était laissée glisser à genoux et 
elle pressait son mouchoir sur sa bouche pour étouf- 
fer ses sanglots. Cette femme n'était-elle pas la mère 
d'Albert? 

Seule la digne religieuse n'était point émue : elle 
avait vu, ainsi qu'elle se le disait, bien d'autres dé- 
lires. Rien, elle ne comprenait absolument rien à 
cette scène. 

— Ces gens-ci sont fous, pensait - elle, de don- 
ner tant d'attention aux divagations d'une insensée. 

Elle crut qu'elle devait avoir de la raison pour 
tous. S'avançant vers le lit, elle voulut faire rentrer 
la malade- sous ses couvertures. 

— Allons, madame, disait-elle, couvrez-vous, vous 
allez attraper froid. 

— Ma sœur, murmurèrent en même temps le mé- 
decin et le prêtre. 

41* 



486 l'affaire lerougb 

— Tonnerte de Dieu ! s'écria le vieux soldat, lais- 
sez-la donc parler ! 

— Qui donc, reprit la malade, insensible à tout 
ce qui se passait autour d'elle, qui donc a pu te dire 
que je te trahis? Oh 1 les infâmes ! On m'a fait es- 
pionner, n'est-ce pas? et on a découvert que souvent 
il venait chez moi un officier. Eh bien ! mais cet offi- 
cier est mon frère, mon cher Louis ! Gomme il ve- 
nait d'avoir dix-huit ans et que l'ouvrage manquait, 
il s'est engagé soldat en disant à ma mère : « Ce sera 
toujours une bouche de moins à la maison. » C'est 
un bon sujet, et ses chefs l'ont aimé tout de suite. Il 
a travaillé au régiment; il s'est instruit, et on Ta 
fait monter bien vite en grade. On Fa nommé lieute- 
nant, capitaine, il est devenu chef d'escadron. Il m'a 
toujours aimée, Louis; s'il était resté à Paris, je ne 
serais pas tombée. Mais notre mère est morte, et je 
me suis trouvée toute seule au milieu de cette grande 
ville. Il était sous-officier quand il a su que j'avais 
un amant. J'ai cru qu'il ne me reverrait jamais. 
Pourtant il m'a pardonné, en disant que la constance 
à une faute comme la mienne est sa seule excuse. 
Va, mon ami, il était plus jaloux de ton honneur que 
toi-même. Il venait, mais en se cachant. Je l'avis 
mis dans cette position affreuse de rougir de sa sœur. 
Je m'étais, moi, condamnée à ne jamais parler de 
lui, à ne pas prononcer son nom. Un noble soldat 
pouvait-il avouer qu'il était le frère d'une femme en- 



l'affaire lerotjge 487 

iretenus par un comte? Pour qu'on ne le vît pas, je 
prenais les plus minutieuses précautions. A quoi ont- 
elles servi, hélas ! À te faire douter de moi. Quand 
il a su ce qu'on disait, il voulait, dans son aveugle 
colère, te provoquer en duel. Et alors il m'a fallu, lui 
prouver qu'il n'avait même pas le droit de me dé- 
fendre. Quelle, misère ! Ah ! j'ai payé bien cher mes 
années de bonheur volé ! Mais te voici, tout est ou- 
blié. Car tu me crois, n'est-il pas vrai, Guy? J'é- 
crirai à Louis : il viendra, il te dira que je ne mens 
pas, et tu ne douteras pas de sa parole, à lui, un sol- 
dat!... 

— Oui, sur mon honneur, prononça le vieux sol- 
dat, ce que ma sœur dit est la vérité. 

La mourante ne l'entendit pas, elle continuait d'une 
voix que la lassitude faisait haleter : 

— Comme ta présence me fait du bien ! Je sens 
que je renais. J'ai failli tomber malade. Je ne dois 
pas être jolie, aujourd'hui, n'importe, embrasse- 
moi... 

Elle tendait les bras et avançait les lèvres comme 
pour donner des baisers. 

— Mais c'est à une condition, Guy, tu me laisseras 
mon enfant. Oh! je t'en supplie, jo, t'en conjure, ne 
me le prends pas, laisse-le moi ! Une mère sans son 
enfant, que veux- tu qu'elle devienne? Tu me ie de- 
mandes pouv lui donner un nom illustre et une for- 
tune immense; non! Tu me dis que ce sacrifice fera 



488 l'affaire lerouge 

son bonheur; non ! Mon enfant est à moi, je le gar- 
derai. La terre n'a ni honneurs ni richesses qui 
puissent remplacer une mère veillant sur un berceau. 
Tu veux, en échange, me donner l'enfant de l'autre; 
jamais! Quoi! c'est cette femme qui embrasserait 
mon fils ! C'est impossible ! Retirez d'auprès de moi 
cet enfant étranger, il me fait horreur, je veux le 
mien. Malheureux ! n'insiste pas, ne me menace pas 
de ta colère, de ton abandon, je céderais et je mour- 
rais après. Guy, renonce à ce projet fatal, la pensée 
seule en est un crime. Quoi ! mes prières, mes pleurs, 
rien ne t'émeut! Eh bien! Dieu nous punira. Trem- 
ble poui notre vieillesse. Tout se sait. Un jour vien- 
dra où les enfants nous demanderont des comptes 
terribles. Ils se lèveront pour nous maudire. Guy! 
j'entrevois l'avenir. Je vois mon fils justement irrité 
s'avancer vers moi. Que dit-il, grand Dieu! Oh! ces 
lettres, ces lettres, cher souvenir de nos amours! 
Mon fils! Il me menace, il me frappe! A moi! à 
l'aide ! Un fils frapper sa mère... Ne le dites à per- 
sonne, au moins! Dieu! que je souffre! Il sait pour- 
tant bien que je suis sa mère, il feint de ne pas me 
croire. Seigneur, c'est trop souffrir. Guy! pardon! 
ô mon unique ami ! je n'ai ni la force de résister ni 
le courage d'obéir. 

A ce moment, la seconde porte de la chamDre don- 
nant sur le palier s'ouvrit, et Noël parut, pâle comme 
à l'ordinaire, mais calme et tranquille. 



l'affaire lebouge 489 

La mourante le vit et éprouva comme un choc 
électrique. 

Une secousse terrible ébranla son corps; ses yeux 
s'agrandirent démesurément, ses cheveux se dressè- 
rent. 

Elle se souleva sur ses oreillers, roidissant son bras 
dans la direction de Noël, et, d'une voix forte, elle cria : 

— Assassin!... 

Une convulsion la rabattit sur son lit. On s'appro- 
cha, elle était morte... 

Un grand silence se fît. 

Tel est la majesté de la mort et la terreur qui s'en 
dégage, que devant elle les plus forts et les plus 
sceptiques courbent le front et s'inclinent. 

Pour un moment, les passions et les intérêts se 
taisent. Involontairement nous nous recueillons, lors- 
qu'en notre présence s'exhale le dernier soupir d'un 
d'entre nous. 

Tous les assistants, d'ailleurs, étaient profondément 
émus de cette scène déchirante, de cette confession 
suprême arrachée au délire et à la douleur. 

Mais ce mot « assassin, » le dernier de madame 
Gerdy ne surprit personne. 

Tous, à l'exception de la sœur, savaient l'affreuse 
accusation qui pesait sur Albert. 

A lui s'adressait la malédiction de cette mère in- 
fortunée. 

Noël paraissait navré. Agenouillé près du lit de 



490 L'AFFAIRE LER0U6B 

celle qui lui avait servi de mère, il avait pris une de 
ses mains et la tenait collée sur ses lèvres. 

— Morte ! gémissait-il, elle est morte ! 

Près de lui, la religieuse et le prêtre s'étaient mis 
à genoux et récitaient à demi-voix les prières des 
morts. 

Ils imploraient de Dieu, pour l'âme de la trépas- 
sée, sa paix et sa miséricorde. 

Ils demandaient un peu de bonheur au ciel pour 
celle qui avait tant souffert sur cette terre. 

Renversé sur un fauteuil, la tête en arrière, le 
comte de Gommarin était plus défait et plus livide 
que cette morte, sa maîtresse, autrefois si belle. 

Claire et le docteur s'empressaient autour de lui. 

Il avait fallu retirer sa cravate et dénouer le col de 
sa chemise, il suffoquait. 

Avec l'aide du vieux soldat, dont les yeux rouges 
et gonflés disaient la douleur comprimée, on avait 
roulé le fauteuil du comte près de la fenêtre entr'ou- 
verte pour lui donner un peu d'air. Trois jours au- 
paravant, cette scène l'aurait tué. 

Mais le cœur s'endurcit au malheur comme les 
mains au travail. 

— Les larmes l'ont sauvé, dit le docteur à l'oreille 
de Claire. 

M. de Commarin, en effet, reprenait peu à peu ses 
sens, et avec la netteté de la pensée la faculté de 
souffrir lui revenait 



L'AFFAIRE LEROTJGfi 491 

L'anéantissement suit ïes grandes secousses de 
l'âme; il semble que la nature se recueille pour sou- 
tenir le malheur ; on n'en sent pas d'abord toute la 
violence, c'est après seulement qu'on sonde l'éten- 
due et la profondeur du mal. 

Les regards du comte s'arrêtaient sur ce lit où gi- 
sait le corps de Valérie. C'était donc là tout ce qui 
restait d'elle. LTiae, cette âme si dévouée et si ten- 
dre, s'était envoUî. 

Que n'eùt-il fi*> donné pour que Dieu rendît à 
cette infortunée un jour, une heure seulement de vie 
et de raison ! Avec quels transports de repentir il se 
serait jeté à ses pieds pour lui demander grâce, pour 
lui dire combien il avait horreur de sa conduite pas- 
sée ! Comment avait-il reconnu l'inépuisable amour 
de cet ange ! Sur un soupçon, sans daigner s'infor- 
mer, sans l'entendre, il l'avait accablée du plus froid 
mépris. Que ne l'avait-il revue ! Il se serait épargné 
vingt ans de doutes affreux au sujet de la naissance 
d'Albert. Au lieu d'une existence d'isolement, il pou- 
vait avoir une vie heureuse et douce. 

Alors il se rappelait la mort de la comtesse. Celle- 
là aussi l'avait aimé, et jusqu'à en mourir. 

Il ne les avait pas comprises, il les avait tuées tou- 
tes deux. 

L'heure de l'expiation était veuue, et il ne pou- 
vait pas dire s a Seigneur, le châtiment esi trop 
grand, » 



492 l'affaire lerougb 

Et quelle punition, cependant ! Que de malheur* 
depuis cinq jours ! 

— Oui, balbutia-t-il, oui, elle me l'avait prédit : 
que ne l'ai-je écoutée ! 

Le frère de madame Gerdy eut pitié de ce vieil- 
lard si impitoyablement éprouvé. 
Il lui tendit la main. 

— Monsieur de Commarin, dit-il d'une voix grave 
et triste, il y a longtemps que ma sœur vous a par- 
donné, si toutefois elle vous en a jamais voulu ; au- 
jourd'hui c'est moi qui vous pardonne. 

— Merci! monsieur, balbutia le comte, merci!... 
Et il ajouta : Quelle mort, grand Dieu! 

— Oui, murmura Claire, elle a rendu le dernier 
soupir avec cette idée que son fils a commis un 
crime. Et n'avoir pu la détromper !..; 

— Au moins, s'écria le comte, faut-il que son fils 
soit libre pour lui rendre les derniers devoirs; oui, il 
le faut... Noël!... 

L'avocat s'était rapproché de son père et avait en- 
tendu. 

— Je vous ai promis, mon père, répondit-il, de le 
sauver. 

Pour la première fois mademoiselle d'Arlange en- 
visagea Noël, leurs regards se croisèrent, et elle ne 
fut pas maîtresse d'un mouvement de répulsion qui 
fut vu de l'avocat. 

— Albert est maintenant sauvé, dit-elle fièrement. 



l'affaire lerouge 493 

Ce que nous demandons, c'est qu'on nous fasse 
prompte justice, c'est qu'il soit remis en liberté à 
l'instant. Le juge sait maintenant la vérité. 

— Comment la vérité? interrogea l'avocat. 

— Oui ! Albert a passé chez moi, avec moi, la nuit 
du crime. 

Noël la regarda d'un air surpris ; un aveu si sin- 
gulier dans une telle bouche, sans explications, avait 
bien de quoi surprendre. 

Elle se redressa magnifique d'orgueil. 

— Je cuis mademoiselle Glaire d'Arlange, mon- 
sieur, dit-elle. 

M. de Commarin raconta alors rapidement tous 
ies incidents rapportés par Claire. 
Quand il eut terminé : 

— Monsieur, répondit Noël, vous voyez ma situa- 
tion en ce moment, dès demain... 

— Demain ! interrompit le comte d'une voix indi- 
gnée, vous parlez, je crois, d'attendre à demain! 
L'honneur commande, monsieur, il faut agir aujour- 
d'hui même, à l'instant. Le moyen, pour vous, d'ho- 
norer cette pauvre femme, n'est pas de prier pour 
elle... délivrez son iils. 

Noël s'inclina profondément. 

— Entendre votre \olonté, monsieur, dit-il, c'est 
obéir. Je pars. Ce soir, à l'hôtel, j'aurai l'honneur de 
vous rendre compte de mes démarches. Peut-être 
me sera-t-il donné de vous ramener Albert. 

42 



494 l'affaire lerouge 

Il dit, et, embrassant une dernière fois la morte, 
il sortit, 

Bientôt le comte et mademoiselle d'Arlange se re- 
tirèrent. 

Le vieux soldat était allé à la mairie faire sa dé- 
claration de décès et remplir les formalités in<\ \spen- 
sables. 

La religieuse resta seule en attendant le prêtre 
que le curé avait promis d'envoyer pour « garder le 
corps. » 

La fille de Saint-Vincent n'éprouvait ni crainte ni 
embarras. Tant de fois elle s'était trouvée dans de» 
circonstances pareilles ! 

Ses prières dites, elle s'était relevée, et déjà elle 
allait et venait dans la chambre, disposant tout comme 
on doit le faire quand un malade a rendu le dernier 
soupir. 

Elle faisait disparaître les traces de la maladie, 
cachait les fioles et les petits pots, brûlait du sucre 
sur une pelle rougie, et sur une table recouverte 
d'une serviette blanche, à la tête du lit, elle allumait 
des bougies et plaçait un crucifix avec un bénitier et 
la branche de buis bénit. 



XVIII 



Aussi troublé, aussi préoccupé que possible de» 
révélations de mademoiselle d'Arlange, M. Daburon 
gravissait l'escalier qui conduit aux galeries des ju- 
ges d'instruction, lorsqu'il fut croisé par le père Ta- 
baret. Sa vue l'enchanta et tout aussitôt il l'appela : 

— Monsieur Tabaret!... 

Mais le bonhomme, qui donnait tous les signes de 
l'agitation la plus vive, n'était rien moins que dis- 
posé à s'arrêter, à perdre une minute. 

— Vous m'excuserez, monsieur, dit-il en saluant, 
on m'attend chez moi. 

— J'espère cependant.., 

— Oh ! il est innocent, interrompit le père Taba- 
ret. J'ai déjà quelques indices, et avant trois jours... 
Mais vous allez entendre l'homme aux boucles d'o- 
reilles de Gévrol. Il est très-malin, Gévrol, je l'avais 
mal jugé. 



496 l'affaire lerouge 

Et sans écouter un mot de plus il reprit sa course, 
sautant trois marches à la fois, au risque de se rom- 
pre le cou. 

M. Daburon, désappointé, hâta le pas. 

Dans la galerie, devant la porte de son cabinet, 
pur le banc de bois grossier, Albert assis près d'un 
garde de Paris attendait». 

— On va vous appeler à l'instant, monsieur, dit le 
juge au prévenu en ouvrant sa porte. 

Dans le cabinet, Constant causait avec un petit 
homme à figure chafouine qu'on aurait pu prendre à 
sa tenue pour un petit rentier des Batignolles, sans 
l'énorme épingle « en faux » qui constellait sa cra- 
vate et trahissait l'agent de sûreté. 

— Vous avez reçu mes lettres? demanda M. Da- 
buron à son greffier. 

— Monsieur, vos ordres sont exécutés, le prévenu 
est là, et voici M. Martin qui arrive à l'instant du 
quartier des Invalides. 

— Tout est donc pour le mieux, fit le magistrat 
d'un ton satisfait. 

Et se retournant vers l'agent : 

— Eh bien! monsieur Martin, demanda-t-il, qu'a» 
vez-vous vu*? 

— Monsieur, il y a eu escalade. 

— Y a-t-il longtemps ? 

— Cinq ou six jours. 

— Vous en êtes sûr? 



l'affaire lerouge 497 

— Non moins que je le suis de voir en ce moment 
M. Constant tailler une plume. 

— Les traces sont visibles ? 

— - Autant, monsieur, que le nez au milieu du vi* 
sage, si j'ose nr exprimer ainsi. Le voleur, — il s'a- 
git d'un voleur, je suppose, continua M. Martin qui 
était un beau parleur, — a pénétré avant la pluie et 
s'est retiré après, ainsi que l'avait conjecturé M. le 
juge d'instruction. Cette circonstance est facile à dé- 
terminer quand on compare, le long du mur, du 
côté de la rue, les empreintes de la montée et celles 
de la descente. Ces empreintes sont das érailiures 
faites par le bout des pieds. Les unes sont nettes, les 
autres boueuses. Le gaillard — il est leste, ma foi ! 
— est entré à la force du poignet, mais, pour sortir, 
il s'est donné le luxe d'une échelle qu'il aura jetée à 
terre une fois en haut. On voit très-bien où elle a été 
appliquée, en bas, à cause des trous, creusés par 
les montants ; en haut, parce que la chaux est dé- 
gradée. 

— Est-ce là tout? demanda le juge. 

— Pas encore, monsieur. Ainsi, trois des culs de 
bouteille qui garnissent la crête du mur ont été ar- 
rachés. Plusieurs branches des acacias qui s'étendent 
au-dessus du même mur ont été tortillées ou brisées. 
Même aux épines de l'une de ces branches j'ai re- 
cueilli un petit fragment de peau grise que voici, et 
qui me paraît provenir d'un gant. 

42T 



498 l'affaire lerougb 

Le juge prit ce fragment avec empressement. 
C'était bien un petit morceau de gant gris. 

— Vous vous êtes arrangé, je l'espère, monsieur 
Martin, dit M. Daburon, pour ne point éveiller l'at- 
tention dans la maison où vous avez fait cette en- 
quête. 

— Certes, monsieur. J'ai d'abord examiné l'exté- 
rieur à mon aise. Après quoi, déposant mon chapeau 
chez le marchand de vius du coin, je me suis pré- 
senté chez la marquise d'Arlange, en me donnant 
pour l'intendant d'une duchesse du voisinage, au 
désespoir d'avoir laissé échapper un perroquet adoré 
et éloquent, si je puis employer ce terme. On m'a 
donné de très-bonne grâce la permission de fouiller 
le jardin, et comme j'ai dit le plus grand mal de ma 
prétendue maitresse, on m'aura indubitablement pris 
pour un domestique... 

— Vous êtes un homme adroit et expéditif, mon- 
sieur Martin, interrompit le juge, je suis très-satis- 
fait de vous et je le ferai savoir à qui de droit. 

Il sonna pendant que l'agent, fier des éloges re- 
çus, gagnait la porte à reculons et courbé en arc de 
cercle. 

Albert fut introduit. 

— Vous êtes-vous décidé, monsieur, demanda sans 
préambule le juge d'instruction, à donner l'emDioi 
de votre soirée de mardi ? 

— Je vous l'ai donné, monsieur. 



l'affaire lerouge 498 

— Non, monsieur, non, et je regrette d'être onligé 
de vous dire que vous m'avez menti. 

Albert, à cette injure, devint pourpre, et ses yeux 
étincelèrent. 

— ■ Ce que vous avez fait ee soir là, continua le 
juge, je le sais, parce que la justice, je vous l'ai déjà 
dît, n'ignore rien de ce qu'il lui importe de connaître. 

11 chercha le regard d'Albert, le rencontra, et len- 
tement dit : 

— J'ai vu mademoiselle Glaire d'Arlange. 

A ce nom, les traits du prévenu contractés par une 
ferme volonté de ne se pas laisser abattre se déten- 
dirent. 

On eût dit qu'il éprouvait une immense sensation 
de bien-être, comme un homme qui, par miracle, 
échappe à un péril imminent qu'il désespérait de 
conjurer. 

Pourtant il ne répondit pas. 

— Mademoiselle d'Arlange , reprit le magistrat, 
m'a dit où vous étiez mardi soir. 

Albert hésitait encore. 

— Je ne vous tends pas de piège, ajouta M. Da- 
buron, je vous en donne ma parole d'honneur. Elle 
m'a tout dit, entendez-vous ? 

Cette fois, Albert se décida à parler. 

Ses explications concordaient de point en point 
avec celles de Claire, pas un détail de plus. Désor- 
mais le doute devenait impossible* 



500 l'affaire lerouge 

La bonne foi de mademoiselle d'Arlange ue pou- 
vait avoir été surprise. Ou Albert était innocent, ou 
elle était sa complice. 

Pouvait-elle être sciemment la complice de ce 
crime odieux? Non, elle ne pouvait même être soup- 
çonnée. 

Mais alors où chercher l'assassin? 

Car à la justice, lorsqu'elle découvre un crime, il 
faut un criminel. 

— Vous le voyez, monsieur, dit sévèrement le juge 
à Albert, vous m'aviez trompé. Vous risquiez votre 
tête, monsieur, et ce qui est bien autrement grave, 
vous m'exposiez, vous exposiez la justice à une dé- 
plorable erreur. Pourquoi n'avoir pas dit d'abord la 
vérité ? 

— Monsieur, répondit Albert, mademoiselle d'Ar- 
lange, en acceptant de moi un rendez-vous, m'avait 
confié son honneur. 

— Et vous seriez mort plutôt que de parler de 
cette entrevue? interrompit M. Daburon avec une 
nuance d'ironie; cela est beau, monsieur, et digne 
des anciens jours de la chevalerie... 

— Je ne suis pas le héros que vous supposez, mon- 
sieur, dit simplement le prévenu. Si je vous disais 
que je ne comptais pas sur Claire, je mentirais. Je 
l'attendais. Je savais qu'en apprenant mon arresta- 
tion elle braverait tout pour me sauver. Mais ou 
pouvait lui cacher ce malheur, et c'est là ce que je 



l' AFFAIRE LEROUGE 501 

redoutais. En ce cas, autant qu'on peut répondre 
de soi, je crois que je n'aurais pas prononcé son 
nom. 

Il n'y avait là nulle apparence de bravade. Ce 
qu'Albert disait, il la pensait et le sentait. M. Dabu- 
ron regretta son ton ironique. 

— Monsieur, reprit-il d'une voix bienveillante, on 
va vous reconduire en prison. Je ne puis rien vous 
dire encore, cependant vous ne serez plus au secret. 
On vous traitera avec tous les égards dus à un pri- 
sonnier dont l'innocence peut paraître probable. 

Albert s'inclina et remercia. Son gardien revint le 
prendre. 

— Qu'on fasse venir Gévrol, maintenant dit le juge 
à son greffier. 

Le cbef de la sûreté était absent, on venait de le 
mander à la préfecture, mais son témoin, l'homme 
aux boucles d'oreilles, attendait dans la galerie. 

On lui dit d'entrer chez le juge. 

C'était un de ces hommes courts et ramassés sur 
eux-mêmes, robustes comme les chênes, bâtis à chaux 
et à sable, qui peuvent porter jusqu'à trois pochées 
de blé sur leurs épaules bombées. 

Ses cheveux et ses favoris blancs faisaient paraître 
plus dur et plus foncé son teint hâlé, grillé, tanné 
par les intempéries des saisons, par lèvent de la mer 
et par le soleil des tropiques. 

11 avait de larges mains, noires, dures, calleuses, 



502 l'affaire lerougb 

avec de gros doigts noueux qui devaient avoir la 
puissance de pression d'un étau. 

A ses oreilles de grandes boucles d'oreilles pen- 
daient, soutenant un découpage en forme d'ancre. 

Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Nor- 
mandie, lorsqu'ils s'habillent pour aller à la ville ou 
au marché. 

L'huissier fut obligé de le pousser dans le ca- 
binet. 

Ce loup de la côte était intimidé et interdit. 

Il s'avança en se balançant d'une jambe sur l'autre 
avec cette démaiche déhanchée des matelots qui, 
rompus au roulis et au tangage, sont surpris de 
trouver sous leurs pieds l'immobile plancher des va- 
ches. 

Pour se donner une contenance, il tracassait son 
chapeau de feutre souple, décoré de petites médail- 
les de plomb, ni plus ni moins que l'auguste cas- 
quette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné 
encore d'une de ces gances de laine rondes, que fa- 
friquent les filles de campagne sur un métier pri- 
mitif composé de quatre ou cinq épingles fichées 
dans un bouchon percé. 

M. Daburon le détailla et l'évalua d'un coup 
d'œil. 

On ne pouvait s'y tromper, c'était bien l'homme à 
Ëgnve de brique dépeint par le petit témoin de La 
Jonchère, 



l'affaire lerouge 503 

Impossible également de méconnaître l'honnête 
homme. Sa physionomie respirait la franchise et la 
bonté. 

— Votre nom ? demanda le juge d'instruction. 

— Marie-Pierre Lerouge. 

— Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge? 

— Je suis son mari, monsieur. 

Quoi? le mari de la victime vivait, et la police 
ignorait son existence ! 

Voilà ce que pensa M. Daburon. 

A quoi donc servent les surprenants progrès de 
l'industrie humaine ? 

Aujourd'hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, 
tout comme ir y a vingt ans, une énorme perte de 
temps et d'argent pour obtenir le moindre rensei- 
gnement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup 
de cas, pour se procurer l'état civil d'un témoin ou 
d'un prévenu. 

Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour 
demander le dossier de Claudine, on était au lundi, 
et la réponse n'était pas arrivée. 

Cependant la photographie existe, on a le télégra- 
phe électrique, on dispose de mille moyens jadis in- 
connus et on ne les utilise pas. 

— Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; 
elle-même prétendait l'être. 

— C'est que, de cette manière, elle excusait un 
peu sa conduite. C'était d'ailleurs comme convenu 



304 i/affaire lerouge 

entre nous. Je lui avais dit que je n'existais plus 
pour elle. 

— Ah!... Vous savez qu'elle est morte victime 
d'un crime odieux? 

— Le monsieur de la police qui est venu me cher- 
cher me Ta dit, monsieur, répondit le marin dont le 
front se plissa. C'était une malheureuse! ajouta-t-il 
d'une voix sourde. 

— Comment ! c'est vous, un mari, qui l'accu- 
sez? 

— Je n'en ai que trop le droit, monsieur. Ah ! dé- 
funt mon père, qui s'y connaissait au temps, m'avait 
averti. Je riais, quand il me disait : « Prends garde, 
elle nous déshonorera tous. » Il avait raison. J'ai 
été, moi, à cause d'elle, poursuivi par la police, ni 
plus ni moins qu'un voleur qui se cache et qu'on 
cherche. Partout où on me demandait avec une ci- 
tation les gens devaient se dire : « Tiens ! il a donc 
fait un mauvais coupl » Et me voici devant la jus- 
tice. Ah! monsieur, quelle peine! C'est que les Le- 
rouge sont honnêtes de père en fils depuis que le 
monde est monde. Informez-vous dans le pays, on 
vous dira : « Parole de Lerouge vaut 5<irit d'un au- 
tre. » Ouï, c'était une malheureuse, et je lui avais 
bien dit qu'elle ferait une mauvaise fin. 

— Vous lui aviez dit cela? 

— Plus de cent fois, oui, monsieur. 

— Et pourquoi? Voyons, mon ami> tassîirez-vous; 



l'affaire lerouge 305 

votre honneur n'est point en jeu ici, personne n'en 
doute. Quand l'aviez-vous avertie ^i sagement? 

— Ah! il y a longtemps, monsieur, répondit le 
marin, plus de trente ans, pour la première foK Elle 
était ambitieuse jusque dans le sang, elle a vo^lu se 
mêler des affaires des grands, c'est ce qui l'a perdue. 
Elle disait qu'on gagne de l'or à garder des secrets ; 
moi, je disais qu'on gagne de la honte, et voilà tout. 
Prêter la main aux grands pour cacher leurs vile- 
nies en comptant que ça portera bonheur, c'est rem- 
bourrer son matelas d'épines avec l'espoir de bien 
dormir. Mais elle n'en faisait qu'à sa tête. 

— Vous étiez son mari, pourtant, objecta Dabu- 
ron, vous aviez le droit de commander. 

Le marin hocha la tête, et poussa un gros soupir. 

— Hélas ! monsieur, c'était moi qui obéissais. 

Procéder par brèves interrogatoires avec un té- 
moin lorsqu'on n'a même pas idée des renseigne- 
ments qu'il apporte, c'est perdre du temps en cher- 
chant à en gagner. On croit l'approcher du fait 
important, on l'en écarts. Mieux vaut lui lâcher la 
bride et se résigner à l'écouter, quitte à le remettre 
sur la voie lorsqu'il s'en éloigne trop. G'est encore le 
plus sûr et le plus court. G'est à ce parti que s'ar- 
rêta M. Daburon, tout & maudissant l'absence Je 
Gévrol, qui, d'un mot, aurait abrégé de moitié cet 
interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas en- 
core l'importance. 

43 



506 l'affaire lerouge 

— De quelles affaires s'était donc mêlée votre 
femme? demanda le magistrat. Allons, mon ami t 
contez-moi cela bien exactement. Ici, vous le savez, 
on doit dire non-seulement la vérité, mais encore 
toute la vérité. 

Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. 
Alternativement il se détirait les doigts, les faisait 
craquer à les briser, ou se grattait la tète de toutes 
ses forces. C'était sa manière d'aller à la rencontre 
des idées. 

— C'est pour vous dire, commença-t-il, qu'il y 
aura de cela trente-cinq ans à la Saint-Jean. Je de- 
vins amoureux de Claudine. Dame 1 c'était une jolie 
fille, propre, avenante, avec une voix plus douce 
que miel. C'était la plus belle du pays, droite comme 
un mât, souple comme l'osier, fine et forte comme 
un canot de course. Ses yeux pétillaient comme du 
vieux cidre ; elle avait les cheveux noîrs, les dents 
blanches, et son haleine était plus fraîche que la 
brise du large. Le malheur est qu'elle n'avait rien, 
tandis que nous étions à l'aise. Sa mère, une veuve 
de trente-six maris, était, sauf votre rc3pect, une 
pas grand' chose, et mon père était l'honnêteté vi- 
vante. Quand je parlai au bonhomme d'épouser la 
Claudine, il jura son grand juron, et huit jours après 
il m'embarquait pour Porto sur la goélette d'un voi- 
sin à nous, histoire de changer d'air. Je revins au 
bout de six mois, plus maigre qu'un tolet, mais plus 



L'AFFAIRE LER0UGE 507 

amoureux qu'avant. Le souvenir de Claudine me 
desséchait à petit feu. C'est que j'en étais fou à per- 
dre le boire et le manger, et sans vous commander 
m'est avis qu'elle m'aimait un brin, vu que j'étais 
un solide gars et que plus d'une fille me reluquait. 
Pour lors, le père, voyant que rien n'y faisait, que 
je dépérissais sans dire ouf et que je m'en allais tout 
doucettement rejoindre ma défunte mère au cime- 
tière, se décida à me laisser passer ma folie. Un 
soir, comme nous revenions de la pêche, et que je 
ne touchais pas au souper, il me dit : « Épouse-la 
donc, ta carogne, et que ça finisse! » Je me rappelle 
bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter 
mon amoureuse de ce nom, j'eus comme un éblouis- 
sement. J'aurais voulu le tuer. Ça ne porte pas bon- 
heur, de se marier malgré ses parents. 

Le brave marin, s'égarait au milieu de ses souve- 
nirs. Ils ne causait plus, il dissertait. 

Le juge d'instruction essaya de le faire rentrer 
dans le bon chemin. 
„ — Arrivons à l'affaire, dit-il. 

— J'y suis, monsieur le juge, mais il fallait bien 
commencer par le commencement. Je me mariai 
donc. Le soir, après la noce, les parents et les invités 
partis, j'allcis rejoindre ma femme quand j'aperçus 
mon père lout seul dans un coin qui pleurait. Ça me 
serra le cœur et j'eus un mauvais pressentiment. Il 
passa vite. C'est si beau, les six premiers mois qu'on 



508 L AFFAIRE LEROUGE 

a une femme qu'on aime ! On la voit comme à ira* 
vers et,- brouillards qui changent en palais et en 
églises les rochers de la côte, si bien que les novices 
s'y tir jipent. Pendant deux ans, sauf quelques cas- 
tilles de rien, tout alla bien. Claudine me manœu- 
vrait comme un youyou. Ah! elle était futée, elle 
m'aurait pris, lié, porté au marché et vendu, que je 
n'y aurais vu que du feu. Son grand défaut, c'était 
d'être coquette. Tout ce que je gagnais, et mes af- 
faires marchaient fort, elle se le mettait sur le dos. 
C'était tous les dimanches parure nouvelle, robes, 
joyaux, bonnets, des affiquets du diable que les mar- 
chands inventent pour la perdition des femmes. Les 
voisins en jasaient, mais moi, [ je trouvais cela bien. 
Pour le baptême du fils qu'elle m'avait donné, qui 
fut nommé Jacques, du nom de mon père, j'avais 
vouv lui plaire, donné la volée à mes économies de 
garçon, plus de 300 pistoles que je destinais à ache- 
ter un pré qui m'endiablait parce qu'il était enclavé 
dans des parcelles à nous appartenant. 

M. Daburon bouillait d'impatience, mais que faire? 

— Allez, allez donc ! disait-il toutes les fois que 
Lerouge faisait seulement mine de s'arrêter. 

— Donc, poursuivit le marin, j'étais content assez, 
lorsqu'un matin je vis tourner autour de chez nous 
un domestique de chez M. le comte de Commarin., 
dont L château est à un quart de lieu de daèc nous, 
de l'autre côté du bourg. C'était un particulier qtâ 



l'affaire lerouge 509 

ne me revenait pas du tout, un nommé Germain. On 
prétendais comme cela qu'il s'était mêlé de la faute 
de la Thomassine, une belle fille de chez nous qui 
avait plu au jeune comte et qui av..it disparu. Je de- 
mandai à ma femme ce que lui voulait ce propre à 
rien; elle me répondit qu'il était venu iai proposer 
de prendre un nourrisson. D'abord je ne voulais pas 
entendre de cette oreille. Notre bien permettait à 
Claudine de garder tout son lait pour notre fils. Mais 
la voilà qui se met à dire les meilleures raisons. Elle 
se repentait, soi-disant, de sa coquetterie et de ses dé- 
penses. Elle voulait gagner de l'argent, ayant honte 
de ne rien faire tandis que je me tuais le corps. Elle 
demandait à amasser, à économiser, pour que le 
petit ne fût pas obligé plus tard d'aller à la mer. On 
lui offrait un très-bon prix que nous pouvions mettre 
de côté pour rattraper en peu de temps les 300 pis- 
toles. Le chien de pré dont elle me parla finit par 
me décider. 

— Elle ne vous dit pas, demanda le juge, de quelle 
commission on voulait la charger ? 

Cette question stupéfia Lerouge. Il pensa que c'est 
avec raison qu'on affirme que la justice voit tout et 
sait tout. 

— Pas encore, répoijdit-il. Mais vous allez v(âr. 
Huit jours après le piéton lui apporte une lettre où 
on xuï mandait de venir à Paris chercher l'enfant. 
C --cSâït un soif? — ciBcn ? dit-elle, je partirai demain 

43* 



510 L'AFFAIRE LEROUGB 

par la concurrence. » Moi, je ne soufflai mot ; seule- 
ment au matin, quand elle fut parée pour le passage 
de la diligence, je déclarai que je l'accompagnerais. 
Elle ne parut pas fâchée, au contraire. Elle m'em- 
brassa, et je fus ravi. A Paris, ma iemme devait al- 
ler prendre le petit chez une madame Gerdy qui 
demeurait sur le boulevard. Nous convînmes avec 
Claudine qu'elle se présenterait seule et que je l'at- 
tendrais à notre auberge. Mais, elle partie, je me 
mangeais le foie dans cette chambre. Je sortis au 
bout d'une heure et j'allai rôder aux environs de la 
maison de cette dame. Je m'informai à des domesti- 
ques, à des gens qui sortaient, et j'appris qu'elle 
était la maîtresse du comte de Commarin. Gela me 
déplut si fort que, si j'avais été le maître, ma femme 
serait revenue sans ce bâtard. Je ne suis qu'un pau- 
vre marin , moi, et je sais bien qu'un homme peut 
s'oublier. On est monté par la boisson. Quelquefois 
on est entraîné par les camarades, mais qu'un hom- 
me ayant femme et enfants fasse ménage avec une 
autre et lui donne le bien des siens, je trouve cela 
mal, très-mal. N'est-il pas vrai, monsieur? 

Le juge d'instruction se démenait rageusement sur 
son fauteuil. Il pensait : « Cet homme n'en finira 
donc pas 1 » 

— Oui ! vous avez raison mille fois, répondit-il, 
mais trêve de réflexions, avancez, avancez!... 

— Claudine, monsieur, était plus entêtée qu'une 



l'affaire lerougb 511 

mule. Après trois jours de discussions elle m'arracha 
un Amen entre deux baisers. Alors elle m'annonça 
que nous ne retournerions pas chez nous par la dili- 
gence. La damé, qui craignait pour son petit la fa- 
tigue du voyage, avait arrangé qu'on nous recondui- 
rait à petites journées dans sa voiture, avec ses 
chevaux. C'est qu'elle était entretenue dans le grand 
genre! J'eus la bêtise de me réjouir parce que cela 
me permettrait de voir le pays à mon aise. Nous 
voilà donc bien installés, avec les enfants, le mien et 
l'autre, dans un beau carrosse, attelé de bêtes su- 
perbes, conduit par un cocher en livrée. Ma femme 
était folle de joie. Elle m'embrassait comme du pain 
et faisait sonner des poignées de pièces d'or. Moi, 
j'étais sot comme un honnête mari, qui trouve dans 
son ménage de l'argent qu'il n'y a pas apporté. C'est 
en voyant ma mine que Claudine, espérant me déri- 
der, se risqua à me découvrir la vérité vraie. « Tiens,» 
me dit-elle. 
Lerouge s'interrompit, et, changeant de ton : 

— Vous comprenez, dit-il, que c'est ma femme 
qui parle. 

— Oui, oui... Poursuivez. 

— Elle me dit donc en secouant sa poche : « Tiens, 
« mon homme, nous en aurons comme ça jusqu'à 
« plus soif, et voici pourquoi : Monsieur le comte, 
a qui a un fils légitime en même temps que celui-ci, 
« veut que ce soit ce bâtard qui porte son nom. Cela 



512 l'affaire lerouge 

a se peut, grâce à moi. En route nous allons trouver 
« dans l'auberge où nous coucherons M. Germain et 
& ïa nourrice à qui on a confié le fils légitime. On 
« nous mettra dans la même chambre, et, pendant 
« la nuit, je dois changer les petits qu'on a exprès 
« habillés l'un comme l'autre. Monsieur le comte 
« donne pour cela huit mille francs comptant et une 
« rente viagère de mille francs. » 

— Et vous ! s'écria le juge, vous qui vous dites un 
honnête homme, vous avez souffert un tel crime lors- 
qu'il suffisait d'un mot pour l'empêcher ! 

— Monsieur, de grâce, supplia Lerouge, monsieur, 
laissez-moi finir... 

— Soit, allez ! 

— Je n'eus pas, d'abord, la force de rien dire, 
tant la colère m'étranglait. Je devais être effrayant. 
Mais elle, qui pourtant avait peur de moi quand je 
me montais, partit d'un éclat de rire qui me décon- 
certa. « — Que tu es bête, me dit-elle : écoute-moi 
c< donc avant de t'enlever comme une soupe au lait. 
« C'est le comte, entends-tu, qui enrage d'avoir son 
« bâtard chez lui, c'est le comte qui paye pour le 
« changer. Sa maîtresse, la mère de celui-ci, ne veut 
« pas de ça. Si elle a eu l'air de consentir à la chose, 
ce cette femme, c'est qu'elle tenait à ne pas se brouil- 
« 1er a^c son amant et qu'elle avait son plan. Elle 
« m'a prise à part, dans la chambre, ec après m'avoir 
« iait jurer le secret sur un crucifix, elle m'a dit 



L'AFFAIRE LEROUGE -j!3 

€ qu'elle ne pouvait pas s'habituer à i/îdée de se 
« séparer pour toujours de son enfant et d'élever 
« F enfant d'une autre. Elle a ajouté que si je consen- 
ti taKà m pas changer les nourrissons sans en rien 
a dire au comte, elle me donnerait à l'instant dix 
4 mille francs et me garantirait une rente égale à 
c< celle du père. Elle m'a encore déclaré qu'elle sau- 
« rait bien si je tenais ma parole, ayan + fait faire è 
« son petit un signe de reconnaissant -, ineffaçable 
« Elle ne me l'a pas montré, ce signe, et j'ai eu bea* 
« le chercher, je ne l'ai pas trouvé. Comprends-tu 
« maintenant? Je garde simplement ce petit bour- 
« gcois que voici; j'affirme au comte que j'ai fait l'é- 
c( change, nous empochons des deux côtés, et voilà 
« Jacques riche. Embrasse ta petite femme qui a 
« plus d'esprit que toi, mon homme ! » Voilà, mon- 
sieur, mot pour mot ce que me dit Claudine. 

Le rude matelot tira de sa poche un immense 
mouchoir à carreaux bleus et se moucha & faire trem- 
bler les vitres. C'était sa façon de pleurer. 

M. Daburon restait confondu. 

Depuis le commencement de cette malheureuse 
affaire, il marchait d'étonnements en étonnements. 
A peine avait-il mis ordre à ses idées sur un point 
que toute son attention était appelée sur un autre. 

Il se sentait dérouté. Qu'était-ce que ce nouvel in- 
eident si grave? qu'allait-il apprendre? 

Il brûlait d'interroger vivement, mais Lerouge? 013 



514 l'affaire lerougb 

le voyait, contait péniblement, démêlant laborieuse- 
ment ses souvenirs; un fil bien tenu le guidait, la 
moindre interruption pouvait rompre ce fil et em- 
brouiller l'écheveau. 

— Ce que me proposait Claudine, continua le ma- 
rin, était une abomination, et je suis un honnête 
homme. Mais cette femme me pétrissait à volonté, 
comme la pâte du pétrin. Elle me chavirait le cœur. 
Elle me faisait voir blanc comme neige ce qui était 
noir comme de l'encre. Je l'aimais, quoi ! Elle me 
prouva que nous ne faisions de tort à personne et 
que nous assurions la fortune de Jacques, je me tus. 
Le soir, nous arrivons à un village, et le cocher noua 
dit, en arrêtant la voiture, devant une auberge, que 
c'est là que nous coucherons. Nous entrons et nous 
voyons qui? Cette canaille de Germain avec une 
femme portant un nourrisson si exactement habillé 
comme le nôtre que j'eus peur. Ils voyageaient 
comme nous dans une voiture du comte. Un soupçon 
me vint. Qui m'assurait que Claudine n'avait pas in- 
venté la seconde histoire pour me calmer? Elle en 
était certes capable. J'étais fou. Je consentais à une 
chose qui était mal, mais non à une certaine autre. Je 
me promis bien de ne pas perdre de vue notre petit 
bâtard, me jurant bien qu'on ne me l'escamoterait 
pas. En effet, je le gardai toute la soirée sur mes ge- 
noux, et, pour plus de sûreté, je lui avais noué mou- 
mouchoir autour des reins en guise de remarque. 



l'affaire lerougë 515 

Ahî le coup avait été bien monté. Après souper, on 
parla de se coucher, et il se trouve qu'il n'y a dans 
cette auberge que deux chambres à deux lits. C'était 
à croire qu'on l'avait fait bâtir exprès. L'aubergiste 
dit que les deux nourrices coucheront dans une d^ 
ces chambres et Germain et moi dans l'autre. Com- 
prenez-vous, monsieur le juge? Ajoutez que toute 
la soirée j'avais surpris des signes d'intelligence en- 
tre ma femme et ce gredin de domestique. J'étais 
furieux. 

C'était la conscience qui parlait et que je faisais 
taire de force. Je sentais bien que j'agissais très-mal 
et je m'en voulais à la mort. Pourquoi n'y a-t-il que 
les coquines pour faire virer comme une girouette 
à tous les vents de leurs coquineries l'esprit d'un 
honnête homme? 

M. Daburon répondit par un coup de poing à dé- 
molir son bureau. 

Lerouge poursuivit plus vite : 

—Moi, je repoussai cet arrangement, feignant d'être 
trop jaloux pour lâcher ma femme une minute. Il 
fallait en passer par où je voulais. La nourrice étran- 
gère monta se coucher la première ; nous y allâmes, 
Claudine et moi, un moment après. Ma femme défit 
ses hardes et se coucb^ dans les draps avec notre fils 
et le nourrisson; moi, je ne me déshabillai pas. Sous 
prétexte qu'en me couchant j'exposerais les nourris- 
sons, je m'installai sur une chaise devant le lit, dé- 



516 l'affaire lerouge 

cidé à ouvrir l'œil et à monter un quart un peu so- 
lide. J'avais soufflé la chandelle afin de laisser les 
femmes Jormir; moi, je n'y songeais guère; mes 
idées m'ôtaient le sommeil, je pensais à mon père 
et à ce qu'il dirait, s'il apprenait jamais ma conduite. 
Vers minuit, voilà que j'entends Claudine faire un 
mouvement. Je retiens mon souffle. Elle se levait. 
Voulait-elle changer les enfants? Maintenant je sais 
que non, alors je crus que oui. Je me dressai hors 
de moi et, la saisissant par le bras, je commençai à 
taper, et rudement, tout en lâchant ce que j'avais 
sur le cœur. Je parlais à pleine voix, comme sur 
mon bateau, quand le temps est gros, je jurais comme 
un damné, je menais un tapage affreux. L'autre 
nourrice poussait des cris à faire croire qu'on regor- 
geait. A ce vacarme, Germain accourt avec une chan- 
delle allumée. Sa vue m'acheva. Ne sachant ce que 
je faisais, je tirai de ma poche un couteau catalan 
dont je me servais d'habitude, et empoignant le mau- 
dit bâtard, je lui traversai le bras avec la lame en 
disant : « Au moins comme cela on ne me le chan- 
gera pas sans que je le sache : il est marqué pour 
la vie. » 

Lerouge n'en pouvait plus. 

De grosses gouttes de sueur perlaient sur son 
front, glissaient le long de ses joues et s'arrêtaient 
dans les rides profondes de son visage. 

11 haletait, mais le regard impérieux du juge le 



l'affaire lerouge 5i7 

pressait, le harcelait, comme le fouet qui cingle les 
reins du nègre écrasé de fatigue. 

— La blessure du petit était terrible, poursuivit-il; 
elle saignait affreusement, il pouvait en mourir. Je 
ne m'arrêtais pas à cela. Je ne m'inquiétais que de 
l'avenir, de ce qui arriverait peut-être plus tard: Je 
déclarai que j'allais écrire ce qui venait de se passer 
et que nous signerions tous. Ce fut fait, Nous sa- 
vions écrire tous quatre. Germain n'osa pas résister, 
je parlais mon couteau à la main. Il mit son nom le 
premier, me conjurant seulement de ne rien dire 
au comte, jurant que pour sa part il ne soufflerait 
mot, faisant promettre à l'autre nourrice de se 
taire. 

— Et vous avez gardé cette déclaration? demanda 
M. Daburon. 

— Oui, monsieur, et comme l'homme de la police 
à qui j'ai tout avoué m'a recommandé de la prendre 
avec moi, je suis allé la retirer de l'endroit où je l'a- 
vais cachée, et je l'ai là. 

— Donnez. 

Lerouge sortit de la poche de sa veste un vieux 
portefeuille de parchemin attaché avec une lanière 
de cuir, et en tira un pli jauni par les années et soi- 
gneusement cacheté. 

— Voici, dit-il. Le papier n'a pas été ouvert de- 
puis cette nuit maudite. 

En effet, lorsque le juge le déplia, il vit tomber 

44 



518 i'afpaire lerougf 

la cendre j^.tée sur les caractères fraîchement tracés 
pour les empêcher de s'effacer. 

C'était bien le récit bref de la scène décrite p&? le 
vieux marin. Les quatre signatures y étaient. 

— Que sont devenus, murmura le juge, se par- 
lant à lui-même, les témoins qui ont signé cette dé- 
claration ? 

Lerôuge crut qu'on l'interrogeait. 

— Germain est mort, répondit-il, on m'a dit qu'il 
s'était noyé dans une partie de plaisir. Claudine 
vient d'être assassinée, mais l'autre nourrice vit en- 
core. Même je sais qu'elle a parlé de la chose à son 
mari, car il m'en a touché un mot. C'est un nommé 
Brossette qui demeure au village de Commarin 
même. 

— Et ensuite? demanda le juge, qui avait pris le 
nom et l'adresse de cette femme. 

— Le lendemain, monsieur, Claudine parvint à 
me calmer et à m' extorquer le serment de garder le 
silence. L'enfant fut à peine malade, mais il garda 
une énorme cicatrice au bras. 

— Madame Gerdy a-t-elle été avertie de ce qui 
s'était passé ? 

— Je ne le crois pas, monsieur, cependant j'aime 
mieux dire que je l'ignore. 

— Commeut, vous l'ignorez ! 

— Oui, je vous le jure, monsieur le juge, cela 
vient de ce qui est arrivé après. 



l'affaire lerougi 519 

— Qu'est-il donc arrivé? 
Le marin hésita. 

— C'est que, monsieur, dit-il, c'est des affaires à 
moi, et... 

— Mon ami, interrompit le juge, vous êtes un 
honnête homme, je le crois, j'en suis sûr. Mais une 
fois en votre vie, poussé par une mauvaise femme, 
vous avez failli, vous êtes devenu le complice d'une 
bien coupable action. Réparez votre faute en parlant 
sincèrement. Tout ce qui se dit ici, et qui n'a pas 
trait directement au crime, reste secret; moi-même 
je l'oublie aussitôt. Ne craignez donc rien, et si vous 
éprouvez quelque humiliation, dites-vous que c'est 
la punition du passé. 

— Hélas 1 monsieur le juge, répondit le marin, 
j'ai été bien puni déjà, et il y a longtemps que ma 
peine a commencée. Argent mal acquis ne porte pas 
profit. En arrivant chez nous, j'achetai le malheureux 
pré plus cher que sa valeur. Le jour où je me suis 
promené dessus en me disant : « Il est à moi, » j'ai 
eu mon dernier contentement. Claudine était co- 
quette, mais elle avait encore bien d'autres vices. 
Quand elle nous vit tant d'argent, ils éclatèrent tous 
comme un incendie qui couve à fond de cale quand 
on ouvre *m panneau. D'un peu gourmande qu'elle 
était, elle devint portée sui sa bouche, sauf votre 
respect, à faire horreur. C'était chez nous une ri- 
paille qui u'avait ni fin ni cesse. Dès que j'embar* 



520 l'affaire lerougb 

quais, elle s'attablait avec les plus mauvaises gre- 
dines rtu pays, et il n'y avait rien de trop bon ni de 
trop clier pour elles. Elle se prenait de boisscn au 
point qu'il fallait la coucher. Là-dessus, voilà qu'une 
nuit qu'elle me croyait à Rouen, je reviens sans être 
attendu. J'entre, et je la trouve avec un homme. Et 
quel homme, monsieur! Un méchant gringalet honni 
de tout le pays, laid, sale, puant; enfin le clerc de 
l'huissier du bourg. J'aurais dû le tuer, c'était mon 
droit, comme une vermine qu'il était, il me fit pitié 
Je l'empoignai par le cou et je le jetai par la fenêtre 
sans Touvrir. Il n'en est pas mort. Alors, je tombai sur 
ma femme, et quand je cessai de frapper, elle ne 
bougeait plus. 

Lerouge parlait d'une voix rauque, et de temps à 
autre enfonçait sur ses yeux ses poings crispés. 

— Je pardonnai, continu a-t-il, mais l'homme qui 
a battu sa femme et qui lui a fait grâce est perdu. 
Désormais, elle prit mieux ses précautions, elle de- 
vint plus hypocrite, et voilà tout. Dans l'intervalle, 
madame Gerdy retira son petit, Claudine ne fut plus 
retenue par rien. Protégée et conseillée par sa mère, 
qu'elle avait prise avec nous et qui était censée soi- 
gner notre Jacques, elle put me tromper pendant 
plus d'un an. Se la croyais revenue à de meilleurs 
sentiments, et pas du tout, elle menait une vie ef- 
froyable. Ma maison était devenue le mauvais lieu 
éh pays, et c'est chez moi que les vauriens se l'en- 



L'AFFAIRE LEROUGB 521 

d aient après boire. Ils y buvaient pourtant encore, 
car ma femme faisait venir des panier^ de vin et 
d'eau-de-vie, et tant que j'étais à la mer, on se soû- 
lait pêle-mêle. Quand l'argent lui manquait, elle 
écrivait au comte ou à sa maitresse, et les orgies 
continuaient. Quelquefois j'avais comme des doutes 
qui me travaillaient; alors, sans raison, pour un 
non, pour un oui, je la battais jusqu'à plus soif, puis 
je pardonnais encore, comme un lâche, comme un 
imbécile. C'était une existence d'enfer. Je ne sais 
pas ce qui me procurait le plus de plaisir, de l'em- 
brasser ou de la rouer de coups. Tout le monde, dans 
le bourg, me méprisait et me tournait le dos ; on mt 
croyait complice ou volontairement dupe. J'ai su 
plus tard qu'on supposait que je tirais profit de la 
conduite de ma femme, tandis qu'au contraire elle 
payait ses amants. En tout cas, on se demandait d'où 
venait tout l'argent qui se dépensait chez nous. Pour 
me distinguer d'un de mes cousins nommé Lerouge, 
on avait joint à mon nom un mot infâme. Quelle 
honte, monsieur ! Et je ne savais rien de tant de scan- 
dales, non, rien! N'étais-jepaslemari?Par bonheur, 
mon père était mort. 
M. Dabur-rui eut pitié : 

— Reposez- vous, mon ami, dit-il, remettez-vous. 

— Non, répondit le marin, j'aime mieux faire vite. 
Un L jmme eut la charité de me prévenir, le curé. 
Si jamais celui-là a besoin de Lerouge !... Sans per- 

44* 



522 l'affaire lerougb 

dre une minute, j'allai trouver un homme de loi, lui 
demandant comment doit agir un honnête marin qui 
a eu le malheur d'épouser une gourgandme. Il me 
dit qu'il n'y a rien à faire. Plaider, c'est publier à 
son de trompe son déshonneur, et une séparation 
n'arrange rien. Quand une fois on a donné son nom 
à une femme, me dit-il, on ne peut plus le repren- 
dre, il lui appartient pour le restant de ses jours, 
elle a le droit d'en disposer. Elle peut le salir, le 
couvrir de boue, le traîner de musicos en musicos, 
le mari n'y peut rien. Cela étant, mon parti fut vite 
pris. Le jour même, je vendis le fatal pré et j'en ha 
porter l'argent à Claudine, ne voulant rien garcter 
du pain de la honte. Je fis ensuite dresser un acte 
qui l'autorisait à administrer notre petit bien mais 
qui ne lui permettait ni de le vendre ni d'emprunter 
dessus. Puis je lui écrivis une lettre où je lui mar- 
quais qu'elle n'entendrait plus parler de moi, que je 
n'étais plus rien pour elle et qu'elle pouvait se re- 
garder comme veuve. Et dans la nuit, je partis avec 
mon fils. 

— Et que devint votre femme, après votre départ? 

— Je ne puis le dire, monsieur. Je sais seulement 
qu'elle quitta le pays un an après mol* 

— Vous ne l'avez jamais revue? 

— Jamais. 

— Cependant, vous étiez chez elle trois jours avant 
le crime. 



L'AFFAIRE LEROUGE 523 

— C'est vrai, monsieur, mais c'est qu'il h fallait 
absolument. J'ai eu bien de la peine à la retrouver, 
personne ne savait ce qu'elle était devenue. Heureu- 
sement mon notaire a pu se procurer l'adresse de 
madame Gerdy, il lui a écrit, et c'est comme cela 
que j'ai su que Claudine habitait La Jonchère. J'é- 
tais pour lors à Rouen; le patron Gervais, qui est 
mon ami* m'offrit de me remonter à Paris sur soa 
bateau, et j'acceptai. Ah ! monsieur ! quel saisisse- 
ment lorsque je suis entré chez elle! Ma femme ne 
me reconnaissait pas. A force de dire à tout le monde 
que j'étais mort, elle avait sans doute fini par se le 
persuader. Quand j'ai dit mon nom, elle est tombée 
à la renverse. La malheureuse ! elle n'avait pas changé. 
Elle avait près d'elle un verre et une bouteille d'eau- 
de-vie... 

— Tout cela ne m'apprend pas ce que vous veniez 
faire chez votre femme. 

— C'est pour Jacques, monsieur, que j'y allais. 
Le petit est devenu un homme, et il veut se marier. 
Pour cela, il fallait le consentement de la mère. J'ai 
donc porté à Claudine un acte que le notaire avait 
préparé et qu'elle a signé. Le voici : 

M. Daburon prit l'acte et sembla le lire attentive- 
ment. Au bout d'un moment ; 

— Vous êtes-vous demandé, interrogea-t-il, qui 
pouvait avoir assassiné votre femme? . 

Lerouge ne répondit pas. 



524 l'affaire lerouge 

— Avez-vous eu des soupçons sur quelqu'un? in- 
sista le juge. 

■ — Dame ! monsieur, répondit le marin, que vou- 
lez-vous que je vous dise! J'ai pensé que Claudine 
avait fini par lasser les gens de qui elle tirait de l'ar- 
gent comme de l'eau d'un puits, ou bien qu'étant 
soûle elle avait parlé trop. 

Les renseignements étaient aussi complets que 
possible, M. Daburon congédia Lerouge en lui re- 
commandant d'attendre Gévrol, qui le conduirait à 
un hôtel où il se tiendrait jusqu'à nouvel ordre à la 
disposition de la justice. 

— Vous serez indemnisé de vos dépenses, ajouta 
le juge. 

Lerouge avait à peine tourné les talons qu'un fait 
grave, prodigieux, inouï, sans précédent, se produisit 
dans le cabinet du juge d'instruction. 

Constant, le sérieux, l'impassible, l'immobile, le 
sourd-muet Constant se leva et parla. 

Il rompit un silence de quinze années, il s'oublia 
jusqu'à émettre une opinion. 

Il dit : 

— Voilà, monsieur, une surprenante affaire! 
Bien surprenante, en effet, pensait M. Daburon, et 

bien faite pour dérouter toutes les prévisions, pour 
renverser toutes les opinions préconçues. 

Pourquoi, lui juge, avait-il agi avec cette déplia 
rable précipitation? Pourquoi, avant de rien risquer. 



l'affaire lerouge 525 

n'avait-îl pas attendu de bien posséder tous les élé- 
ments de cette grave affaire, de tenir tous les fils de 
cette trame compliquée ? 

On accuse la justice de lenteur, mais c'est cette 
lentear même qui fait sa force et sa sûreté, qui cons- 
titue sa presque infaillibilité. 

On ne sait pas assez tout le temps que les témoi- 
gnages mettent à se produire. 

On ignore ce que peuvent révéler de faits des in- 
vestigations inutiles en apparence. 

Les drames de la cour d'assises n'observent pas les 
trois unités, il s'en manque de beaucoup. 

Quand l'enchevêtrement des passions et des mo- 
biles semble inextricable, un personnage inconnu, 
venu on ne sait d'où, se présente, et c'est lui qui ap- 
porte le dénoûment. 

M. Daburon, le plus prudent des hommes, avait 
cru simple la plus complexe des affaires. Il avait agi 
comme pour un cas de flagrant délit dans un crime 
mystérieux qui réclamait les plus grandes précau- 
tions. Pourquoi? C'est que ses souvenirs ne lui avaient 
pas laissé la liberté de délibération, de jugement et 
de décision. Il avait craint également de paraître 
faible et de se montrer violent. Se croyant sûr de 
son fait, l'animosité l'avait emporté. Et cependant 
bien d°s fois il s'était dit : Où est le devoir? Mais, 
quand on en est réduit à ne plus distinguer claire- 
ment le devoir, c'est qu'on fait fausse route. 



526 l'affaire lerouge 

Le singulier dans tout cela, c'est que les fautes du 
juge d'instruction provenaient de son honnêteté 
même. 11 avait été égaré par une trop grande déli- 
catesse de conscience. Les scrupules qui le tracas- 
laient lui avaient rempli l'esprit de fantômes et l'a- 
vaient poussé à l'animosité passionnée par lui déployée 
à un certain moment. 

Devenu plus calme, il examinait sainement les 
choses. En somme, grâce à Dieu ! rien n'était irré- 
parable. Il ne s'en adressait pas moins les plus dures 
admonestations. Le hasard seul l'avait arrêté. En ce 
moment même, il se jurait bien que cette instruc- 
tion serait pour lui la dernière. Sa profession lui 
inspirait désormais une invincible horreur. Puis, son 
entretien avec Claire avait rouvert toutes les bles- 
sures de son cœur, et elles saignaient plus doulou- 
reuses que jamais. Il reconnaissait avec accablement 
que sa vie était brisée, finie. Un homme peut se dire 
cela quand toutes les femmes ne lui sont rien, hor- 
mis une seule qu'il ne peut espérer posséder. 

Trop religieux pour songer au suicide, il se de- 
mandait avec angoisse ce qu'il deviendrait plus 
tard, quand il aurait jeté aux orties sa robe de juge. 

Puis il revenait à l'affaire présente. Dans tous les 
cas, innocent ou coupable, Albert était bien le vi- 
comte de Gommarin, le fils légitime du comte. Mais 
était-il coupable? Évidemment non. 

— J'y songe, s'écria tout à coup le juge, il faut que 



ï/affàïre mouGE 527 

je parle au comte de Commarin, Constant, faites 
passer à son hôtel, qu'il vienne à l'instant; s'il n'est 
pas riiez lui, qu'on le cherche. 

M. Daburon allait avoir un moment difficile. Il 
allait être forcé de dire à ce vieillard : « Monsieur, 
votre fils légitime n'est pas celui que je vous ai dit, 
c'est l'autre.» Quelle situation! non-seulement pé« 
nible, mais voisine du ridicule. Le correctif, c'est qu* 
cet autre Albert était innocent. 

A Noël aussi il faudrait apprendre la vérité, le 
précipiter à terre après l'avoir élevé jusqu'aux nues. 
Quelle désillusion ! Mais sans doute le comte trou- 
verait pour lui quelque compensation, il la lui devait 
bien. 

— Maintenant, murmurait le juge, quel serait le 
coupable? 

Une idée traversa son cerveau, qui d'abord lui 
parut invraisemblable. Il la rejeta, puis la reprit. Il 
la tourna, la retourna, l'examina sous toutes ses fa- 
ces. Il s'y était presque arrêté lorsque M. de Com- 
marin entra. 

Le messager de M. Daburon lui était arrivé comme 
il allait descendre de voiture, revenant avec Claire 
de chez madame Gerdy, 



XIX 



Le père Tabaret parlait, mais il agissait aussi. 

Abandonné par le juge d'instruction à ses seules 
forces, il se remit à l'œuvre sans perdre une minute 
et ne prit plus un moment de repos. 

L'histoire du cabriolet attelé d'un cheval rapide 
était exacte. 

Prodiguant l'argent, le bonhomme avait recruté 

une douzaine d'employés de la police en congé ou 

de malfaiteurs sans ouvrage, et, à la tête de ces ho- 

i norables auxiliaires, secondé par son séide Lecoq, il 

s'était transporté à Bougival. 

Il avait littéralement fouillé le pays, maison par 
maison, avec l'obstination et la patience d'un ma- 
niaque qui voudrait retrouver une aiguille dans un$ 
charretée de foin. 

Ses peines ne furent pas absolument perdues. 

45 



530 ^AFFAIRE LEROÛGE 

Après trois jours d'investigations, voici ce dont fi 
était à peu près certain : 

L'assassin n'avait pas quitté le chemin de fer à 
Rueil comme le font tous les gens de Bougival, de 
La Jonchère et de Marly, Il avait poussé jusqu'à 
Chatou. 

Tabaret pensait le reconnaître dans un homme en- 
core jeune, brun et avec d'épais favoris noirs, chargé 
d'un par -dessus et d'un parapluie, que lui avaient 
dépeint les employés de la station. 

Ce voyageur, arrivé par le train qui part de Paris 
à Saint-Germain à 8 heures 35 minutes du soir, avait 
paru fort pressé. 

En quittant la gare, il s'était élancé au pas de 
course sur la route qui conduit à Bougival. Sur la 
chaussée, deux hommes de Marly et une femme de 
La Malmaison l'avaient remarqué à cause de ses al- 
lures rapides. Il fumait tout en courant. 

Au passage du pont qui, à Bougival, joint les 
deux rives de la Seine, il avait été mieux observé 
encore. 

On paye pour traverser ce pont, et l'assassin pré- 
sumé avait sans doute oublié cette circonstance. 

Il avait passé franc, toujours au pas gymnastique, 
les coudes au corps, ménageant son haleine, et le 
gardien du pent avait été obligé de s'élancer à sa 
poursuite en le hélant, pour se faire payer. 

Il avait paru très-contrarié de cette circonstance,; 



L'AFFAIRE LERODGE 531 

avait jeté une pièce de dix sous et avait continué sa 
route sans attendre les quarante-cinq centimes qui 
lui revenaient. 

Ce n'est pas tout. 

Le contrôleur de Rueil se souvenait que deux mi- 
nutes avant le train de dix heures et quart, un voya- 
geur s'était présenté, très-ému et si essoufflé, qu'à 
peine il pouvait se faire comprendre en demandant 
son billet, un billet de secondes, pour Paris. 

Le signalement de cet homme répondait exacte- 
ment au portrait décrit par les employés de Ghatou 
et par le gardien du pont. 

Enfin, le bonhomme se croyait sur la trace d'un 
individu qui avait dû monter dans le même compar- 
timent que ce voyageur essoufflé. 

On lui avait indiqué un boulanger d'Asnières au- 
quel il avait écrit en lui demandant un rendez- 
vous. 

Tel est le bilan du père Tabaret, quand le lundi 
matin il se présenta au Palais-de-Justice afin de voir 
si on n'aurait pas £eçu le dossier de la veuve Le- 
rouge. 

Il ne trouva pas ce dossier,* mais dans la galerie il 
rencontra Gévrol et son homme 

Le chef de la sûreté triomphait, et triomphait sans 
pudeur. Dès qu'il aperçut Tabaret, il l'appela. 

— Eh bien! illustre dénicheur, quoi de neuf? 
Avons-nous fait couper le cou à quelque scélérat de- 



532 l'affaire lerouge 

puis l'autre jour! Ah ! vieux malin, je vois bien que 
c'est à ma place que vous en voulez ! 

Hélas ! le bonhomme était cruellement changé. 

La conscience de son erreur le rendait humble et 
doux. Ces plaisanteries Qui jadis l'exaspéraient ne le 
touchaient pas. Bien loin de se rebiffer, il baissa le 
nez d'un air si contrit que Gévrol en fut étonné. 

— Raillez-moi, mon bon monsieur Gévrol, répon- 
dit-il, moquez-vous de moi impitoyablement, vous 
aurez raison, je l'ai bien mérité. 

— Ah! çà reprit l'agent, nous avons donc fait quel- 
que nouveau chef-d'œuvre, vieux passionné? 

Le père Tabaret branla tristement la tète. 

— J'ai livré un innocent, dit-il, et la justice ne 
veut plus me le rendre. 

Gévrol était ravi, il se frottait les mains à s'enle- 
ver l'épiderme. 

— C'est très-fort cela, chantonnait-il , c'est très- 
adroit. Faire condammer des coupables, fi donc! 
c'est mesquin. Mais faire raccourir des innocents, 
bigre î c'est le dernier mot de l'art. Papa Tirauclair, 
vous êtes pyramidal, et je m'incline. 

Et en même temps il ôta ironiquement son cha- 
peau. 

— Ne m'accablez pas, reprit le bonhomme. Que 
voulez-vous, malgré mes cheveux gris, je suis jeune 
dans le métier. Parce que le hasard m'a servi trois 
ou quatre fois, j'en suis devenu bêtement orgueilleux-. 



l'AFFAlHE LEROUGE 532 

Je reconnais trop tard que je ne suis pas ce que je 
croyais; je suis un apprenti à qui le succès a fait 
tourner la cervelle, tandis que vous, monsieur Gé- 
vrol, vous êtes notre maitre à tous. Au ,<ieu de me 
ypjller, de g^âce, secourez-moi, aidez-moi de vos 
conseils et de votre expérience. Seul, je n'en sortirai 
pas, au lieu qu'avec vous !... 

Gévrol est superlativement vaniteux. 

La soumission de Tabaret, qu'au fond il estimait 
très-fort, chatouilla délicieusement ses prétentions 
policières. 

Il s'humanisa. 

— J'imagine, dit-il d'Tiin ton protecteur, qu'il s'a- 
git de l'affaire de La Jonchère ? 

— Hélas ! oui, cher monsieur Gévrol, j'ai voulu 
marcher sans vous, et il m'en cuit. 

Le vieux finaud de Tabaret gardait la mine con- 
trite d'un sacristain surpris à faire gras le vendredi, 
mais, au fond, en dedans, il riait, il jubilait. 

— Niais vaniteux, pensait-il , je te casserai tant 
d'encensoirs sur le nez que tu finiras bien par faire 
tout ce que je voudrai. 

M. Gévrol se grattait le nez, tout en avançant la 
lèvre inférieure et en faisant : « Euh î euh ! » 

Il feignait d'hésiter, heureux de prolonger la dé- 
licate jouissance que lui procurait la confusion du 
bonhomme. 

— Voyons, dit-il enfin, déridez-vous, papa Tirau- 

45* 



534 l'affaire lerougs 

clair; je suis bon garçon, moi, je vous donnerai un 
coup d'épaule. C'est gentil, hein? Mais aujourd'hui 
]e suis trop pressée, on me demande là-bas. Venez 
me voir demain matin, nous causerons. Cependant, 
avant de nous quitter, je vais vous allumer une lan- 
terne pour chercher votre chemin. Savez-vous qui 
est le témoin que j'amène ? 

— Dites, mon bon monsieur Gévrol. 

~^Eh bienl ce gaillard sur ce banc qui attend 
M. le juge d'instruction est le mari de la victime de 
La Jonchère. 

— Pas possible ! fît le père Tabaret stupéfié, — 
Et réfléchissant : Vous vous moquez de moi, ajouta- 
t-il. 

— Non, sur ma parole. Allez lui demander soft 
nom, il vous dira qu'il s'appelle Pierre Lerouge. % 

— Elle n'était donc pas veuve ? 

— Il paraîtrait, répondit Gévrol goguenardant, 
puisque voilà son heureux époux. 

— Oh!... murmura le bonhomme. Et sait-il quel- 
que chose ? 

En vingt phrases le chef de la sûreté analysa à son 
collègue volontaire le récit que Lerouge allait faire 
au juge d'instruction. 

— Que dites-vous de cela I demanda-t-il en finis- 
sant. 

— Ce que je dis, balbutia le père Tabaret, dont la 
physionomie dénotait une surprise voisine de l'hébé- 



l'affaire lerouge 535 

tement, ce que je dis?... je ne dis rien. Je pense... 
maïs non, je ne pense rien. 

— Une tuile, quoi ! fit Gévrol radieux. 

— Dites un coup de massue, plutôt, répliqua Ta- 
baret. 

Mais subitement il se redressa, se donnant sur le 
front un furieux coup de poing. 

— Et mon boulanger ! s'écria-t-il. A demain, mon- 
sieur Gévrol. 

— Il est fêlé ! pensa le chef de la sûreté. 

Le bonhomme était fort sain d'esprit, seulement il 
s'était tout à coup souvenu du boulanger d'Asnières, 
qu'il avait prié de passer chez lui. L'y trouverait-il 
encore. 

Dans l'escalier, il rencontra M. Daburon; c'est à 
peine s'il daigna lu: répondre. 

Bientôt il fut dehors et s'élança le long du quai, 
trottant comme un chat maigre. 

— Là : causons, se disait-il; voilà mon Noël rede- 
venu Gros-Jean comme devant. Il ne va pas rire, lui 
qui était si heureux d'avoir un nom. Bast! s'il le 
veut, je l'adopterai. Tabaret ne sonne pas comme 
Gommarin, mais enfin, c'est un nom. N'importe, 
l'histoire de Gévrol ne modifie en rien la situation 
d'Albert ni mes convictions. 11 est le fik légitime, 
tant mieux pour lui ! Cela ne m'affirmerait en rien 
son innocence, si j'en doutais. Evidemment, nDn plus 
que son père 5 il ne connaissait rien de ces cirions- 



536 l'affaire lerouge 

tances si surprenantes. Il devait, aussi bien que le 
comte, croire à une substitution. Ces faits, madame 
Gerdy les ignorait aussi, on aura inventé quelque 
histoire pour expliquer la cicatrice. Oui, mais ma- 
dame Gerdy savait à n'en pas douter que Noël était 
bien son fils à elle. En le reprenant, elle a dû véri- 
fier le* signes. Quand Noël a trouvé les lettres du 
comte, elle se sera empressée de lui expliquer... 

Le père Tabaret s'arrréta aussi court que si son 
chenin eût été barré par le plus effroyable reptile. 

Il était épouvanté de sa conclusion, qui disait : 

— Noël aurait donc assassiné la femme Lerougô 
pour l'empêcher de confesser que la substitution n'a« 
vait pas eu lieu, et il aurait brûlé les lettres et les 
papiers qui le prouvaient ! 

Mais il repoussa avec horreur cette probabilité 
comme un honnête homme chasse une détestable 
pensée qui, par hasard, sillonne son esprit. 

— Vieux crétin c^ue je suis, exclamait- il en repre- 
nant sa course, voilà pourtant la conséquence de 
l'affreux métier que je me faisais gloire d'exercer! 
Soupçonner Noël, mon enfant, mon légataire uni- 
versel, la vertu et l'honneur incarnés ici-bas! Noël, 
que dix ans de relations constantes, de vie presque 
commune, m'ont appris à estimer, à admirer au 
point que je répondrais de lui comme de moi-même! 
11 faut de terribles passions pour pousser, à verser le 
ë$ng, les hommes d'une certaine condition, et je 



^AFFAIRE Î.ER0UGE 537 

n'ai jamais connu à Noël que deux passions, sa mère 
et le travail. Et j'ose effleurer d'un soupçon ce ca- 
ractère si noble ! Je devrais me battre ! Vieille bête ! 
tu ne trouves sans doute pas assez terrible la leçon 
que tu viens de recevoir ! Que faut-il donc pour te 
rendre plus circonspect ? 

Il raisonnait ainsi, s' efforçant de refouler ses in- 
quiétudes, contraignant ses habitudes d'investiga- 
tion, mais au fond de lui-même une voix taquinante 
murmurait : Si c'était Noël? 

Le père Tabaret était arrivé rue Saint-Lazare. 

Devant sa porte stationnait le plus élégant ooupé 
bleu attelé d'un cheval magnifique. Machinalement 
il s'arrêta. 

— Bel animal, dit-il, mes locataires reçoivent des 
gens bien. 

Ils recevaient des gens mal aussi, car il formulait 
à peine cette réflexion qu'il vit sortir M. Clergeot, 
l'honnête M. Clergeot, dont la présence dans une 
maison y trahit une ruine aussi sûrement que la pré- 
sence des employés des pompes funèbres y annonce 
une mort. 

Le vieux policier, qui connaît toute la terre, con- 
naissait admirablement l'honnête banquier. Même il 
avait eu des relations avec lui, autrefois, lorsqu'il 
collectionnait des livres. Il l'arrêta. 

— Vous voilà! vieux crocodile, lui dit-il, vous avez 
donc des pratiques dans ma maison? 



538 l'affaire lbrouge 

— Il paraît, répondit .sèchement Clergeot, qui 
n'aime pas à être traité familièrement, 

«-— Tiens î tiens ! fît le père Tabaret* 

Et, poussé par une curiosité bien natureke chez 
tm propriétaire qui doit avant tout redouter de loger 
des gens gênés, il ajouta : 

— Qui diable êtes-vous en train de me ruiner ? 

— Je ne ruine personne, riposta M. Clergeot d'un 
air de dignité offensée. Avez-vous eu à vous plain- 
dre de nos relations? Je ne le pense pas. Parlez de 
moi, s'il vous plaît, au jeune avocat qui fait des af- 
faires avec moi, il vous dira s'il a lieu de regretter 
de me connaître. 

Tabaret fut péniblement impressionné. 

Quoi ! Noël, le sage Noël était le client de Cler- 
geot I Que voulait dire cela? Peut-être n'y avait-il 
aucun mal. Cependant les quinze mille francs de 
jeudi lui revenaient à la mémoire. 

— Oui, dit-il, désireux de se renseigner, je sais 
que M. Gerdy mène l'argent assez rondement. 

Clergeot a la délicatesse de ne jamais laisser atta- 
quer ses pratiques sans les défendre. 

— Ce n'est pas lui personnellement, objeeta-t-il, 
qui fait danser les écus, c'est sa petite femme chérie. 
Elle est .grosse comme le pouce, mais elle mangerait 
le diable, ongles, cornes et tout. 

Quoi! Noël entretenait une femme, une créature 
que Clergeot lui-même, l'ami des petites dames, trou- 



l'affaire lerougb 539 

vait dépensière! Cette révélation, en ce moment, 
atteignait le bonhomme en plein cœur. Pourtant il 
dissimula. Un geste un regard, pouvaient éveiller la 
défiance de l'usurier et lui fermer la bouche. 

— On sait cela, reprit-il du ton le plus dégagé qu'il 
put, Bastl il faut que jeunesse se passe. Que croyez- 
vous donc qu'elle lui coûte par an, cette coquine ? 

— Ma foi, je ne sais pas. Il a eu le tort de ne lui pas 
assigner un fixe. A mon calcul, elle doit bien, depuis 
quatre ans qu'il l'a, lui avoir avalé dans les environs 
de cinq cent mille francs. 

Quatre ans ! cinq cent mille francs ! 

Ces mots, ces chiffres éclatèrent comme des obus 
dans la cervelle du père Tabaret. 

Un demi-million ! 

En ce cas Noël était ruiné de fond en comble. 
Mais alors... 

— C'est beaucoup, dit-il, réussissant, grâce à d'hé- 
roïques efforts, à cacher sa souffrance, c'est énorme 
même. Il faut remarquer cependant que M. Gerdy a 
des ressources. 

— Lui! interrompit l'usurier en haussant les épau- 
les. Tenez, pas ça! ajouta-t-il en faisant claquer sous 
ses dents l'ongle de son pouce. 11 est nettoyé à fond. 
Cependant, s'il tous doit de l'argent, zoyez sans 
erainte. C'est un malin. Il va se marier. Tel qu€ 
vous me voyez, je viens de lui renouveler des billets 
pour 26,000 francs. Au revoir, moasieur Tabaret. 



840 L'AFFAIRE LEROUGB 

L'usurier s'éloigna d'un pas leste, laissant le pau- 
vre bonhomme planté comme une borne au milieu 
du trottoir. 

Il ressentait quelque chose de pareil à la douleur 
immense qui doit briser le cœur d'un père lorsqu'on 
lui laisse entrevoir que son fils bien-aimé est peut- 
être le dernier des scélérats. 

Et, pourtant, telle était sa croyance en Noël qu'il 
violentait sa raison pour repousser encore les soup- 
çons qui le poignaient. Pourquoi cet usurier n'au- 
rait-il pas calomnié l'avocat? 

Ces gens qui prêtent à plus de dix pour cent sont 
capables de tout. Évidemment il avait exagéré le 
chiffre des folies de son client. 

Et quand même! Combien d'hommes n'ont pas 
tait pour des femmes les plus grandes insanités sans 
cesser d'être honnêtes ! 

Il voulut entrer. 

Un tourbillon de soie, de dentelles et de velours, 
lui barra le passage. 

C'était une jolie jeune femme brune qui sortait. 

Elle s'élança, légère comme l'oiseau, dans le coupé 
bleu. 

Le père Tabaret était gaillard, la jeune femme était 
ravissante, pourtant il n'eut pas un regard pour elle. 

Il entra, et sous la voûte il trouva son portiei de- 
bout, sa casquette à la main, considérant d'un œil 
attendri une pièce de vingt francs. 



L'AFFAIRE LBROUGE 541 

— Àh! monsieur, lui dit cet homme, la jolie 
dame, et combien elle est comme il faut! Que n'êtes- 
vous arrivé cinq minutes plus tôt! 

« — Quelle dame. . . ? pourquoi ? 

— Cette dame si distinguée qui sort, elle venait, 
monsieur, chercher des renseignements sur M. Gerdy. 
Elle m'a donné vingt francs pour répondre à ses 
questions. Il paraîtrait que M. Gerdy se marie. Elle 
avait l'air tout à fait vexé. Superbe créature! J'ai 
dans Fidée que ce doit être sa maitresse. Je com- 
prends maintenait pourquoi il sortait toutes les 
nuits. 

— Monsieur Gerdy? 

— Mais oui, monsieur, je n'en ai jamais parlé à 
monsieur, vu qu'il avait l'air de se cacher. Il ne me 
demandait pas le cordon, non, pas si bête. Il filait 
par la petite porte de la remise. Moi je me disais : 
— C'est peut-être pour ne pas me déranger, ce qu'il 
en fait, cet homme, c'est très-délicat de sa part, et 
puisque ça lui plaît... 

Le portier parlait l'œil toujours attaché sur sa 
pièce. 

Lorsqu'il leva la tête pour interroger la physiono- 
mie de son seigneur et maître, le père Tsharet avait 
disparu. 

— Eu voilà bien une autre ! se dit le portier. Ceni 
sous que le patron court après la superbe créature 1 
ioue des flûtes, va, vieux roquentin, on t'en do»- 

46 



542 l'affaire lerouge 

nera un petit morceau, pas beaucoup, mais c'est 
très-cher. 

Le portier ne se trompait pas. Le père Tabaret 
courait après la dame au coupé bleu. 

Il avait pensé : c< Celle-là me dira tout, » et d'un 
bond il fut dans la rue. 

Il y arriva juste à temps pour voir le coupé bleu 
tourner le coin de la rue Saint-L azare. 

— Ciel! murmura-t-il, je vais la perdre de vue, 
et cependant la vérité est là. 

Il était dans un de ces états de surexcitation ner- 
veuse qui enfantent des prodiges. 

Il franchit le bout de la rue Sainte uzare aussi ra- 
pidement qu'un jeune homme de vingt ans. 

bonheur ! à cinquante pas, dans la rue du Ha- 
vre, il vit le coupé bleu arrêté au milieu d'un em- 
barras de voitures. 

— Je l'aurai ! se dit-il. 

Ses regards parcouraient les alentours de la gare 
de l'Ouest, cette rue ou rôdent presque constamment 
des cochers marrons : pas une voiture ! 

Volontiers, comme Richard III, il aurait crié : — 
Ma fortune pour un fiacre ! 

Le coupé bleu s'était dégagé et filait bon train vers 
la rue Tronchet. Le bonhomme suivait. 

Il se maintenait, le coupé ne gagnait pas trop. 

Tout en courant sur le milieu de la chaussée, cher- 
chât de l'œil une voiture où se jeter, il se disait : 



l'affaire lerouge 543 

— En chasse ! bonhomme, en chasse ! Quand on 
n'a pas de tête, il faut des jambes. Et hop ! et hop 1 
Pourquoi n'as-tu pas songé à demander à Clergeot 
l'adresse de cette femme? Plus vite que ça, mon 
vieux, plus vite ! Quand on veut se mêler d'être mou- 
chard, on se munit des qualités de l'emploi, le mou- 
chard doit avoir les fuseaux du cerf. 

11 ne pensait qu'à rejoindre la maîtresse de Noël, 
et pas à autre chose. Mais il perdait, bien évidem- 
ment il perdait. 

Il n'était pas au milieu de la rue Tronchet, et il 
n'en pouvait plus; il sentait que ses jambes ne le 
porteraient pas cent mètres plus loin, et le maudit 
coupé allait atteindre la Madeleine. 

Fortune ! Un remise découvert, marchant dans 
le même sens que lui, le dépassa. 

Il fit un signe plus désespéré que celui de l'homme 
qui se noie. Le signe fut vu. Il rassembla ses dernières 
forces et d'un bond s'élança dans la voiture sans le 
secours du marche-pied. 

— Là-bas, dit-il, ce coupé bleu, vingt francs! 

— Compris ! répondit le cocher en clignant de 
l'œil. 

Et il enveloppa sa maigre rosse d'un vigoureux 
coup de fouet en murmurant : 

— Un bourgeois jaloux qui suit sa femme. Connu! 
Hue, cocotte 1 

Pour le père Tabaret, il était temps de s'arrêter, 



544 l'affaire lerouge 

» 

ses forces expiraient. Après une bonne minute, il 
n'avait pas repris haleine. On était sur le boulevard. 
Il se dressa dans la voiture, s'appuyant au siège du 
cocher. 

— Je n'aperçois plus le coupé, dit-il. 

— Oh 1 je le vois bien, moi, bourgeois : c'est qu'il 
a un fameux cheval. 

— Le tien doit être meilleur; j'ai dit vingt francs, 
ce sera quarante. 

Le cocher tapa comme un sourd, et tout en frap 
pant il grommelait : 

— Il n'y a pas à dire, il faut la rejoindre. Pour 
vingt francs je la manquais : j'aime les femmes, moi, 
je suis de leur côté. Mais dame! deux louis... Peut- 
on être jaloux quand on est aussi laid que ça? 

Le père Tabaret se donnait mille peines pour oc- 
cuper son esprit de choses indifférentes. 

Il ne voulait pas réfléchir avant d'avoir vu cette 
femme, de lui avoir parlé, de l'avoir habilement 
questionnée. 

Il était sûr que d'un mot elle allait perdre ou sau- 
ver son amant. 

— Quoi ! perdre Noël ! Eh bien ! oui. 

Cette idée de Noël assassin le fatiguait, le harce- 
lait, bourdonnait dans son cerveau comme la mouche 
agaçante qui mille et mille fois vient, revient se 
heurter à la vitre où brille un rayon. 

On venait de dépasser la Ghaussée-d' Antin, le coupé 



l'affaire lerouge 545 

bleu n'était guère qu'à une trentaine de pss. Le co- 
cher de remise se retourna. 

— Bourgeois, notre coupé s'arrête. 

— Arrête aussi et ne le perds pas de l'œil, pour 
repartir en même temps que lui. 

Le père Tabaret se pencha tant qu'il put hors de 
sa voiture. 

La jeune femme descendait du coupé, traversait 
le trottoir et entrait dans un magasin où on vend 
des cachemires et des dentelles. 

— Voilà donc, pensait le père Tabaret, où vont les 
billets de mille francs ! Un demi-million en quatre 
ans ! Que font donc ces créatures de l'argent qu'on 
leur jette à pleines mains ; le mangent-elles? Au feu 
de quels caprices fondent-elles tes fortunes? Elles ont 
des philtres endiablés, bien sûr, qu'elles donnent à 
boire aux imbéciles qui se ruinent pour elles. Il faut 
qu'elles possèdent un art particulier de cuisiner et 
d'épicer le plaisir, puisqu'une fois qu'elles tiennent 
un homme il sacrifie tout avant de les abandonner. 

La remise se remit en route, mais bientôt s'arrêta. 

Le coupé faisait une nouvelle pause devant un ma- 
gasin de curiosités. 

~ Cette créature veut donc acheter tout Paris ! se 
disait avec rage le bonhomme. Oui, c'est elle qui a 
poussé Noël, si Noël a commis le crime. C'est mes 
quinze mille francs qu'elle fricasse en ce moment. 
Combien de jours dureront-îls? Ce serait pour avoi* 

46* 



546 l'affaire lerouge 

de l'argent que Noël aurait tué la feïûme Lerouge. 
Oh! alors iï serait le dernier, le plus infâme de» 
hommes. Quel monstre de dissimulation et d'hypo- 
crisie ! Et penser que si je mourais ici de fureur, il 
serait mon héritier 1 Car c'est écrit en toutes lettres : 
« Je lègue à mon fils Noël Gerdy... » Si ce garçon 
était coupable, il n'y aurait pas d'assez grands sup- 
plices pour lui... Mais cette femme ne rentrera donc 
pas I 

Cette femme n'était pas pressée, le temps était 
beau, sa toilette était ravissante, elle se montrait. 
Elle visita trois ou quatre magasins encore, et en 
dernier lieu s'arrêta chez un pâtissier, où elle resta 
plus d'un quart d'heure. 

Le bonhomme, dévoré d'angoisses, bondissait et 
trépignait dans sa voiture. 

Être séparé du mot d'une énigme terrible par te 
caprice d'une drôlesse, quelle torture! Il mourait 
d'envie de s'élancer sur ses pas, de la prendre par le 
bras et de lui crier : 

— Rentre donc malheureuse, rentre donc chez toil 
Que fais-tu là? Ne sais-tu pas qu'à cette heure ton 
amant, celui que tu as ruiné, est soupçonné d'un as- 
sassinat 1 Rentre donc, que je te questionne, que je 
sache de toi s'il est innocent ou coupable. Car tu me 
le diras, sans t'en douter. Je t'ai préparé un tra- 
quenard où tu te prendras. Rentre donc f l'anxiété 
me tue* 



l'affaire lerouge 5« 

Elle rentra. 

Le coupé bleu reprit sa course, remonta la rue 
du Faubourg -Montmartre, tourna dans la rue de 
Provence, déposa la jolie promeneuse à sa porte et 
repartit. 

— Elle demeure là, dit le père Tabaret avec un 
soupir de soulagement. 

Il descendit de voiture, donna au cocher les deux 
louis en lui ordonnant de l'attendre, et s'élança sur 
les traces de la jeune femme. 

— Il est patient, le bourgeois, pensa le cocher, 
mais la petite dame brune est pincée. 

Le bonhomme avait ouvert la porte de la loge du 
concierge. 

— Le nom de cette dame qui vient de rentrer? de- 
manda-t-il. 

Le portier ne parut rien moins que disposé à ré- 
pondre. 

— Son nom ! insista le vieux policier. 

Le ton était si bref, si impérieux que le portier fut 
ébranlé. 

— Madame Juliette Chaffour, répondit-iL 

— A quel étage ? 

— Au second, la porte en face. 

Une minute après, le bonhomme attendait dans le 
salon de madame Juliette. Madame se déshabillait, 1 
lui avait répondu la femme de chambre, et allait vo- 
i air à l'instant, 



548 l'affaire lerouge 

Le père Tabaret était stupéfié du luxe de ce salon. 
Il n'avait rien d'insolent pourtant, ni de brutal, ni 
même de mauvais goût. On ne se serait jamais cru 
chez une femme entretenue. Mais le bonhomme, qui 
s'y connaissait en beaucoup de choses, jugea bien 
que tout dans cette pièce était de grand prix. La 
seule garniture de cheminée valait, au bas mot, une 
vingtaine de mille francs. 

— Clergeot, pensa-t-il, n'a pas exagéré. 

L'entrée de Juliette interrompit ses réflexions. 

Elle avait retiré sa robe et passé à la hâte un pei- 
gnoir très-ample, noir, avec des garnitures de sat'n 
cerise. Ses admirables cheveux un peu dérangés par 
son chapeau retombaient en cascades sur son cou 
et bouclaient derrière ses délicates oreilles. Elle 
éblouit le père Tabaret. Il comprit bien des folies. 

— Vous avez demandé à me parler, monsieur? 
interrogea-t-elle en s'inclinant gracieusement. 

— Madame, répondit le père Tabaret, je suis un 
ami de Noël, son meilleur ami, je puis le dire, et... 

— Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur, 
interrompit la jeune femme. 

El^-même se posa sur un canapé, lutinant du 
bout du pied ses mules pareilles à son peignoir, 
pendant que le bonhomme prenait place dans un 
iauteuil. 

— Je viens, madame, reprit-il, pour une affaira 
grave. Votre présence chez M. Gerdy... 



I AFFAIRE LEROUGE 549 

; — Quoi! s'écria Juliette, il sait déjà ma visite? 
Mâtin ! il a une police bien faite. 

— Ma chère enfant, commença paternellement 
Tabaret... 

— Bien! je sais, monsieur, ce que vous venez 
faire. Vous êtes chargé par Noël de me gronder. Il 
m'avait défendu d'aller chez lui, je n'ai pu y tenir. 
C'est embêtant, à la fin, d'avoir pour amant un ré*, 
bus, un homme dont on ne sait rien, un logogriphe 
en habit noir et en cravate blanche, un être lugubre 
et mystérieux... 

— Vous avez commis une imprudence. 

— Pourquoi? parce qu'il va se marier? Que ne 
Favoue-t-il alors? 

— Si ce n'est pas ? 

— Ça est. Il l'a dit à ce vieux filou de Clergeot, 
qui me l'a répété. En tout cas, il doit tramer quel- 
que coup de sa tête; depuis un mois il est tout 
chose, il est changé au point que je ne le reconnais 
plus. 

Le père Tabaret désirait avant tout savoir si Noël 
ne s'était pas ménagé un alibi pour le mardi du 
"rime. Là pour lui était la grande question. Oui; il 
éta ; t coupable certainement. Non ; il pouvait encore 
être innocent. Madame Juliette devait, il n'en dou- 
tait pas, l'éclairer sur ce point décisif. 

En conséquence, il était arrivé avec sa Jeçon toute 
préparée, son petit traquenard tendu. 



550 l'affaire lerougb 

La vivacité de la jeune femme le dérouta un peu, 
pourtant il poursuivit, se fiant aux hasards de la con- 
versation : 

— Empêcheriez- vous donc le mariage de Noël? 

— Son mariage ! s'écria Juliette en éclatant de 
rire; ah! le pauvre garçon! s'il ne rencontre pas 
d'autre obstacle que moi, son affaire est conclue. 
Qu'il se marie, ce cher Noël, au plus vite, et que je 
n'entende plus parler de lui. 

— Vous ne l'aimez donc pas? demanda le bon- 
homme un peu surpris de cette aimable franchise. 

— Écoutez, monsieur, je l'ai beaucoup aimé, mais 
tout s'use. Depuis quatre ans, je mène, moi qui suis 
folle de plaisirs, une existence intolérable. Si Noël 
ne me quitte pas, c'est moi qui le lâcherai. Je suis 
excédée, à la lin, d'avoir un amant qui rougit de 
moi et qui me méprise. 

— S'il vous méprise, belle dame, il n'y paraît 
guère, répondit le père Tabaret en promenant au- 
tour du salon un regard des plus significatifs. 

— Vous voulez dire, riposta la dame en se levant, 
qu'il dépense beaucoup pour moi. C'est vrai. Il pré- 
tend qu'il s'est ruiné pour moi, c'est fort possible. 
Qu'est-ce que cela me fait? Je ne suis pas une femme 
intéressée , sachez-le. J'aurais préféré moins d'ar- 
gent et plus d'égards. Mes folies m'ont été inspirées 
par la colère et le désœuvrement. M. Gerdy me traite 
m fille, j'agis en fille. Nous sommes quittes. 



l'affaire lerougb 651 

— Vous savez bien qu'il vous adore. 

— Lui ! Puisque je vous dis qu'il a honte de moi. 
il me cache comme une maladie secrète» Vous êtes 
le premier de ses amis à qui je parle. Demandez-lui 
s'il m'a jamais sortie ! On dirait que mon contact est 
déshonorant. Tenez, mardi dernier, pas plus tard, 
nous sommes allés au théâtre. Il avait loué une loge 
entière. Vous croyez qu'il est resté près de moi? Er- 
reur. Monsieur s'est esquivé et je ne l'ai plus revu de 
la soirée. 

— Comment ! vous avez été forcée de revenir seule? 

— Non. A la fin du spectacle, vers minuit, Mon- 
sieur a daigné reparaître. Nous devions aller au ba. 
de l'Opéra et de là souper. Ah! ce fut amusant. Au 
bal, Monsieur n'a osé ni relever son capuchon ni re- 
tirer son masque. Au souper, j'ai dû, à cause de ses 
amis, le traiter comme un étranger. 

L'alibi préparé en cas de malheur apparaissait. 

Moins emportée, Juliette aurait remarqué l'état 
du père Tabaret et certainement se serait tue. 

11 était devenu livide et tremblait comme la 
feuille. 

— Bast ! reprit-il en faisant un effort surhumain 
pour articuler ces mots, le souper n'en a pas été 
moins gai. 

— Gai! répéta la jeune femme en haussant les 
épaules, vous ne connaissez guère votre ami. Si vous 
l'invitez jamais à dîner, gardez- vous bien de le lais- 



552 l'affaire lerouge 

ser boire. Il a le vin réjouissant comme un convoi 
de dernière classe. A la seconde bouteille, il était 
plus gris qu'un bouchon, si gris qu'il a perdu toutes 
ses affaires : paletot, parapluie, porte-monnaie, étui 

à cigares 

Le père Tabaret n'eut pas la force d'en écouter 
davantage; il se dressa sur ses pieds avec des gestes 
de fou furieux. 

— Misérable ! s'écria-t-il, infâme! scélérat... C'est 
lui, mais je le tiens! 

Et il s'enfuit, laissant Juliette si épouvantée qu'elle 
appela sa bonne. 

— Ma fille, lui dit-elle, je viens de faire quelque 
affreuse boulette, de casser quelque carreau. Pour 
sûr, j'ai causé un malheur, je le devine, je le sens. 
Ce vieux drôle n'est pas un ami de Noël, il est venu 
pour m'entortiller, pour me tirer les vers du nez, 
et il a réussi. Sans m'en douter j'aurai parlé contre 
Noël. Qu'ai-je pu dire? J'ai beau chercher, je ne 
le vois pas; mais c'est égal, il faut le prévenir. Je 
vais lui écrire un mot; toi, cours chercher un com- 
missionnaire. 

Remonté en voiture, le père Tabaret galopait vers 
la préfecture de police. Noël assassin! Sa haine était 
sans bornes comme autrefois sa confiante amitié. 

Avait-il été assez cruellement joué, assez indigne- 
ment pris pour dupe par le plus vil et le plus crimi- 
nel des hommes ! Il avait soif de vengeance ; il se 



l'affaire lerouge 553 

demandait quel châtiment ne serait pas trop au-des- 
sous du crime. 

— Car non-seulement il a assassiné Claudine, pen- 
sait-il, mais il a tout disposé pour faire accuser et 
condamner un innocent. Et qui dit qu'il n'a pas tué 
sa pauvre mère!... 

Il regrettait crîors l'abolition de la torture, les raf- 
finements des bourreaux du moyen âge, l'écartelle- 
ment, le bûcher, la roue. 

La guillotine va si vite que c'est à peine si le con- 
damné a le temps de sentir le froid de l'acier tran- 
chant les muscles, ce n'est plus qu'une chiquenaude 
sur le cou. 

A force de vouloir adoucir la peine de mort on 
en a fait une plaisanterie, *&le n'a plus de raison 
d'être. 

Seule la certitude de confondre Noël, de le li- 
vrer à la justice, de se venger, soutenait le père Ta- 
baret. 

— Il est clair, murmura-il, que c'est au chemin 
de fer, dans sa hâte de rejoindre sa maitresse au 
théâtre, que ce misérable a oublié ses effets. Les re- 
trouvera-t-on? S'il a eu la prudence d'être assez im- 
prudent pour aller les retirer sous un faux nom, je 
n'aperçois plus de preuves. Le témoignage de cette 
madame Chaffour n'en est pas un pour moi. La drô- 
lesse, voyant son amant menacé, reviendra sur ce 
qu'elle a dit elle affirmera q i ie Noël l'a quittée bien 

41 



554 l'affaire lerouge 

après dix heures. Mais il n'aura pas osé aller au che^ 
min de fer. 

Vers le milieu de la rue de Richelieu, le père Ta- 
baret fut pris d'un éblouissement. 

— Je vais avoir une attaque, pensa-t-il. Si je 
meurs, Noël échappe et il reste mon héritier... Quand 
on a fait un testament, on devrait bien le porter tou- 
jours sur soi pour le déchirer au besoin. 

Vingt pas plus loin, apercevant la plaque d'un méde- 
cin, il fît arrêter la voiture et s'élança dans la maison, 

11 était si défait, si hors de soi, ses yeux avaient 
une telle expression d'égarement, que le docteur eut 
presque peur de ce singulier client qui lui dit d'une 
voix rauque. 

— Saignez-moi ! 

Le médecin essaya une objection, mais déjà le 
bonhomme avait retiré sa redingote et relevé une 
des manches de sa chemise. 

— Saignez-moi donc! répéta-t-il; voulez-vous me 
tuer?... 

Sur cette instance le médecin se décida et le père 
Tabaret descendit rassuré et soulagé. 

Une heure plus tard, muni des pouvoirs nécessai- 
res et suivi d'un officier de paix, il procédait, au bu- 
reau des objets perdus au chemin de fer, aux re- 
cherches indiquées. 

Ses perquisitions eurent le résultat qu'il avait 
prévu. 



L'AFFAIRE LEROUGB 355 

Bientôt il sut que le soir du mardi gras on avait 
trouvé dans un compartiment de secondes du train 
45 un paletot et un parapluie. 

On lu? représenta ces objets et il les reconnut pour 
appartenir à Noël. 

Dans une des poches du paletot se trouvait une 
paire de gants gris perle éraillés et déchirés, et un 
billet de retour de Chatou qui n'avait pas été uti- 
lisé. 

En s'élançant à la poursuite de la vérité, le père 
Tabarei ne savait que trop quelle elle était. 

Sa conviction, involontairement formée lorsque 
Ckrgeot lui avait révélé les folies de Noël, s'était 
depuis fortifiée de mille circonstances ; chez Juliette 
il avait été sûr, et pourtant, à ce dernier moment, 
lorsque le doute devenait absolument impossible ; en 
voyant éclater l'évidence, il fut attéré. 

— Allons, s'écria-t-il enfin, il s'agit maintenant de 
le prendre ! 

Et sans perdre une minute, il se fit conduire au 
Palais-de-Justice où il espérait rencontrer le juge 
d'instruction. 

Malgré l'heure, en effet, M. Daburon n'avait pas 
encore quitté son cabinet. 

Il causait avec le comte de Commarin, qu'il ve- 
nait de mettre au fait des révélations de Pierre Le- 
rouge, que le comte croyait mort depuis plusiem» 
années* 



556 L'AFFAIRE LEROUGE 

Le père Taharet entra comme un tourbillon, trop 
éperdu pour faire attention à la présence d'un étran- 
ger. 

— Monsieur, s'écria-t-il, bégayant de rage, mon- 
sieur, nous tenons l'assassin véritable! C'est lui, 
c'est mon fils d'adoption, mon héritier, c'est Noël! 

— Noël!... répéta M. Daburon en se levant. Et 
plus bas il ajouta : Je Fa vais deviné. 

■ — Ah ! il faut un mandat bien vite, continua le 
bonhomme; si nous perdons une minute, 11 nous file 
entre les doigts ! Il se sait découvert, si sa maîtresse 
Ta prévenu de ma visite. Hâtons-nous, monsieur le 
juge, hâtons-nous! 

M. Daburon ouvrit la bouche pour demander une 
explication, mais le vieux policier poursuivit : 

— Ce n'est pas tout encore, un innocent, Albert, 
est en prison.,. 

Il n'y sera plus dans une heure, répondit le ma- 
gistrat; un V ornent avant votre arrivée j'ai pris 
toutes mes dispositions pour sa mise en liberté ; oc- 
cupons-nous de l'autre. 

Ni le père Tabatèt, ni M. Daburon ne remarquè- 
rent la disparition du comte de Commarin. 

Au nom de Noël il avait gagné doucement la 
porte et s'était élancé dans la galerie. : 



XX 



Noël avait promis de faire toutes les démarches du 
monde, de tenter l'impossible pour obtenir l'élargis- 
sement d'Albert. 

Il visita en effet quelques membres du parquet et 
sut se faire repousser partout. 

A quatre heures, il se présentait à l'hôtel Comma- 
rin pour apprendre au comte le peu de succès de 
ses efforts. 

— M. le comte est sorti, lui dit Denis, mais, si 
monsieur veut prendre la peine de l'attendre... 

— J'attendrai, répondit l'avocat. 

— Alors, reprit le valet de chambre, je prierai 
monsieur de vouloir bien me suivre, j'ai ordre de 
M. le comte d'introduire monsieur dans son ca- 
binet. 

Cette confiance donnait à Noël la mesure de sa 

47* 



558 l'affaire lerouge 

puissance nouvelle. Il était chez lui, désormais dans 
cette magnifique demeure, il y était le maître, l'hé- 
ritier. Son regard, qui inventoriait la pièce., s'arrêta 
sur le tableau généalogique suspendu près de la che- 
minée. Il s'en approcha et lut. 

C'était comme une page, et des plus belles, arra- 
chée au livre d'or de la noblesse française. Tous les 
noms qui dans notre histoire ont un chapitre ou un 
alinéa s'y retrouvaient. Les Commarin avaient mêlé 
leur sang à toutes les grandes maisons. Deux d'entre 
eux avaient épousé des filles de familles régnantes. 

Une chaude bouffée d'orgueil gonfla le cœur de 
l'avocat, ses tempes battirent plus vite, il releva fiè- 
rement la tète en murmurant : 

— Vicomte de Commarin! 

La porte s'ouvrit, il se retourna, le comte entrait. 

Déjà Noël s'inclinait respectueusement : il fut pé- 
trifié par le regard chargé de haine, de colère et de 
mépris de son père. 

Un frisson courut dans ses veines, ses dents cla- 
quèrent, il se sentit perdu. 

— Misérable? s'écria le comte. 

Et redoutant sa propre violence, le vieux gentil- 
homme jeta sa canne dans vu coin. 

Il ne voulait pas frapper son fils, il le jugeait indi- 
gne d'être frappé de sa main. 

Puis il y eut entre eux une minute de silence mor- 
tel qui leur parut à tous deux durer un siècle 



l'affaire lerouge 559 

L'un et l'autre, en un instant, furent illuminés de 
réflexions qu'il faudrait un volume pour traduire» 
Noël osa parler le premier. 

— Monsieur, commença-t-il... 

— Ah! taisez-vous, au moins, fit le comte, d'une 
voix sourde, taisez-vous! Se peut-il, grand Dieu! que 
vous soyez mon fils! Hélas! je n'en puis douter, 
maintenant. Malheureux, vous saviez bien que vous 
étiez le fils de madame Gerdy. Infâme ! Non-seule- 
aaent vous avez tué, mais vous avez mis tout en œu- 
vre pour faire retomber votre crime sur un innocent! 
Parricide ! vous avez tué votre mère ! 

L'avocat essaya de balbutier une protestation. 

— Vous l'avez tuée, poursuivit le comte avec plus 
d'énergie, sinon par le poison, au moins par votre 
crime. Je comprends tout maintenant. Elle n'avait 
plus le délire, ce matin... Mais vous savez aussi bien 
que moi ce qu'elle disait. Vous écoutiez, et si vous 
avez osé entrer lorsqu'un mot de plus allait vous 
perdre, c'est que vous aviez calculé l'effet de votre 
présence. C'est bien à vous que s'adressait sa der- 
nière parole : « Assassin ! » 

Peu à peu Noël s'était reculé jusqu'au fond de la 
pièce, et il s'y tenait, adossé à la muraille, le haut 
du corps rejeté en arrière, les cheveux hérissés, l'œL 
hagard. Un tremblement convulsif le secouait. Sou 
visage trahissait l'effroi le plus horrible à voir, l'ef- 
froi du criminel découvert. 



560 L'AFFAIRE LERÔUGE 

— Je sais tout, vous le voyez, poursuivait le 
comte, et je ne suis pas le seul à tout savoir. A cette 
heure,, un mandat d'arrêt est décerné contre vous. 

Un cri de rage, sorte de râle sourd, déchira la poi- 
trine de l'avocat. Ses lèvres, que la terreur faisait 
affaissées et pendantes, se crispèrent. Foudroyé au 
milieu du triomphe, il se roidissait contre l'épou- 
vante. Il se redressa avec un regard de défi. 

M. de Commarin, sans paraître prendre garde à 
Noël, s'approcha de son bureau et ouvrit un tiroir. 

— Mon devoir, dit-il, serait de vous livrer au bour- 
reau qui vous attend. Je veux bien me souvenir que 
j'ai le malheur d'être votre père. Asseyez-vous : 
écrivez et signez la confession de votre crime. Vous 
trouverez ensuite des armes dans ce tiroir. Que Dieu 
vous pardonne!... 

Le vieux gentilhomme fit un mouvement pour sor- 
tir, Noël l'arrêta d'un geste, et sortant de sa poche 
un revolver à quatre coups : 

— Vos armes sont inutiles, monsieur, fit-il; mes 
précautions, vous le voyez, sont prises; on ne m'aura 
pas vivant. Seulement..* 

— Seulement? interrogea durement le comte. 

— Je dois donc vous déclarer, monsieur, reprit 
froidement l'avocat, que je ne veux pas me tuer... f 
au moins en ce moment. 

— Ah! s'écria M. de Commarin d'un ton de dé- 
goût, il est lâche ! 



^AFFAIRE LEROUGE 861 

— Non, monsieur, non. Mais je ne me frapperai 
que lorsqu'il me sera bien démontré que toute issue 
m'est fermée, que je ne puis pas me sauver. 

— Misérable ! fit le comte menaçant, faudra-t-il 
donc que moi-même !... 

Il s'élança vers le tiroir, mais Noël le referma d'un 
coup de pied. 

— Écoutez-moi, monsieur, dit l'avocat de cette 
voix rauque et brève que donne aux hommes l'im- 
minence du danger, ne perdons pas en paroles vaines 
le moment de répit qui m'est laissé. J'ai commis un 
crime, c'est vrai, et je ne cherche pas à me justifier : 
mais qui donc l'avait préparé, sinon vous? Mainte- 
nant vous me faites la faveur de m' offrir un pisto- 
let: merci! je refuse. Cette générosité n'est pas à 
mon adresse. Avant tout vous voulez éviter le scan- 
dale de mon procès et la honte qui ne manquera pas 
de rejaillir sur votre nom. 

Le comte voulut répliquer. 
m — Laissez donc! interrompit Noël d'un ton impé- 
rieux. Je ne veux pas me tuer. Je veux sauver ma 
tète, s'il est possible. Fournissez-moi les moyens de 
fuir, et je vous promets que je serai mort avant d'ê- 
tre pris. Je dis : fournissez-moi les moyens, parce que 
je n'ai pas vingt francs à moi. Mon dernier billet de 
mille étant flambé le jour où... vous m'entendez. Il 
n'y a pas chez ma mère de quoi la faire enterrer* 
Donc, de l'argent. 



562 l'affaire lerouge 

— Jamais ! 

— Alors je vais me livrer, et vous verrez ce qui 
en résultera pour ce nom qui vous est si cher. 

Le comte, ivre de colère, bondit jusqu'à son bu- 
reau pour y prendre une arme. Noël se plaça de- 
vant lui. 

— Oh ! pas de lutte, dit-il froidement, je suis le 
plus fort. 

M. de Commarin recula. 

En parlant de jugement, de scandale, de honte, 
l'avocat avait frappé juste. 

Pendant un moment, pris entre le respect de son 
nom et le désir brûlant de voir punir ce misérable, 
le vieux gentilhomme demeura indécis. 

Enfin le sentiment de la noblesse l'emporta. 

— Finissons, prononça-t-il d'une voix frémissante 
et empreinte du plus atroce mépris, finissons cette 
discussion ignoble... Qu'exigez-vous? 

— Je vous l'ai dit, de l'argent, tout ce que vous 
avez ici, mais décidez-vous vite. 

Dans la journée du samedi, le comte avait fait 
prendre chez son banquier des fonds destinés à mon- 
ter la maison de celui qu'il croyait son fils légitime. 

— J'ai 80,000 francs ici, reprit-il. 

— C'est peu, fit l'avocat, cependant donnez. Je 
vous préviens que j'ai compté sur vous pour 500,000 
francs. Si je réussis à déjouer les poursuites dont je 
guis l'objet, vous aurez à tenir à ma disposition 



la'ffairb lerougb 563 

420,000 francs. Vous engagez-vous à là* les donner 
à ma première réquisition? Je trouverai un moyen 
de vous les faire demander sans risque pour moi. A 
ce prix, jamais vous n'entendrez parler de moi. 

Pour toute réponse, le comte ouvrit un petit coffre 
de fer scellé dans le mur et en tira une liasse de 
billets de banque qu'il jeta aux pieds de Noël. 

Un éclair de fureur brilla dans les yeux de l'avo- 
cat, il fit un pas vers son père : 

— Oh ! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens» 
qui comme moi n'ont plus rien à perdre sont dange- 
reux. Je puis me livrer... 

Il se baissa cependant et ramassa le paquet. 

— Me donnez- vous votre parole, continua-t-il, de 
me faire tenir le reste? 

— Oui. 

— Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fi- 
dèle à notre traité; on ne m'aura pas vivant. Adieu, 
mon père ! en tout ceci vous êtes le vrai coupable, 
seul vous ne serez pas puni. Le ciel n'est pas juste. 
Je vous maudis!... 

Quand, une heure plus tard, les domestiques pé- 
nétrèrent dans le cabinet du comte, ils le trouvèrent 
étendu â terre, la face contre le tapis, donnant à 
peine signe de vie. 

Cependant Noël était sorti de l'hôtel Gommarin. et 
remontait la rue de l'Université chancelant sous le 
gouffie du vertige. 



564 L* AFFAIRE LEROUGE 

Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses 
pas et que tout autour de lui tournait. 

Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, 
3t de temps à autre une nausée soulevait son esto- 
jaac. 

Mais en même temps, phénomène étrange, il res- 
sentait un soulagement incroyable, presque du bien- 
être. 

La théorie de l'honnête M. Balan avait raison. 

C'en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus 
d'angoisses désormais, de transes inutiles, de folles 
terreurs, plus de dissimulation, de luttes. Rien, il 
n'avait plus rien à redouter désormais. Son horrible 
rôle achevé, il pouvait retirer son masque et respirer 
à l'aise. 

Un irrésistible affaissement succédait à l'exalta- 
tion enragée qui devant le comte soutenait, transpor- 
tait sa cynique arrogance. Tous les ressorts de son 
organisation bandés outre mesure depuis une semaine 
se détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pen- 
dant huit jours, l'avait galvanisé tombait, et il sen- 
tait avec la fatigue un impérieux besoin de repos. 
Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans 
hornes pour tout. 

Son insensibilité avait quelque anologie avec celle 
des gens anéantis par le mal de mer^ que rien ne 
touche plus, que nul sentiment n'est capable d'é- 
mouvoir, qjii n'ont plus ni la force ni le courage de 



l'affaire lerouGe 565 

penser et que rimmînence d'un grand péril, de la 
mort même, ne saurait tirer de leur morne insou- 
ciance. 

On serait venu l'arrêter en ce moment, qu'il n'au- 
rait songé ni à résister ni à se débattre; il n'aurait 
pas fait une enjambée pour se cacher, pour fuir, pour 
sauver sa tète. 

Bien plus, il eut un moment comme l'idée d'aller 
se constituer prisonnier, pour avoir la paix, pour 
être tranquille, pour se délivrer de l'inquiétude du 
salut. 

Mais son énergie se révolta contre cette morne 
hébétude. La réaction vint, secouant ces défaillances 
de l'esprit et du corps. La conscience de la situation 
et du danger lui revint, il entrevit avec horreur 
Téchafaud comme on aperçoit l'abîme aux lueurs de 
la foudre. 

— Il faut défendre sa vie pensa-t-il. Mais com- 
ment? 

Les transes mortelles qui ôtent aux assassins 
jusqu'au plus simple bon sens le faisaient frissonner. 

Il regarda vivement autour de lui et crut remar- 
quer que trois ou quatre passants l'examinaient cu- 
rieusement. Son effroi s'en accrut. 

Il se mit à courir dans la direction du quartier 
latin, sans projet, sans but, courant pour courir, 
pour s'éloigner, comme le Grime, que la peinture 
représente fuyant sous le fouet des Furies. 

48 



566 l'affaire lerouge 

Il ne tarda pas à s'arrêter, frappé de cette id^e 
que cette course désordonnée devait éveiller l'atten- 
tion. 

Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meur- 
tre; il croyait lire le mépris et l'horreur sur tous les 
visages, le soupçon dans tous les yeux. 

Il allait, se répétant instinctivement : Il faut pren- 
dre un parti. 

Mais dans son horrible agitation, il était incapable 
de rien voir, de délibérer, de comparer, de résou- 
dre, de décider. 

Lorsqu'il hésitait encore à frapper, il s'était dit : 
Je puis être découvert. Et dans cette prévision il 
avait bâti tout un plan qui devait le mettre sûrement 
à l'abri des recherches. Il devait faire ceci et cela, 
il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle pré- 
caution. Prévoyance inutile! Rien de ce qu'il avait 
imaginé ne lui semblait exécutable. On le cherchait, 
et il ne voyait nul endroit du monde entier où il pût 
se croire en sûreté. 

Il était près de l'Odéon, quand une réflexion plus 
rapide que l'éclair illumina les ténèbres de son cer- 
veau 

Il songea que sans aucun doute on le cherchait 
déjà, son signalement devait être donné partout, sa 
cravate blanche et ses favoris si bien soignés le trahis- 
sait comme une affiche. 

Avisant la boutique d'un coiffeur, il s'avança jus* 



L'AFFAIRE LEROUGB 567 

qu'à la porte, mais au moment de tourner le bcuton, 
il eut peur. 

Ne trouverait-on pas singulier qu'il fît couper sa 
ba»be. Si on allait le questionner ! 

Il passa outre. 

Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations 
l'arrêtèrent. 

Peu à peu la nuit était venue ? et avec l'obscurité 
Noël sentait renaître son assurance et son audace. 

Après cet immense naufrage au port, l'espérance 
surnageait. Pourquoi ne se sauverait-il pas? 

On sait d'autres exemples. On passe à l'étranger, 
on change de nom, on se refait un état civil, on en- 
tre dans la peau d'un autre homme. Il avait de l'ar- 
gent, c'était le principal. 

Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, 
avec quatre-vingt mille francs en poche, est un im- 
bécile, s'il se laisse prendre. 

Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, 
il avait la certitude d'en avoir, au premier signe, 
cinq ou six fois autant. 

Déjà il se demandait quel déguisement prendre 
et vers quelle frontière se diriger, quand le souve- 
nir de Juliette, pareil à un fer rouge, traversa sou 
cœur. 

Allait-il s'éloigner sans elle, partir avec la cert^ 
tude de ne la revoir jamais I 

Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du 



568 l'affaire lerou&b 

monde civilisé, traqué comme une bête fauve, et 
elle resterait paisiblement à Paris ! Était-ce possible! 
Pour qui le crime avait-il était commis? Pour elle. 
Qui en eût recueilli les bénéfices? Elle. N'était-il pas 
juste qu'elle portât sa part du châtiment ! 

— Elle ne m'aime pas ç pensait l'avocat avec amer- 
tume, elle ne m'a jamais aimé, elle serait ravie d'être 
délivrée de moi pour toujours. Elle n'aurait pas un 
regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire, un 
coffre-fort vide est un meuble inutile. Juliette est 
prudente, elle a su se mettre à l'abri une petite 
fortune. Riche de mes dépouilles, elle prendra un 
autre amant, elle m'oubliera, elle vivra heureuse, 
tandis que moi!... Et je partirais sans elle!... 

La voix de la prudence lui criait : — « Malheu- 
reux ! traîner une femme après soi, et une jolie 
femme, c'est attirer à plaisir les regards sur soi, c'est 
rendre la fuite impossible, c'est se livrer de gaieté de 
cœur. » 

— Qu'importe ! répondait la passion, nous nous 
sauverons ou nous périrons ensemble. Si elle ne 
m'aime pas, je l'aime, moi; il me la faut! Elle vien- 
dra, sinon... 

Mais comment voir Juliette, lui parler, la décider! 
Aller chez elle, c'était s'exposer beaucoup. La po- 
lice y était déjà, peut-être. 

— Non, pensa Noël, personne ne sait qu'elle est 
ma maîtresse, on ne le saura pas avant deux ou trois 



I*AFFAIRE LER0UGE 569 

jours de recherches, et d'ailleurs, écrire serait plus 
dangereux encore. 

Il s'approcha d'une voiture de ptece, non loin dr 
carrefour de l'Observatoire, et tout bas il dit au co- 
cher le numéro de cette maison de la rue de Pro- 
vence si fatale pour lui. 

Étendu sur les coussins du fiacre, bercé par les 
cahots monotones, Noël ne songeait point à interro- 
ger l'avenir, il ne se demandait même pas ce qu'il 
allait dire à Juliette. Nsn. Involontairement il repas- 
sait les événements qui avaient amené et précipité 
la catastrophe, comme un homme qui, près de mou- 
rir, revoit le drame ou la comédie de sa vie. 

Il y avait de cela un mois, jour pour jour. 

Ruiné, à bout d'expédients, sans ressources, il 
était déterminé à tout pour se procurer de l'argent, 
pour garder encore madame Juliette, quand le ha- 
sard le rendit maître de la correspondance du comte 
de Commarin, non-seulement des lettres lues au 
père Tabaret et communiquées à Albert, mais encore 
de celles qui, écrites par le comte lorsqu'il croyait la 
substitution accomplie, l'établissaient évidemment. 

Cette lecture lui donna une heure de joie folle. 

Il se crut le fils légitime. Bientôt sa mère le dé- 
trompa, lui apprit la vérité, la lui prouva par vingt 
lettres de la femme Lerouge, la lui fit attester par 
Claudine, la lui démontra par le signe qu'il por* 
tait. 



570 l'affaire LEROUGR 

Mais un homme qui se noie ne choisit par les bran* 
ches auxquelles il se raccroche, Noël songea à utiliser 
ces lettre^ quand même. 

Il essaya d'user de son ascendant sur sa mère, 
pour la décider à laisser croire au comte que Té- 
change avait eu lieu, se chargeant d'obtenir une forte 
compensation. Madame Gerdy repoussa cette propo- 
sition avec horreur. 

Alors l'avocat fit l'aveu de toutes ses folies, mit à 
nu sa situation financière, se montra tel qu'il était, 
Derdu de dettes, et conjura sa mère d'avoir recours 
à M. de Commarin. 

Cela aussi, elle le refusa, et prières et menaces 
échouèrent contre sa résolution. Pendant quinze jours 
ce fut entre la mère et le fils une lutte horrible dans 
laquelle l'avocat fut vaincu. 

C'est à ce moment qu'il s'&rrêta à l'idée de tuer 
Claudine. 

La malheureuse n'avait pas été plus franche avec 
madame Gerdy qu'avec les autres, Noël devait la 
croire et la croyait veuve. Son témoignage supprimé, 
qui avait-il contre lui ? 

Madame Gerdy et peut-être le comte. 

Il les redoutait peu. 

A madame Gerdy parlant, il pouvait toujours ré- 
pondre : ce Après avoir donné mon nom à votre fils, 
vous faites tout au monde pour qu'il le garde, * 
Mais comment se défaire de Claudine sans danger? 



l'affaire lerouge 571 

Après de longues réflexions, l'avocat s'avisa d'un 
stratagème diabolique. 

]1 brûla toutes les lettres du comte établissant la 
substitution et conserva seulement celles qui la lais- 
saient soupçonner. 

Ces dernières, il alla les montrer à Albert en se 
disant que, si la justice arrivait à pénétrer quelque 
chose des causes de la mort de Claudine, naturelle- 
ment elle soupçonnerait celui qui paraîtrait y avoir 
tant d'intérêt. 

Ce n'est pas qu'il songeât à faire retomber le crime 
sur Albert. C'était une simple précaution qu'il pre- 
nait. Il comptait agir (Je telle sorte que la police 
perdrait ses peines à la poursuite d'un scélérat ima- 
ginaire. 

Il ne pensait pas non plus à se substituer au vi- 
comte de Commarin. 

Son plan était simple : le crime commis il atten- 
drait; les choses traîneraient en longueur, il y aurait 
des pourparlers, enfin il transigerait au prix d'une 
fortune. 

Il se croyait sûr du silence de sa mère, si jamais 
elle le soupçonnait d'un assassinat. 

Ces mesures prises, il s'était résolu à frapper le 
jour du mardi-gras. 

Pour ne rien négliger, il avait, ce soir-là même 
conduit Juliette au théâtre et de là à l'Opéra, Il fon- 
dait ainsi, en cas de malheur, un alibi irrécusable. 



572 l'affaire lerquge 

La perte de son paletot ne l'avait inquiéta que sur 
le premier moment. A la réflexion^ il s'était rassuré, 
ge disant : 

— Bast! qui saura jamais? 

Tout avait réussi selon ses calculs, ce n'était dans 
son opinion qu'une affaire de patience. 

Quand le récit du meurtre tomia sous Jes yeux de 
madame Gerdy, la malheureuse femme devina la 
main de son fils, et dans le premier transport de sa 
douleur, elle déclara qu'elle allait le dénoncer. 

Il eut peur. Un délire affreux s'était emparé de sa 
mère, un mot pouvait le perdre. Payant d'audace, il 
prit les devants et joua le tout pour le tout. 

Mettre la police sur la trace d'Albert, c'était se 
garantir l'impunité, c'était s'assurer, en cas de suc- 
cès probable, le nom et la fortune du comte de Coin- 
marin. 

Les circonstances et la frayeur firent sa hardiesse 
et son habileté. 

Le père Tabaret arriva à point nommé. 

Noël savait ses relations avec la police, il comprit 
que le bonhomme serait un merveilleux confident. 

Tant que vécut madame Gerdy, Noël trembla. La 
fièvre est indiscrète et ne se raisonne pas. Quand 
elle eut rendu le dernier soupir, il se crut sauvé ; il 
avait beau chercher, il ne voyait plus d'obstacles, il 
triompha. 

Et voilà que tout avait été découvert comme U 



l'affaire lerouge 573 

touchait au but. Comment? Par qui? Quelle fatalit, 
avait ressuscité un secret qu'il croyait enseveli avec 
madame Gerdy! 

Mais à quoi bon, quand on est au fond de l'abîme, 
savoir quelle pierre a fait trébucher, se demander 
par quelle pente on y a roulé ? 

Le fiacre s'arrêta rue de Provence. 

Noël allongea la tête à la portière, explorant les 
environs, sondant du x égard les profondeurs du ves- 
tibule de la maison. 

Ne découvrant rien, il paya la course sans sortir 
de la voiture, par le carreau du devant, et, fran- 
chissant d'un bond le trottoir, il s'élança dans l'esca- 
lier. 

Charlotte, à sa vue, eut une acclamation de joie. 

— C'est monsieur! s'écria-t-elle, ah! madame at- 
tendait monsieur avec une fameuse impatience, elle 
était joliment inquiète ! 

Juliette attendre! Juliette inquiète? 

L'avocat ne songeait pas à interroger. Il semblait 
qu'en touchant ce seuil il eût subitement recouvré 
tout son sang-froid. Il mesurait son imprudence, il 
sentait la valeur exacte des minutes. 

— Si on sonne, dit-il à Charlotte, n'ouvrez pas. 
Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, n'ouvrez pas ! 

A la voix de Noël, madame Juliette était accourue. 
11 la repoussa brusquement dans le salon et l'y sui- 
vit en refermant la porte* 



574 l'affaire lerougb 

Là seulement la jeune femme put voir le visage de 

son amant. 

Il était si changé, sa physionomie était è M point 
bouleversée qu'elle ne put retenir un cri : 

— Qu'y a-t-il? 

Noël ne répondit pas; il s'a) unça vers elle et lui 
prit la main. 

— Juliette, demanda-t-il d'une voix rauque en la 
fixant avec des yeux enflammés, Juliette, sois sin<» 
cère, m'aimes-tu? 

Elle devinait, elle sentait qu'il se passait quelque 
chose d'extraordinaire; elle respirait une atmosphère 
de malheur, cependant elle voulut minauder en- 
core. 

— Méchant, répondit-elle en allongeant ses lèvres 
provocantes, vous mériteriez bien... 

— Oh ! assez ! interrompit Noël en frappant du 
pied ave une violence inouïe. Réponds, poursuivit-il 
en serrant à les briser les jolies mains de sa maîtresse, 
un oui ou un non, m'aimes-tu? 

Cent fois elle avait joué avec la colère de son 
amant, se plaisant à l'exciter jusqu'à la fureur pour 
savourer le plaisir de l'apaiser d'un mot, mais jamais 
elle ne l'avait vu ainsi. 

Il venait de lui faire mal, bien mal, et elle n'osait 
se plaindre de cette brutalité, îa première. 

— Oui, jo t'aime! balbuiia-t-elle, ne le sais-tu pas, 
pourquoi le demander? 



fc'AFFAlUE LER0UGE 875 

— Pourquoi? répondit l'avocat, qui abandomia les 
uaains de sa maîtresse, pourquoi? C'est que, si tu 
m'aimes, il s'agit de me le prouver. Si tu m'aimes, 
il faut me suivre à l'instant, tout quitter, venir, fuir 
avec moi, le temps presse... 

La jeune femme avait décidément peur. 

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu ! 

— - Rien. Je t'ai trop aimée, vois-tu, Juliette. Le 
jour où je n'ai plus eu d'argent pou*? toi, pour ton 
luxe, pour tes caprices, j'ai perdu la tète. Pour me 
procurer de l'argent, j'ai... j'ai commis un crime, 
entends-tu? On me poursuit, je fuis, veux- tu me 
suivre? 

La stupeur agrandissait les yeux de Juliette, elle 
doutait : 

— Un crime, toi ! commença-t-elle. 

— Oui, moi ! Veux- tu savoir ce que j'ai fait? J'ai 
tué, j'ai assassiné ! C'était pour toi. 

Certes l'avocat était convaincu que Juliette à ces 
mots allait reculer d'horreur. 11 s'attendait à cette 
épouvante qu'inspire le meurtrier, il y était résigné 
à l'avance. Il pensait qu'elle le fuirait d'abord. Peut- 
être essayerait- elle une scène. Elle aurait, qui sait? 
une attaque de nerfs, elle crierait, elle appellerait 
au secours, à la garde, à l'aide. Il se trompait. 

D'un bond Juliette fut sur lui, se liant à lui, en- 
tourant son cou de ses deux mains, l'embrassant à 
l'étouffer comme jamais elle ne l'avait embrassé. 



576 l'affaire leroug© 

— Oui! je t'aime, disait-elle, oui! Tu as fait un 
mauvais coup pour moi, toi ! c'est que tu m'aimais. 
Tu as du cœur; je ne te connaissais pas. 

Il en coûtait cher pour inspirer une passion à 
madame Juliette, mais Noël ne réfléchit pas à cela. 

Il eut une seconde de joie immense, il lui paru 
que rien n'était désespéré. 

Pourtant il eut la force de dénouer les bras de sa 
maîtresse. 

— Partons, reprit-il, le grand malheur est que je 
ne sais d'où vient le danger. Qu'on ait pu découvrir 
la vérité, c'est encore un mystère pour moi... 

Juliette se rappela l'inquiétante visite de l'après- 
midi, elle comprit tout. 

— Malheureuse! s'écria-t-elle, se tordant les mains 
de désespoir, c'est moi qui t'ai livré! C'était mardi, 
n'est-ce pas? 

— Oui, c'était mardi. 

— Ah ! j'ai tout dit, sans m'en douter, à ton ami, 
à ce vieux que je croyais envoyé par toi, M. Tabaret. 

— Tabaret est venu ici? 

— Oui, tantôt. 

— Oh ! viens alors, s'écria Noël, vite, bien vite, 
#*est un miracle qu'il ne soit pas encore arrivé. 

Il lui prit le bras pour l'entraîner, elle se dégagea 
lestement. 

— Laisse, dit-elle, j'ai une somme en or, des bi* 
joux, je veux les prendre... 



l'affaire lerouge 577 

— C'est inutile, laisse tout, j'ai une fortune, Ju- 
liette, fuyons... 

Déjà elle avait ouvert sa chiffonnière et pêle-mêle 
elle jetait dans un petit sac de voyage tout ce qu'elle 
possédait, tout ce qui avait de la valeur. 

— Ah! tu me perds, répétait Noël, tu me perds!..* 
Il disait cela, mais son cœur était inondé de joie. 

— Quel dévoûment sublime I Elle m'aimait vrai- 
ment, se disait-il; pour moi elle renonce sans hési- 
tation à sa vie heureuse, elle me sacrifie tout !... 

Juliette avait fini ses préparatifs, elle nouait à la hâte 
son chapeau, quand un coup de sonnette retentit. 

— Eux I s'écria Noël, devenant, s'il est possible, 
plus livide. 

La jeune femme et son amant demeurèrent plus 
immobiles que deux statues, la sueur au front, les 
yeux dilatés, l'oreille tendue. 

Un second coup de sonnette se fit entendre, puis 
un troisième. 

Charlotte apparut, s'avançant sur la pointe du pied. 

— Ils sont plusieurs, dit-elle à demi-voix, j'ai en- 
tendu qu'on se consultait. 

Après avoir sonné, on frappait. Une vois arriva 
jusqu'au salon; on distingua le mot : « loi. » 

— Plus d'espoir 1 murmura Noël. 

— Qui sait ! s'écria Juliette, et l'escalier de service? 

— Sois tranquille, on ne Ta pas oublié. 

En effet, Juliette revint l'air morne, consterné. 

49 



678 l'affaire lerou&e 

Elle avait surpris sur le palier des piétinements de 
pas lourds qu'on cherchait à étouffer. 

— Il doit y avoir un moyen ! fît-elle avec fureur. 
— - Oui, reprit Noël, c'est une seconde de courage. 

J'ai donné ma parole. On crochète la serrure, fermez 
toutes les portes et laissez enfoncer, cela me fera ga- 
gner du temps. 

Juliette et Charlotte s'élancèrent. Alors Noël, s'a- 
dossant à la cheminée du salon, sortit son revolver 
et l'appuya sur sa poitrine. 

Mais Juliette, qui rentrait déjà, aperçut le mouve- 
ment, elle se jeta sur son amant à corps perdu, si 
vivement qu'elle fît dévier l'arme. Le coup partit et 
la balle traversa le ventre de Noël. Il poussa un ef- 
froyable cri. 

Juliette faisait de sa mort un supplice affreux; elle 
prolongeait son agonie. 

Il chancela, mais il resta debout, toujours appuyé 
à la tablette, perdant du sang en abondance. 

Juliette s'était cramponnée à lui, et s'efforçait de 
lui arracher le revolver. 

— Tu ne te tueras pas, disait-elle, je ne veux pas, 
tu es à moi, je t'aime ! Laisse-les venir. Qu'est-ce que 
cela te fait ? S'ils te mettent en prison, tu te sauve- 
ras. Je t'aiderai, nous donnerons de l'argent aux gar- 
diens. Va, nous vivrons tous deux bien heureux, 
aàmporte où, bien loin, en Amérique, personne ne 
nous connaîtra.. • 



l'affaire lerouge 579 

La porte d'entrée avait cédé, on crochetait main- 
tenant la porte de l'antichambre. 

— Finissons! râla Noël, il ne faut pas qu'on m'ait 
vivant. 

Et dans un effort suprême, triomphant d'une souf- 
france horrible, il se dégagea et repoussa Juliette 
qui alla tomber près du canapé. 

Puis, armant son revolver, il l'appuya de nouveau 
à l'endroit où il sentait les battements de son cœur, 
lâcha la détente et roula à terre. 

Il était temps, la police entrait. 

La première pensée d^s agents fut que Noël, avant 
de se frapper, avait frappé sa maîtresse. 

On sait des gens qui tiennent à quitter ce bas 
monde en compagnie. N'avait-on pas entendu deux 
explosions? Mais déjà Juliette était debout. 

— Un médecin, disait-elle, un médecin, il ne peut 
être mort! 

Un agent sortit en courant, tandis que les autres, 
sous la direction du père Tabaret, transportaient le 
corps de l'avocat sur le lit de madame Juliette. 

— Puisse-t-il ne pas s'être manqué ! murmurait le 
bonhomme, dont la colère ne tenait pas devant ce 
spectacle; je l'ai aimé comme mon fils, après tout, 
son nom est encore sur mon testament. 

Le père Tabaret s'interrompit, Noël venait de lais- 
ser échapper une plainte, il ouvrait les yeux. 

— Vous voyez bien qu'il vivra! s'écria Juliette. 



580 l'affairé lerouge 

L'avocat fit un faible signe de tête, et pendant un 
moment il s'agita péniblement sur son lit, prome- 
nant sa main droite alternativement sous sa redin- 
gote et sous l'oreiller. 

Il réussit même à se tourner à demi du côté du 
mur, puis à se retourner. 

Sur un signe qui fat compris, on glissa sous sa 
tête un oreiller. 

Alors, d'une voix entrecoupée et sifflante, il pro- 
nonça quelques paroles : 

— Je suis l'assassin, dit-il; écrivez, je signerai ça 
fera plaisir à Albert; je lui dois bien cela. 

Pendant qu'on écrivait, il attira la tête de Juliette 
jusqu'à sa bouche : 

— Ma fortune est sous l'oreiller, murmura-t-il, je 
te la donne. 

Un flot de sang monta à sa boucha, et on crut 
qu'il allait passer. 

Pourtant, il eut. encore la force de signer sa dé- 
claration et de décocher une raillerie au père Ta- 
baret. 

— Eh bien ! vieux papa, dit-il, on se mêle donc 
de police! C'est agréable de pincer soi-même ses 
amis! Ah f j'ai eu une belle partie, mais avec trois 
femmes dans son jeu on perd toujours. 

ïl entra en agonie et, quand le médecin arriva, il 
ne put que constater le décès du sieur Noël Gerdy, 
avocat. 



XX! 



Quelques mois plus tard, un soir, chez la vieille 
mademoiselle de Goëllo, madame la marquise d'Ar- 
lange, rajeunie de dix ans, racontait aux douairières 
ses amies les détails du mariage de sa petite-fille 
Claire, laquelle venait d'épouser M. le vicomte Al- 
bert de Gommarin. 

— Le mariage, disait-elle, s'est fait dans nos terres 
de Normandie sans tambour ni trompette. Mon gen- 
dre Ta voulu ainsi, en quoi je l'ai désapprouvé forte- 
ment. L'éclat de la méprise dont il a été victime 
appelait l'éclat des fêtes. C'est mon sentiment, je ne 
l'ai pas caché. Bastl ce garçon est aussi têtu que 
monsieur son père, ce qui n'est pas peu dire; il a 
tenu bon. Et mon effrontée petite-fille, obéissant à 
son mari par anticipation s'est mise contre moi. Du 
reste, peu importe, je défie aujourd'hui de trouver 
an individu ayant le courage d'avouer qu'il a douté 



582 ^AFFAIRE LER0UGE 

«ne seconde de l'innocence d'Albert. J'ai laissé mes 
jeunes gens dans l'extase de la lune de miel, plus 
roucoulants qu'une paire de tourtereaux II faut 
avouer qu'ils ont acheté leur bonheur un peu cher. 
Qu'ils soient donc heureux et qu'ils aient beaucoup 
d'enfants, ils ne seront embarrassés ni pour les nour- 
nir ni pour les doter. Car, sachez-le, pour la pre« 
mière fois de sa vie et sans doute la dernière, M. de 
Commarin s'est conduit comme un ange. Il a donné 
toute sa fortune à son fils, toute absolument. Il veut 
aller vivre seul dans une de ses terres. Je ne crois 
pas que le pauvre cher homme fasse de vieux os. Je 
ne voudrais pas jurer même qu'il a bien toute sa tête 
depuis certaine attaque... Enfin! ma petite-fille est 
établie, et bien. Je sais ce qu'il m'en coûte, et me 
voici condamnée à une grande économie. Mais je 
mésestime les parents qui reculent devant un sacri- 
fice pécuniaire quand le bonheur de leurs enfants 
est en jeu. 

Ce que la marquise ne racontait pas, c'est que, 
huit jours avant « la noce », Albert avait nettoyé sa 
situation passablement embarrassée et liquidé un 
respectable arriéré. 

Depuis elle ne lui a emprunté que neuf mille 
francs; seulement elle compte lui avouer un de ces 
jours combien elle est tracassée par un tapissier, par 
sa couturière, par trois marchands de nouveautés et 
par cinq ou six autres fournisseurs. 



l'affaire lerougb 583 

Eh bien! c'est une digne femme : elle ne dit pas 
de mal de son gendre. 

Réfugié en Poitou après l'envoi de sa démission, 
M. Daburon a trouvé le calme, l'oubli viendra. On 
ne désespère pas, là-bas, de le décider à se marier. 

Madame Juliette, elle, est tout à fait consolée. Les 
80,000 francs cachés par Noël sous l'oreiller n'ont 
pas été perdus. Il n'en reste plus grand'chose. Avant 
longtemps on annoncera la vente d'un riche mobi- 
lier. 

Seul, le père Tabaret se souvient. 

Après avoir cru à l'infaillibité de la justice, il ne 
voit plus partout qu'erreurs judiciaires. 

L'ancien agent volontaire doute de l'existence du 
crime et soutient que le témoignage des sens ne 
prouve rien. Il fait signer des pétitions pour l'aboli- 
tion de la peine de mort et organise une société 
destinée à venir en aide aux accusés pauvres et in- 
nocents. 



FIN. 



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